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Full text of "Histoire de l'empire de Russie"

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•^ 



6i.o 



HISTOIRE 

DE 



L'EMPIRE DE RUSSIE. 



I 



HISTOIRE 



DE 



L'EMPIRE DE RUSSIE, 

PAR M. RARAMSIN; 



TRADCITE 



i»Au iNIM. St.-TIIOMAS et JAUFFRET. 



TOME SIXIEME. 



/ 

PARIS, 

DE L'IMPRIMERIE DE A. BELIN. 
1820. 




Hp 

\j-6 



HISTOIRE 



D E 



L'EMPIRE DE RUSSIE. 



CHAPITRE PREMIER. 



Le grand prince Jean III , f^assiliéi^itch , 
monarque indépendant. 

1462 — i47'2' 



Introduction. — Le prince de Rézan retourne dans sa ca- 
pitale. — Traité avec les princes de Tver et de Yéréïa. 

— Affaires de Pskof. — Achmat marche contre la Rus- 
sie. — Crainte générale de la prochaine arrivée de la fin 
du monde. — Mort de l'épouse de Jean. — Election d'un 
nouveau métropolitain. — Expéditions contre Kazan. 

— Guerre avec Novgorod. — Apparition de comètes. — 
Conquête de Perme. — Invasion d' Achmat en Russie. — 
Mort de Youri , frère de Jean. 

JLJès à présent notre histoire va prendre ini ,{(;i 
caractère tout à-fait politique : au lieu de con- l. indue 
sacrer ses pages à décrire les querelles insensées 
des princes, elle nous montrera désormais les 
Tome VI. i 



3 HISTOIRE 

efforts d'une nation prête à reconquérir son indé- 
pendance et sa grandeur : nous allons voir dispa- 
raître l'esclavage delà patrie, et le pouvoir isolé 
de plusieurs petits souverains va se fondre en un 
seul et grand empire, auquel l'Europe et l'Asie, 
surprises de sa nouvelle puissance, offrent une 
place distinguée dans leur système d'organisation 
générale: nos alliances, nos guerres commencent 
à avoir un but important; déjà chaque entreprise 
partielle est le fruit d'une idée principale , toute 
dirigée vers le bien de l'Etat. Le peuple est encore 
grossier, encore plongé dans l'ignorance; mais 
toutes les démarches du gouvernement partent 
d'un esprit éclairé. On organise des troupes plus 
régulières ; on encourage les arts nécessaires au 
développement des forces militaire et civile : les 
envoyés de nos grands princes visitent les cours 
les plus illustres de l'Europe , et réciproque- 
ment les ambassadeurs étrangers se succèdent 
dans notre capitale : l'empereur, le pape, les 
rois, les républiques, les souverains de l'Asie, 
envoient complimenter le monarque russe sur 
ses nombreuses conquêtes , et la gloire du succes- 
seur de Rurik retentit depuis la Lithuanie et INov- 
gorod , jusqu'au fond de la Sibérie. La Grèce , au 
moment d'expirer, nous transmet les derniers 
rayons de son antique splendeur; l'Italie nous 



DE RUSSIE. 5 

communique les premiers fruits des beaux-arts qui 
viennent d'cclore dans son sein. Moscou voit s'é- 
lever des édifices somptueux qui l'embellissent : 
les entrailles de la terre nous découvrent ses tré- 
sors, et nous allons en arracher, de nos propres 
mains , les métaux les plus précieux. Tels sont les 
événemens importans qui composent l'histoire de 
Jean III , prince qui eut le rare bonheur de gou- 
verner l'empire pendant quarante-trois ans, et 
qui s'en montra vraiment digne ; car il ne régna 
que pour la gloire et la splendeur de la Russie. 

Jean n'avait encore que douze ans lorsqu'il 
épousa Marie , princesse de Tver ,• à dix-huit il 
eut un fils appelé Jean, qui fut surnommé le 
Jeune ^ et à vingt-deux il tenait déjà les rênes du 
gouvernement; mais , dans l'âge impétueux de la 
jeunesse , on remarquait en lui une extrême pru- 
dence , partage des esprits mûrs et expérimentés. 
C'est cette qualité , innée en lui, qui, à toutes les 
époques de sa vie , lui donna de l'éloignement pour 
les démarches audacieuses et hasardées; attentif 
à profiter des événemens , personne ne fut plus 
habile à saisir le moment favorable : également 
ennemi d'une vivacité mal entendue et de l'injus- 
tice , il ne se précipitait jamais avec trop d'ardeur 
vers le but qu'il se proposait : il j arrivait h pas 
inesurés, montrant toujours une grande déférence 



[.<; princi' 



4 IFISTOIRE 

j^Gur )"oplnioQ générale , ainsi que pour les maxi- 
mes adoptées par son siècle. Designé, par la Pro- 
vidence, pour devenir le restaurateur de la mo- 
narchie russe , il se garda bien de brusquer le 
succos de cette grande entreprise , et de croire 
que tous les moyens étaient permis pour y parve- 
nir. Vassili, jeune prince de Rézan, faisait son 
cie Rtwa éducation dans notre capitale, tandis que les iieu- 

n-coit lu 

]) rmibsion tcuaus dc Moscou gouvernaicnt ses Etats. Jean 
•'■"'i«^'- . ,, ^, , . , , 

dans sa aurait pu , d uu seul mot, reunn* ce pays a la 

capitak-. , . , 

grande prmcipaute : sa délicatesse repoussa cette 
idée. ïl envoya le jeune Vassili, âgé de seize ans, 
régner à Rézan, et lui donna même en mariage 
Anne , sa sœur cadette. 11 reconnut également 
Traiic l'indépendance de Tver, et cojicl ut un traité avec 

nvcc les . , . 

priii-jcs. son beau-frère Michel, comme avec un frère et 
\\\\ prince son égal ; renonçant à tout droit d'an- 
cletmeté, il donna sa parole de n'élever aucune 
prétention ni sur Tver, ni sur Kaschin; il fixa 
les limites de leurs possessions respectives comme 
elles étaient du temps de Michel Yaroslavitch. 
Les deux beaux-frères se promirent réciproque- 
ment d'agir de concert contre les Tatars , les Li- 
thuaniens, les Polonais et les Allemands ; Michel 
s'engagea à n'entretenir aucune intelligence avec 
les ennemis de Jean , les fils de ChemyaKa , de 
Vassili, de Borofslv ni avec le prince de Mojaïsk ; 



DE RUSSIE. *> 

le grand prince jura de refuser sa prolection aux 
ennemis du prince de Tver. Michel de Vérëïa, 
d'après la teneur du traité , s'engagea à céder à 
Jean quelques domaines de son apanage, et re- 
connut, pour ses aînés, jusqu'aux iVères cadets 
du grand prince, se réservant toutefois les an- 
ciennes prérogatives de prince souverain. 

Les Psko viens avaient excité le mécontente- Air.nm 
ment de Jean. Peu de temps avant sa mort , Vas- 
sili-l' Aveugle leur avait , contre leur gré, donné 
pour lieutenant, le prince Vladimir Andréïévitch . 
Ils le recurent; mais comme ils ne l'aimaient pas, 
ils le chassèrent presque aussi tôt, après l'avoir ac- 
cablé d'inj ures. Vladimir se rendit à Moscou pour 
porter ses plaintes, et bientôt on y vit arriver 
aussi les boyards de Pskof. Le grand prince fut 
trois jours sans vouloir leur donner audience : le 
quatrième enfin il consentit à entendre leur jus- 
tification : il leur pardonna Qt poussa même l'in- 
dulgence jusqu'à leur permettre de se choisir un 
prince. Jean confirma le choix qu'ils firent d'Ivan, 
prince de Zvénigorod, et mit le comble à tant de 
faveurs , en envoyant à Pskof une armée qui de- 
vait punir les Allemands d'avoir violé la paix ; 
car les habilans de Dorpat avaient mis aux fers 
ceux de nos marchands qui faisaient le commerce 
dans cette viilc. Cette guerre n'eut, comme à 



I :C,:,. 



6 HISTOIRE 

l'ordinaire, aucunes suites importantes : les Al- 
lemands s'enfuirent, couverts de honte, à l'as- 
pect de l'avant-garde russe , et lesPskoviens , qui 
avaient déjà quelques canons, allèrent mettre le 
siège devant Neuhausen. Les hostilités furent ter- 
minées par un armistice de neuf ans , conclu par 
la médiation du grand-maître de Livonie; il y 
était stipulé que , conformément aux anciens sta- 
tuts, l'évêque de Doi^at paierait un tribut au 
grand prince et qu'il s'abstiendrait, dans cette 
ville , de toute espèce de violence contre les ha- 
bitans du quartier russe , et contre nos églises. Le 
prince Féodor, voïévode de Jean, s'en retourna 
à Moscou , comblé des bénédictions des habitans 
de Pksof , qui lui firent présent de trente roubles 
pour lui , et de cinquante pour les boyards qui l'a- 
vaient accompagné. 

Loin de prendre aucune part à cette guerre , 
les Novfiforodiens ''Continuèrent d'entretenir des 
relations d'amitié avec l'ordre Teutonique : pour 
se venger de cette coupable insouciance , les 
Pskoviens se séparèrent de l'archevêque de Nov- 
gorod , et prièrent le grand prince de leur ac- 
corder la permission de se choisir un évèque par- 
ticulier. Cependant , comme la bonne intelli- 
gence existait encore entre Novgorod et Moscou, 
et que cette république continuait à reconnaître 



DE RUSSIE. «7 

l'autorité du grand prince , Jean , toujours guidé 
par la prudence , répondit aux ambassadeurs de 
Pskof : « J'ai besoin , dans une affaire aussi grave, 
» de connaître l'opinion du métropolitain et de 
» tous les évêques russes. Vous, et les Novgo- 
» rodiens mes sujets , me portez réciproquement 
» des plaintes les uns contre les autres. Ceux-ci 
» m'ont demandé un voïévode pour vous sou- 
» mettre par la voie des armes ; mais je leur ai 
» défendu de songer à cette guerre civile, et d'arrê- 
» ter les ambassadeurs que vous envoyez près de 
» moi. Je veux la paix et la tranquillité ; la justice 
» la plus sévère guidera toutes mes décisions. » 
Ces paroles furent comme le gage delà paix. Les 
Pskoviens restituèrent à l'archevêque Jouas les do- 
maines ecclésiastiques qu'ils lui avaient enlevés, et 
jurèrent d'observer religieusement les conditions 
de leur ancienne alliance avec les Novgorodiens. 
Cependant , quelques années après , le clergé de 
Pskof accusa Jonas d'insouciance et de simonie , 
et témoigna un si grand mécontentement contre 
cet archevêque , que ses membres prirent la ré- 
solution de décider eux-mêmes toutes les affaires 
ecclésiastiques, d'après le droit canon grec, et 
les institutions particulières qu'ils rédigèrent du 
consentement des citoyens; mais le grand prince 
prit une seconde fois les intérêts de l'archevê- 



8 HISTOIRE 

fjiie : les nouveaux réglemens furent cassés , et 
tout rentra clans l'ordre primitif. 

Pendant trois années consécutives , le règne 
de Jean fut paisible. Ce prince n'avait point en- 
core dépouillé le titre de tributaire de la Jiorde ; 
mais il s'était cru autorisé à ne pas solliciter du 
kljau des lettres - patentes pour la grande prin- 
cipauté. Il refusa même , à ce qu'il paraît , de 
AUniat payer le tribut ; car le roi Acbmat , prince des 

ni^rclic 1-1^1 '111 1 

i'.:nrc la camps uu V Olga , résolut de le soumettre, les 
armes a la mam : dcja il rassemblait toutes ses 
forces dans l'intention de marcher contre Mos- 
cou , lorsqu'heureusement la fortune , qui favo- 
risait le monarque russe , sema la discorde parmi 
les différentes hordes : Azi-Ghiréi , khan de Cri- 
mée , rencontra Achmat sur les bords du Don , 
et de la sorte commença , entre ces deux chefs , 
ime guerre sanglante , qui permit à la Russie de 
jouir d'un repos salutaire , et lui donna le temps 
de se préparer à de t;rands exploits. 

Les ennemis extérieurs n'étaient pas les seuls 
que Jean eût à combattre ; ce jeune prince eut 
encore à dissiper , au milieu de son empire , 
l'abattement qui s'était emparé de tous les es- 
prits, une sorte d'assoupissement qui affaiblissait 
les forces morales de ses sujets. On était alo'S à 
la fin du septième millier d'années depuis la Cicp.- 



U E IL L b s I I. . «j 

tion , d'après la chronoloifie grecque ; et les su- Opini.m 
perstitieux s attendaient a voir la clcstriiction du ,1,. la j n.- 
monde signaler cette funeste époque. Cette mal- iivc>flo i» 
heureuse idée , généralement adoptée , glaçait , monde. 
dans tous les cœurs, l'amour de la gloire et de la 
patrie : on rougissait moins de voir l'Etat sous le 
joug des barbares , et on se souciait peu de re- 
conquérir une indépendance qui devait être de 
si courte durée. Mais tout événement funeste 
faisait une impression d'autant plus vive sur des 
imaginations effrayées : les éclipses et autres 
prétendus prodiges portaient , plus que jamais , 
l'elTroi dans l'âme du vulgaire ignorant. On as- 
surait que , pendant quinze nuits entières, le lac 
de Rostof avait fait entendre de si affreux mu- 
gissemens , que les habitans des villages voisins 
n'avaient pu se livrer au sommeil. Il y eut aussi 
de grands et véritables désastres : des froids 
excessifs firent périr tous les blés dans les cam- 
pagnes ; et, pendant deux années consécutives , 
la terre se couvrit de plusieurs pieds de neige 
au mois de mai. Une épidémie , connue dans nos 
annales, sous le nom de glandes, vint encore 
ajouter ses ravages à tant de calamités. Les 
gouvernemens de Novgorod et de Pskof furent 
surtout en proie à sa meurtrière influence ; d"a- 
prèsle calcul d'un de nos annalistes, il y mourut, 



lO HISTOIRE 

en deux ans , deux cent cinquante mille six cent 
cinquante-deux personnes, dont quarante-huit 
mille quatre cent deux à Novgorod , et huit 
mille , environ, dans les monastères; à Moscou , 
dans d'autres villes , dans les villages et sur les 
grands chemins même , un grand nombre d'ha- 
bitans périrent victime de ce terrible fléau . 

Inde'pendamment de ces malheurs qu'il par- 
tagea avec son peuple, le grand prince eut encore 
«467. à déplorer le trépas prématuré de Marie , sa 

réponse jeuiie et tendre épouse , morte subitement pen- 
de Jcau. , ^ _ ^ * 

dant qu'il se trouvait à Kolomna. Elle fut inhu- 
mée par sa belle-mère et le métropolitain , dans 
l'église de l'Ascension , au Kremlin (lieu destiné 
à recevoir les dépouilles mortelles des grandes 
princesses, depuis Vassili Dmitriévitch). Cette 
mort inattendue fut attribuée à l'action du poi- 
son , uniquement parce que le corps de la dé- 
funte princesse enfla, tout d'un coup, d'une ma- 
nière extraordinaire ; les soupçons se portèrent 
sur iSathalle , femme d'un gentilhomme, appelé 
Alexis Polouievl^of, laquelle fut accusée d'avoir, 
pendant son service auprès de Marie , envoyé à 
une sorcière la ceinture de sa maîtresse. Les 
indices étaient trop peu fondés pour convaincre 
le grand prince de la vérité de l'accusation ; ce- 
pendant Polouievliof fut, pour six ans, banni de 
< sa présence. 



DE RUSSIE. II 

Les annalistes mettent au nombre des événe- 
mens déplorables de ce temps , le refus du ver- 
tueux, du zélé pasteur Théodose, d'occuper plus 
long-temps la métropole. La cause de cette re- 
nonciation est remarquable : l'idée que le monde 
allait finir, augmentait, dans tous les cœurs , le 
sentiment de la dévotion , au point qu'on voyait 
sans cesse s'élever de nouveaux temples , et que 
tout homme riche voulait avoir son église à lui. 
Des milliers d'oisifs se faisaient diacres et prêtres, 
scandalisant le peuple , non-seulement par leur 
grossière ignorance, mais encore par un genre 
de vie dissolu. Afin d'arrêter ce mal, le métro- 
politain les rassemblait toutes les semaines , leur 
prodiguait ses instructions, et inscrivait au nom- 
bre des moines ceux d'entre eux qui étaient de- 
venus veufs ; qu« à ceux dont la vie était dé- 
réglée , il les privait de leur caractère sacré , et 
les punissait sans pitié. Plusieurs églises étant 
restées sans pasteurs par suite de ces chàtimens , 
on murmura contre Théodose, qui, moins ferme 
que sévère , renonça à l'administration de la mé- 
tropole. Le grand prince convoqua à Moscou 
ses frères , tous les évêques , le haut clergé , qui 
élurent unanimement pour métropolitain. Phi- Election 



d'un 



nou- 



lippe , évéque de Souzdal ; Thcodose se rendit veau mç- 
dansle monastère de Tchoudof, oii il s'enferma tain. 



12 HISTOIRE 

dans une cellule , avec un lépreux qu'il soignait, 
et dont il paiisait lui-même les ulcères. LesRusses 
regrettèrent un pasteur d'une piété aussi émi- 
nente, et craignirent que le ciel ne les punît 
d'avoir oHensé ce saint lionimc. 
FxpcH - Enfin le grand prince résolut de dissiper sou 

tions coti- . * , • 1» ' 1 1 ' 

lie Kuzan. cliagmi par quelque entreprise d éclat., et de re- 
veiller l'humeur belliqueuse des Russes. Le tza- 
révitch Kassim , ce fidèle serviteur de Vassili- 
r Aveugle , avait reçu de ce piince , à titre d'a- 
panage , une petite ville située sur les bords f}e 
rOka , appelée depuis Kassimof. Là , au sein 
de la paix et de l'abondance , il entretenait de 
secrètes intelligences avec les grands seigneurs 
de Kazan , qui l'engagèrent , sous main , à dé- 
trôner leur nouveau prince , le jeune Ibrahim , 
son gendre. Kassim, entraîné, demanda, à cet 
efTet , des troupes à Jean, qui vit avec plaisir 
une occasion d'établir, sur le pays de Kazan, 
une influence capable d'assurer le repos de nos 
frontières orientales , exposées sans cesse aux 
incursions d'un peuple avide et guerrier. Le 
prince Patrékéïef et Striga Obolensky sortirent 
de Moscou avec leurs troupes , ayant à leur tête 
Kassim , qui leur servait de guide. Ils se flattaient 
de paraître à l'improviste sous les murs de la ca- 
pitale d'ibrahim ; mois une armée nombreuse. 






DE RUSSIE. l5 

commandée par le prince de Razan en personne, 
était déjà sur les bords du Volga , et força les 
voiévodes moscovites à se retirer. Dans cette re- 
traite , qui eut lieu pendant Tautomne , les Russes 
eurent beaucoup à soufHir des mauvais chemiîîs 
€t des pluies. Ils jetaient leurs armures dans la 
boue , voyaient périr leurs chevaux , et eux- 
mêmes , faute de pain , ils mangeaient de la 
V iande dans le carême (chose qui n'arrivait alors 
qu'a la dernière extrémité). Cependant ils re- 
vinrent tous sains et saufs ; car le roi , n'osant pas 
les poursuivre , se contenta d'envoyer un déta- 
chement à Galitch , oùlesTatars ne purent cau- 
ser beaucoup de dommage ; le grand prince 
avait eu le temps de prendre les mesures néces- 
saires , et de jeter des garnisons dans toutes les 
villes limitrophes, comme jNijni, IMourom , 
Kostroma, Galitch. 

Bientôt après une autre armée moscovite , q j^c^-n,. 
commandée parle prince Siméon Romanovitch, ^'^*" 

sortit de Galitch pour se rendre dans le pays des 
Tchérémisses (dans les gouvernemens actuels de 
Viatka et deKazan). Elle se mit en marche par 
les plus grands froids et prit sa direction à travers 
d'épaisses forêts , déjà remplies de neige; mais 
l'ordre précis du souverain et l'espoir ilatteur d'un 
riche butin donnèrent à ces guerriers la force de '^''^- 



l4 HISTOIRE 

surmonter tous les obstacles. Ils mirent plus d'un 
mois à traverser d'immenses déserts sans voir au- 
cune hal)itatioa , car les bords solitaires de la 
Vetlouga , de TOusta et de la Rouma , n'étaient 
encore animes que par la présence des bêtes sau- 
vages. Enfin ils entrèrent dans le pays des Tché- 
rémisses , fertile en blé et riche en bétail , gou- 
verné par ses propres princes , quoique soumis 
au tzar de Kazan. Tout y fut pris ou saccagé; le 
bétail , les hommes furent égorgés, les villages in- 
cendiés , et ceux des habitans qui n'étaient pas 
livrés aux flammes n'avaient d'autre sort que le 
plus cruel esclavage. Tel était encore parmi nous 
le droit de guerre , ce droit antique et barbare 
qui légitimait tous les crimes sur le territoire 
ennemi. Le prince Siméon s'avança presque jus- 
ques aux portes de Kazan , et revint avec le titre 
de vainqueur, pour avoir versé, sans combat, le 
sang de plusieurs milliers de victimes. Le prince 
Jean Striga Obolensky chassa les brigands de la 
province de Kostroma; une autre de leurs bandes 
fut battue près de la ville de Mourom , par le 
prince Daniel de Kholm , qui la contraignit de se 
réfugier dans les bois, après avoir abandonné ses 
chevaux sur le champ de bataille; les troupes de 
Mourom et de INijni-iVovgorod ravagèrent les 
bords du Volga qui faisaient partie du royaume 
d'Ibrahim. 



DE RUSSIE. l5 

Cependant le grand prince méditait un pro- 
jet bien plus important encore , afin de réparer le 
mauvais succès de sa première expédition, et de 
soumettre le fier Ibrahim. Il rassemble les princes, 
les boyards, confie la garde de Moscou à André, 
l'un de ses frères, et se met lui-même à la tète de 
son armée , accompagné , selon l'ancienne cou- 
tume, de son fils âgé de dix ans, qu'il voulait accou- 
tumer de bonne heure aux fatigues de la guerre. 
Cependant cette expédition n'eut pas lieu. Ins- 
truit de l'arrivée de Jacques , secrétaire d'Etat et 
ambassadeur de Casimir de Lithuanie, il ordonna 
à cet envoyé de venir le trouver à Péréiaslavle , 
et le renvoya ensuite vers son maître avec sa ré- 
ponse, après avoir expédié un petit détachement 
de troupes de Vladimir à Ritchmenga où les Ta- 
tars de Kazan pillaient et incendiaient les vil- 
lages ; lui-même revint à Moscou sans faire con- 
naître les motifs de sa nouvelle résolution. Ayant 
ainsi renoncé au dessein de commander l'armée 
en personne , Jean donne ordre à ses voïévodes 
de Moscou , de Galilch , de Vologda , d'Ous- 
tiougueet de Ritchmenga, de rassembler les en- 
fans-boyards et les Cosaques, ensuite de se porter 
en masse sur les bords de la Rama. Les princi- 
paux chefs de cette armée étaient Rouno de Mos- 
cou et le prince Jean Zvenetz , d'Oustiougue. 



juin. 



ï 5 !i I s 1 O 1 ii L 

Tous les lioyards se réunissent avec leurs troupes 
auprès de Kotelnitch , dans le pays de ViatKa; ils 
traversent le pays des ïchérémisses , jusqu'à la 
Tamlouga , puis ils suivent le cours de la Rama , 
vers la Béla-Volojka , y mettent tout à feu et 
à sang, massacrent ou font prisonniers les ha- 
bitans désarmé sde ces tristes contrées. I^es voïé- 
vodes eurent honte de faire agir toutes leurs forces 
contre deux cents soldats Razanais qu'ils trouvè- 
rent établis dans une position fortifiée : des volon- 
taires eurent bientôt fait main-basse sur cette 
troupe dont ils prirent les deux chefs. 11 n'y eut 
point d'autre combat; car les Tatars, accoutumés 
à faire incursion dans les pays ennemis , ignoraient 
l'art de défendre le leur. Les Russes s'emparèrent, 
sur la Rama, d'un grand nombre de riches vais- 
seaux marchands, et retournèrent ensuite avec ce 
butin à Oustiougue et à Moscou , en passant par 
la grande Permie. D'un autre coté le prince Ria- 
polovsl\y,voïévode de Ni] nigorod, marcha contre 
les Razanais avec les troupes moscovites. 11 dé- 
fit sur le Volga un détachement de la garde du 
tzar de Kazan, et expédia au grand prince l'il- 
lustre Rhosum-Rerdey , prince tatar fait prison- 
nier dans le combat. 

Cependant les Razanais réussirent à établii* 
leur domination sui- Viatka , ils envoyèrent dans 



DE RUSSIE. ly 

cette province une armée considérable qui força 
les habitans , tort peu dévoués d'ailleurs aux 
princes de ^loscoii ^ à se déclarer sujets du tzar 
Ibrahim. Mais cette faible conquête "ne pouvait 
être solide, et Kazan n'était point en état de lutter 
contre Moscou. 

Au printemps suivant , le grand prince résolut i jGg. 
de porter un coup bien plus sensible àce royaume : 
la cour militaire de Jean avec les enfans-boyards 
de toutes les villes et de tous les apanages, les mar- 
chands moscovites et autres habitans de la capi- 
tale , prirent les armes sous les ordres du prince 
Obolensky , et le prince Constantin Bezzoubtzcf 
fut nommé commandant en chef de toutes les 
troupes auxquelles on donna l'ordre de se réunir 
à Nijni-Novgorod. Des bateaux furent armés en 
guerre à Moscou, à Vladimir, Kolomna, Souz- 
dal et Mourom. Les habitans de Dmitrof , de 
Mojaïsk, d'Ouglitch , de Rostof , d'Yaroslavle , 
de Rostroma descendirent le Volga ; ceux des 
autres villes suivaient le cours de l'OKa, et tous 
ces guerriers se réunirent à la jonction de ces 
deux fleuves majestueux. Celte belle expédition 
navale oflVit à la Russie du Nord un spectacle 
curieux autant que nouveau pour elle. 

Déjà le voïévode en chef, le prince Constantin, 
avait fait toutes ses dispositions, et se préparait 

Tome V/. 2 



1 8 HISTOIRE 

à poursuivre sa marche, lorsque Jean, changeant 
soudain de plan , lui écrivit de rester à INijni- 
]Novgorod,et de n'inquiéter l'ennemi, sur les 
deux rives du Volga , que par de petits dëlache- 
mens de volontaires. Malgré le silence des anna- 
listes sur le motif de la révocation des premiers or- 
dres de Jean, il paraît évident que le tzarévitch 
Kassim, auteur de cette guerre, étant mort, et 
que son épouse , mère d'Ibrahim, s'étant chargée 
d'exhorter son (ils à faire alliance avec la Russie, le 
grand prince espérait parvenir à soumettre Kazau 
à sa domination, sans de grands efforts militaires ; 
cependant il se trompa dans ses calculs. 

Le voïévode déclare aux princes et aux ofli- 
ciers la volonté du monarque ; tous répondent 
unanimement qu'ils veulent punir les infi- 
dèles, et ces guerriers, plus zélés que prudens, 
obtiennent la permission d'aller conquérir la 
gloire des combats , pour nous servir de l'ex- 
pression de ce temps. Ils hissent leurs voiles, 
lèvent les ancres et le port devient désert. Le 
voïévode resta à IVij ni presque sans armée et sans 
avoir eu le temps de leur choisir un chef; mais 
bientôt ils s'aperçurent eux-mêmes du besoin 
qu'ils en avaient. Arrivés à l'endroit où av;iil 
existé l'ancienne ville de IXijni-Novgorod, ils 
font célébrer la messe dans l'église de la Transfî- 



DL RUSSIE. 19 

guration, distribuent d'abondantes aumônes, 
et, dans un conseil gênerai , Jean Rouno est élu 2, 
commandant en chef. Malgré l'ordre exprès de 
ne pas marcher sur Razan , Rouno crut devoir 
s'en rapporter à ses propres lumières , et , sans 
perdre de temps il se hâta de paraître sous les 
murs de la capitale du tzar. Avant Taurore les 
Russes sortent de leurs barques, et, au son des 
trompettes, poussant des cris afïreux, ils atta- 
quent avec impétuosité un des faubourgs de la 
ville. L'aube du jour éclairait à peine l'horizon, et 
les Kazanais étaient encore plongés dans le plus 
profond sommeil. Les Russes pénètrent sans 
aucune résistance dans toutes les rues : ils pil- 
lent, ils égorgent tout ce qui s'oppose à leur 
fureur : ils délivrent les prisonniers de Moscou , 
de Rézan , de Lithuanie , de Viatka , <l'Ous- 
tiougue, de Ferme, et mettent le feu au faubourg. 
Les Tatars se renferment dans leurs maisons, 
avec ce qu'ils ont de plus précieux, avec leurs 
femmes et leurs enfans ; mais ils y deviennent la 
proie des flammes. Après avoir réduit en cendres 
tout ce qu'il y avait de combustible, les Russes, 
rassasiés de carnage et chargés du plus riche 
butin, se retirent, remontent sur leurs vaisseaux, 
et descendent dans l'ile de Korovnitch j , ou ils 
restent une semaine entière dans une complète 



20 HISTOIRE 

inaction. Cette retraite fit soupçonner Rouno de 
trahison : on se demandait pourquoi, au lieu de 
piofiter de l'eAVoi des Tatars , au lieu d'entrer 
dans la ville au milieu des torrens de flammes 
qui en dévoraient le faubourg , il avait forcé 
ses troupes à revenir sur leurs pas sans leur per- 
mettre de continuer l'assaut. Enfin on attribuait 
à une forte somme qu'il devait avoir reçue du 
tzar, la conduite de ce voïévode , renommé d'ail- 
leurs par ses talens, et on lui reprochait, comme 
une grande faute , de perdre un temps précieux , 
tandis qu'il pouvait poursuivre ses opérations ou se 
retirer avec son butin et ses prisonniers de guerre. 
11 était facile de prévoir que le tzar ne s'en- 
dormirait pas dans sa capitale entourée de 
l'uines fumantes. Un prisonnier russe , échappé 
de Kazan , apporte la nouvelle qu'Ibrahim a 
réuni les troupes de la Kama, les Votiaks, les 
Bachkirs, et que le lendemain il attaquera les 
liusscs avec toute sa cavalerie et son armée navale. 
Les voïévodes moscovites prennent aussitôt 
toutes les mesures commandées par les circons- 
tances : ils détachent de jeunes guerriers _, qu'ils 
font partir sur de grands navires vers l'île d'Iri- 
khof, avec défense expresse de s'avancer jusqu'à 
l'endroit où le Volga se resserre ; eux-mêmes, 
ils se placent sur le bord du fleuve pour arrêter 



DE RUSSIE. 31 

rennemi qui , en eflet , sortit de la ville. Malgré 
leur désobéissance aux ordres des voïévodes , et 
bien qu'ils eussent semblé prendre à tàcbe de 
demeurer dans le passage étroit du fleuve , où ils 
étaient exposés aux flèclics de la cavalerie en- 
nemie, les jeunes partisans la repoussèrent avec le 
plus grand courage. Les voïévodes ne combatti- 
rent pas avec moins de succès , les canots kazanais 
bientôt forcés de regagner la ville; les vain- 
queurs se réunirent à leurs grandes barques, près 
de l'île d'Irikliof , où ils célébrèrent leur triomphe 
et la gloire du monarque russe. 

C'est là qu'ils furent joints par le général en 
chef prince Constantin Bezzoubtzef, dejNijni- 
Novgorod , qui avait appris que , contre l'inten- 
tion du grand prince , ils avaient fait le siège de 
Razan. Comme jusqu'ici leurs succès avaient 
servi d'excuse à leur désobéissance , Constantin 
résolut d'en ol)tenir de plus brillans : il dépécha 
des courriers à Moscou pour y annoncer tout ce 
qui s'était passé ; d'autres à Viatka , pour engager 
toutes les troupes disponibles à venir incontinent 
le joindre sous les murs de Razan : il ignorait en- 
core toute laperiîdie des habitansde Viatka. Jean, 
ayantenvoyé , au printemps , son grand corps d'ar- 
mée àiVijgni-Novgorod, avait ordonné en même 
temps au prince Daniel d'Yaroslavle, ainsi qu'au 



22 niSTOIRT, 

vo'icvode Sahourof, de se rendre par eau à Viatla, 
le premier avec une l»igion d'enfaiis boyards et les 
troupes d'Ousliougue; le second avec celles de Vo- 
lo'^da , pour y prendre tous les hommes en état 
de porter les armes, et les mener sur Kazan. 
Mais les chefs de ce pays , conservant encore la 
fierté de leur ancienne indépendance, répondi- 
rent à Daniel d'Yarosla vie : ^( Nous avons promis 
» au tzar de rester neutres entre lui et le grand 
n prince; c'est pourquoi , fidèles d noire parole, 
« nous demeurons dans nos foyers. » Ils avaient 
alors parmi eux un ambassadeur d'Ibrahim, qui 
sempressa d'aller annoncer à son maître que les 
Russes s'avançaient en petit nombre vers ses fron- 
tières, du coté d'Oustiougue et de Vologda. Les 
liabitansde Viatka qui venaient de refuser leur se- 
cours au prince d'Yarosîavle , ne furent pas moins 
inflexil)les pour Bezzoubtzef : ils donnèrent sim- 
plement un autre prétexte à leur refus : « Lors- 
» que , dirent-ils , les frères du grand prince mar- 
» cheront contre le tzar, nous les suivrons auec 
» plaisir. » Après aVoir vainement attendu , pen- 
dant près d'un mois , l'arrivée des troupes de 
Viatka , et sans aucune nouvelle de la part du 
prince d'Yaroslavle , le voiévode Bezzoubtzef _, 
qui commençait à souffrir de la disette , prit le 
parti de retourner à Ni] ni -Novgorod, 



Dî". Il es SI E. 23 

11 rencontra en cliemin la tzarine deKazan, 
mère d'Ibrahim : elle lui dit que le grand prince 
l'avait comblée d'honneurs et de bontés , et qu'I- 
brahim , accédant à toutes les demandes de Jean, 
la guerre serait bientôt terminée. Rassurés par 
ces paroles de paix , nos boyards se disposèrent 
à célébrer le dimanche sur le bord du fleuve et à 
y faire un repas. Quel fut leur étonnement lors- 
qu'ils virent paraître la cavalerie des Kazanais et 
leurs canots de guerre. Les Paisses eurent à peine 
le temps de se 'préparer au combat qui dura 
jusque bien avant dans la nuit. Les canots kaza- 
nais se retirèrent vers la rive opposée , d'où la 
cavalerie faisait pleuvoir une grêle de flèches sur 
nos troupes. Celles-ci ne jugeant pas à propos de 
livrer bataille sur terre, allèrent passer la nuit 
de l'autre côté du Volga. Le lendemain , Paisses 
et Tatars ne crurent pas devoir recommencer le 
combat et le prince Bezzoubtzef arriva heureu- 
sement à Nijni-Novgorod. 

La fortune fut moins favorable au prince d' Ya- 
roslavle : malgi'é le refus des habitans de Viatka, 
il avait résolu d'aller , sans leur secours , se joindre 
à l'armée moscovite, campée aux environs de 
Kazan. Ibrahim , instruit de sa marche , lui coupa 
le passage du Volga avec saflotille et disposa sa 
cavalerie sur les bords du fleuve. Les deux partis 



^4 HISTOIRE 

dcployèrent dans cette bataille autant de courage 
que d'acharnement ; on combattait corps à corps, 
et la melëe fut sanglante. Les plus illustres capi- 
taines moscovites mordirent la poussière , d'autres 
furent faits prisonniers ; le prince Vassili Oukh- 
tomski seul triompha , par sa valeur , du nombre 
de ses ennemis : on le vit sauter légèrement d'un 
bateau sur un autre, et frapper les Tatars avec 
sa massue , ou les précipiter dans le fleuve. Les 
soldais d'Ousliougue , non moins intrépides que 
lui, se firent jour au travers des Razanais, et 
atteignirent Nijni; dès qu'ils y furent arrivés , ils 
lefirentsavoir à Jean qui, en témoignage de satis- 
faction, leur envoya deux médailles d'or et quel- 
ques habits magnifiques. Ces braves donnèrent les 
médailles à leurs prêtres , en leur disant : « Priez 
» Dieu pour noire monarque et pour sa fidèle ar- 
» mée; quant ànouSf nous soinjnes p rets, dV avenir, 
» cl combattre comme nousVavonsfait jusqu'ici, n 
Outré d'avoir été trompé par les flatteuses 
promesses de la mère d'ibraliim , et mécontent 
d'ailleurs de nos voiévodes , Jean arrêta, pour 
l'automne de la même année, une expédition 
dont il confia le commandement à ses frères 
Youri et André, accompagnés de toute la garde 
du grand prince , et de tous les princes engagés 
à son service. Le plus illustre des voiévodes était, 



DE RUSSIE. 25 

au rapport des annalistes , Jean Patrllveief. L'a- 
vant-garde était commandée par Daniel Kholm- 
sky. Une nombreuse armée prit sa direction par 
terre , et l'armée navale descendit le Volga. 
Toutes deux formèrent le siège de Kazan , et 
défirent les Tatars dans une bataille à la suite de '"• -'-v- 

tcjiibrc. 

laquelle Ibrahim fut contraint d'accepter les con- 
ditions imposées par le monarque de Moscou , 
et de rendre la liberté à tous les prisonniers faits 
sur les Russes depuis l'espace de quarante ans. 

Cet exploit fut le premier des brillans succès Gucirc 

contre 

qui illustrèrent le règne de Jean. Le second eut iNoviro- 
des suites plus favorables encore à l'affermisse- 
ment de la puissance du grand prince dans l'in- 
térieur de la Russie. Vassili - l'Aveugle avait 
rendu Torjek à Novgorod, mais les autres pays 
enlevés à cet Etat par Vassili, fils de Dmitri 
Donskoï, se trouvaient au pouvoir du prince de 
Moscou. Afin de sonder la fermeté du caractère 
de Jean, fermeté dont ils doutaient d'après les 
premières actions de ce prince, maïquéesau coin 
de la prudence et de l'amour de la paix , les 
Novgorodiens crurent les circonstances favora- 
bles pour déployer une hardiesse qui put les 
rendre redoutables à Jean , pour humilier l'or- 
gueil de Moscou , et ressaisir leurs anciennes 
franchises, perdues par la trop grande déférence 



2G HISTOIRE 

de leurs pères et de leurs aïeux. Tout ren>plîs 
de ce projet, ils s'empressent de rexëcuter ; ils 
s'emparent de certains revenus et domaines ap- 
partenant au prince, obligent les habitans à ne 
prêter serment qu'au nom de Novgorod , témoi- 
gnent le plus profond mépris aux lieutenans et 
aux ambassadeurs de Jean; et, par la seule auto- 
rité de leur conseil national, ils font arrêter tout 
ce qu'il y avait de gens notables àCorodltché, 
lieu qui jamais ne s'était trouvé sous la juridiction 
du peuple : en un mot, ils accablent les Mosco- 
vites des plus sanglans outrages. Plus d'une fois 
le monarque demanda satisfaction de ces iajures ; 
toujours on. fermait l'oreille à ses réclamations. 
Enfin le possadnik de Novgorod se rendit à 
Moscou , comme de coutume , pour la décision 
de quelques affaires judiciaires de haute impor- 
tance ; mais on fit de vains efforts pour le faire 
parler au sujet des plaintes de Jean. « J'ignore 
^> ce que Von veut me dire j répondait le pos- 
n saduik aux boyards moscovites ; la grande 
>) Novgorod ne m'a donné aucun ordre relatif 
« à cet objet. » « Eh bien y dit le grand prince 
» en congédiant ce magistrat , allez ordonner 
» aux Novgoiodicns , mes sujets j de reconnaître 
i) aujourd'hui leur faute , et d' è imiter désormais 
» de s'en rendre coupables. Dites-leur , s'ils 



DERCSSIE. -?.-] 

» attachent quelque prix à ma protection et cl 
» mes bontés , de ne plus s'approprier mes do~ 
» maines , de respecter et de craindre mon nom 
» ainsi que le prescrivent leurs plus anciennes 
)) lois i de remplir enfin les promesses qu'ils ont 
» scellées du haisement de la sainte croix : rap~ 
» pelez-leur que la patience a un terme , et que 
» la mienne ne saurait durer plus long- temps, n 
Le graud priuce écrivit en même temps à ses 
fidèles Pskovieiis , pour leur dire que, dans le cas 
où les Novgorodiens persisteraient dans leurs sé- 
ditieux projets, ils devaient se préparer à le se- 
conder pour punir ces rebelles. La charge de 
lieutenant de Moscou à Pskof était alors occupée 
par rillustre prince et voïévode Féodor Yourié- 
vifch , qui , à la tête d'une légion moscovite , 
avait, pendant la dernière guerre, défendu cette 
province contre les Allemands. Pénétrés de res- 
pect pour un chef aussi distingué, les PsliOviens 
lui avaient confié le droit de juger dans leurs 
douze villes de district ^ tandis qu'ordinairement 
la juridiction des princes ne s'étendait que sur 
sept, les cinq autres dépendant du pouvoir du 
peuple. Sélevan , boyard moscovite, remit aux 
Pskoviens la lettre de Jean. Ceux-ci avaient aussi 
plusieurs griefs à reprocher aux Novgorodiens ; 
cependant , dociles aux conseils de la prudence , 



28 HISTOIRE 

ils leur envoyèrent une ambassade pour s'offrir 
comme médiateurs entre eux et le grand prince. 
(f Nous ne voulons point fléchir le genou devant 
» Jean , re'pondirent les chefs de la république , 
» et nous île vous demandons point votre mé- 
» diation; mais y si vous avez de F honneur , si 
n vous êtes nos amis , prenez les armes avec 
» nous pour anéantir le pouvoir despotique de 
» Moscou. » Les Pskoviens donnèrent une ré- 
ponse évasive , et firent savoir au grand prince 
qu'ils étaient prêts à le seconder de toutes leurs 
forces. 
, {-o. Au rapport des annalistes , il y eut alors à 

Novgorod de sinistres présages : une violente 
tempête fracassa la croix de l'église de Sainte- 
Sophie ; les anciennes cloches de Cherson ren- 
dirent d'elles-mêmes des sons lugubres dans le 
couvent de Khoutin ; le sang ruissela sur les 
tombeaux, etc. Les gens suiiplcs et pacifiques, 
saisis de terreur , étaient continuellement en 
prières, tandis que les autres se moquaient et 
d'eux et des faux miracles qui leur inspiraient 
tant d'clTroi. Le peuple, toujours imprudent, 
toujours léger, rêvait plus que jamais aux douces 
chimères de la liberté; il témoigna le désir de 
conclure mi traité d'alliance avec Casimir , qui 
leur envoya le voïévode prince Michel Olelko- 



DE RUSSIE. 2g 

vitcli , dont le frère Siméon régnait alors dans 
Rief avec honneur et gloire ^ comme les anciens 
princes de la race de Vladimir. Un grand 
nombre de seigneurs et de chevaliers lithuaniens 
accompagnèrent Michel à Novgorod. 

Jonas, archevêque de Novgorod, étant mort 
à cette époque , le peuple élut en sa place l'archi- 
diacre Théophile ; mais comme il ne pouvait aller 
se faire sacrer à Moscou sans la permission du 
grand prince, les Novgorodiens expédièrent dans 
cette ville le boyard Nicétas , pour prier Jean , 
sa mère et le métropolitain, de ne pas leur refu- 
ser cette faveur. Jean donna une sauve-garde à 
Théophile pour qu'il pût arriver librement dans 
sa capitale, et, au moment où il congédia l'ambas- 
sadeur, il lui adressa ces paroles pleines d'amé- 
nité : « Théophile , que vous avez choisi , sera 
» reçu avec tous les honneurs dus à son rang : il 
n sera sacré; je ne violerai point les anciennes 
)) coutumes , et je suis prêt à vous combler de 
» nies bontés, comme mes fidèles sujets , dès que 
» vous aurez reconnu votre erreur et que vous 
» vous serez rappelé que mes ancêtres prenaient 
» le titre de grands princes de Vladimir, de Nov- i î:f. 
)) gorod et de toutes les Russies. » De retour à 
Novgorod , l'ambassadeur rendit compte au peu- 
ple des favorables dispositions du grand prince. 



3o IllSTOIUE 

Un grand nombre de citoyens, les magistrats les 
pi us distingues et le nouvel archevêque, Théophile 
voulaient profiter de cette occasion pour termi- 
ner des débats dont les suites pouvaient être si 
funestes ; mais bientôt on vit éclater une sédition 
dont il n'y avait pas eu d'exemple depuis long- 
temps dans cette puissance démocratique. 

Contre les anciennes mœurs et coutumes des 
peuples slaves, qui interdisaient aux femmes toute 
participation aux affaires publiques, Marfa, veuve 
du possadiiik Isaac Boretsky , femme aussi fière 
qu'ambitieuse, et mère de deux fils d'un âge déjà 
mûr , entreprit de décider le sort de sa patrie. Un 
caractère artificieux, une éloquence facile , un 
rang supérieur, de grandes richesses, un luxe 
presque royal, lui avaient facilité les moyens 
d'obtenir de l'influence sur le gouvernement. Les 
magistrats du peuple s'assemblaient dans son ma- 
gnilique palais , pour prendre part à ses festins 
et traiter des aflaires les plus importantes. S. Zo- 
zimas , abbé du couvent de Solovlâ , venu à Nov- 
gorod pour se plaindre des injures qu'il avait es- 
suyées de la part des habitans de la Dvina, et en 
particulier des iiitcndans des boyards, fut con- 
traint de recourir à la protection de Marfa, pro- 
priétaire de riches domaines sur la Dvina. Trom- 
pée d'abord par des calomniateurs , elle refusa 



DERLSSIi:. 3i 

de voirie saint abbé; mais, ayant ensuite décou- 
vert la vérité, elle combla Zozimas de caresses ; 
elle l'invita à sa table avec les personnes de la 
plus haute distinction , et enrichit le monastèr^i 
de Solovki de plusieurs domaines. Peu satisfaites 
de la considération universelle dont elle j ouissait, 
et voyant , avec indifférence , son fils Dmitri , 
élevé par le grand prince à la dignité de boyard 
de Moscou, cette temme orgueilleuse ne song-eait 
qu'aux moyens d'arracher Novgorod à la domi- 
nation de Jean : les annalistes vont même jus- 
qu'à assurer que son projet était de donner sa 
main à un seigneur lithuanien , afin de régner 
avec lui sur Novgorod , au nom de Casimir. Le 
prince ^ïichel Oielkovitch servit, pendant quel- 
que temps , d'instrument à ses vues ambitieuses ; 
mais à la fin, ayant perdu ses bonnes grâces, il 
reprit , de colère , la route de Kief , et profita de 
l'occasion pour ravager la ville de Roussa. Cet 
événement prouvait clairement que Novgorod 
n'avait rien à espérer du zèle et de la fidélité des 
princes de Lithuanie; cependant, du matin au 
soir, la maison de Marfa était tous les jours ou- 
verte aux séditieux. La veuve de Boretsky leur 
faisait le plus pompeux éloge de Casimir, et tâ- 
chait de démontrer aux citoyens l'indispensable 
nécessité de recourir à ce prince pour se soustraire 



52 HISTOIRE \ 

au poinoir t) rannique de Jean. Un des plus 
chauds partisans de la veuve de Boretsky était 
le moine Pimcn, intendant de l'archevêque. Dans 
l'espoir de succéder à Jonas , il avait prodigué au 
peuple l'argent dérobé au trésor de Ste. -Sophie. 
Instruit de cet abus, le gouvernement lit conduire 
en prison ce moine artificieux, et le condamna 
à payer une amende de mille roubles. Le cœur 
en proie à tous les tourmens de l'ambition et de 
la fureur, Pimen inventa les plus horribles ca- 
lomnies contre Théophile et le métropolitain 
Philippe. Il iorma le dessein de réunir le diocèse 
de Novgorod à la Lithuanie , et d'obtenir ainsi 
le rang d'archevêque , des mains de Grégoire de 
Rief , dl^^ciple d'Isidore. A cet effet , il aida Marfa 
de ses conseils , de ses intrigues et de son argent. 
Convaincue que l'ambassade du boyard Isicétas 
avait produit sur le peuple une impression dia- 
métralement opposée à ses vues , et qu'elle avait 
disposé un grand nombre de citoyens à une sin- 
cère réconciliation avec le souverain de INÎoscou , 
Marfa résolut de porter un coup décisif. Ses fils , 
ses flatteurs, tous ses partisans, entourés d'une 
foule d'hommes stipendiés, paraissent daiîs le 
conseil public , ei déclarent solennellement qu'il 
est temps de secouer le joug du grand pvince. 
Jean est bien plus noire ennemi que notre chef y 



DE RUSSIE. ) > 

disent-ils ; la grande Novgorod ri* a d'autre 
maître qu'elle-même : ses habitans sont libres , 
et jamais ils ne firent partie du patrimoine des 
princes de Moscou. Nous n'avons besoin que d' un 
protecteur y et c'est à Casimir que nous donnons 
ce titre. Ce n'est pas le métropolitain de Moscou y 
mais celui de Kief, qui donnera désormais des 
archevêques à Ste. -Sophie. Nous ne voulons plus 
de Jean: Vive Casimir i Telle fut la Ijruyante 
conclusion de leur discours , qui frappa le peu- 
ple d'étoimenient. Une partie de la ville prit le 
parti des Boretsky , et se mit à crier : « Guerre 
» d mort d Moscou ! » Mais les magistrats , le 
possadnik , les chefs militaires et les habitans les 
plus prudens, tâchèrent de ramener leurs trop 
légers concitoyens. « Eh quoi! disaient - ils , y 
n jjensez vous? trahir d la fois et la Russie et 
» la vraie religion ! vous soumettre à un roi étran- 
» ger et recevoir vos archevêques des mains d' un 
» hérétique latin! ^vez-vous donc oublié que 
» c''est de leur propre gré que les Slaves , vos 
)i ancêtres y appelèrent jadis Rurik du pays des 
» Varègues y et que depuis plus de six cents ans y 
» sa postérité règne légitimement sur le trône de 
» Novgorod? A vez-vous oublié que nous sommes 
» redevables de la vraie religion à S Vladimir y 
» l'un des aïeux dugrandprince Jean; qu'enfin 
Tome VI. 3^ 



54 HISTOIRE 

)) la foi latine vous fut toujours odieuse? n Les 
partisans de Marfa ne leur donnèrent pas le temps 
d'achever; ses valets et tons les gens soudoyés par 
elle allèrent même jusqu'à lancer des pierres con- 
tre les orateurs : ils sonnèrent le tocsin d'alarmes 
et se mirent à courir dans les rues en criant : 
« Vive le roi ! » Les autres criaient au contraire : 
i< Vive V orthodoxe Moscou ! vive le grmid prince 
» Jean , et son père le métropolitain Philippe ! » 
La ville offrit , pendant quelques jours , le tableau 
de la plus terrible ferraientation. Théophile , 
nommé à l'archevêché de Novgorod, opposait 
l'ardeur de son zèle aux efforts des amis de Marfa : 
« 3Ies enjcms , leur disait-il , restez fidèles cl 
» V orthodoxie ; jamais je ne serai le pasteur 
» d^un peuple apostat , et je retourne dans 
» l'humble cellule d'où vous m'avez tiré pour 
n m' amener sur un théâtre de révolte et de sé- 
« dit ion. » Mais rien ne put résister aux progrès 
de la faclion des Boretsky, qui s'emparèrent du 
gouvernement et perdirent leur patrie , victime 
de leurs passions personnelles. On vit alors s'ac- 
complir le vœu que formaient depuis si long- 
temps les conquérans lithuaniens, et la menace 
dont , plus d'une fois , iSovgorod avait tenté d'ef- 
frayer les princes de Moscou : la république se 
soumit solennellement à Casimir , action illégi- 



UE RUSSIE. 55 

time et coupable. Bleu que Novgorod eîil ses lois 
particulières et certaines franchises qu'elle tenait 
d'Yaroslaf le-Grand, elle faisait néanmoins tou- 
jours partie de la Russie , et ne pouvait passer 
sous une domination étrangère sans trahison , 
sans une violation formelle des lois politiques , 
fondées sur le droit naturel. Une nombreuse 
ambassade partit, en conséquence, pour la Li- 
thuanie avec de riches présens , afin de proposer 
à Casimir le titre de chef de Novgorod, d'après 
les anciennes institutions de sa liberté civile. Ca- 
simir consentit à toutes les conditions, et Ton 
dressa un acte dont voici la teneur : 

a Le très-honoré roi de Pologne et grand 
» prince de Lithuanie a fait un traité d'alliance 
)i avec l'archevêque Théophile, les possadniks, 
» et les tissiatskjs de Novgorod, avec les boyards, 
» les notables , les marchands , et en général 
» avec tous les citoyens de Novgorod-la-Grande ; 
>) à cet eflet , se sont rendus en Lithuanie, les 
» possadniks Athanasc et Dmitri Boretskj , ... et 
» de la part des notables, Pamphile et Cyrille. 
» Vous , très-honoré roi de Pologne , vous vous 
» engagez à gouverner Novgorod d'après le ser- 
w ment que vous prêtez aujourd'hui , et vous au- 
» rez à Gorodichtché un lieutenant de religion 
» grecque ainsi que l'intendant et le juge, qui ne 



56 HISTOIRE 

» doivent pas avoir plus de cinquante hommes 

» auprès d'eux. Ce lieutenant jugera les procès 

» avec le possadnlk dans le palais de l'archevè- 

^) que, et il aura sous sa juridiction tant les 

» boyards , les notables et autres de la ville, que 

» les habitans des villages ; toutes ses sentences 

)) seront dictées par la loi, et il lï'aura droit 

» d'exiger que la taxe légale. Mais il ne pourra, 

t) en aucune façon, prononcer dans les affaires 

« du tissiatsliy , de l'archevêque et des couvens. 

» L'intendant résidera dans le palais de Goro- 

» dichtché , et recueillera vos revenus avec le 

» possadnik. Le juge s'entendra avec nos subdé- 

)) légués pour décider tous les procès. Dans le 

)) cas où le monarque de Moscou déclarerait la 

» guerre à la grande Novgorod , vous , très-ho- 

') noré seigneur et roi, ou, en votre absence , le 

■/ conseil de Lithuanie , vous vous engagez à lui 

■■■■ prêter un prompt secours. Rjef, Vélikii-Louki 

» et l\holm demeurent possessions de ÎVovgorod, 

» mais elles s'engagent à vous payer tribut. Les 

)) Novgorodiens seront jugés en Lithuanie d'a- 

» près les lois de votre royaume , et les Lithua- 

» niens le seront à Novgorod , d'après notre code, 

» mais sans aucune espèce de violence. Vous au- 

» rez dix salines dans la ville de Roussa ; et pour 

) les frais de procédure vous y recevrez , ainsi 



DE RUSSIE. 57 

)) que dons les autres villes, l'impôt pour ce fixé 
» depuis la plus haute anlitjuitc. Yous n'enihau- 
;) cheiez point nos hommes , et vous renoncez, 
» vous, ainsi que la reine votre épouse et vos 
» seigneurs , à acheter nos esclaves , nos villages , 
;) et à accepter le don qu'on vous en ferait; nous 
» nous obligeons, de notre côté , à ne point vous 
» soustraire les droits légaux de péage. Vos ani- 
» bassadeurs, lieutenans, et sujets quelconques, 
» n'ont aucun droit d'exiger des relais dans le 
i» pays de Novgorod , et nos domaines ne seront 
» gouvernés que par nos magistrats. V ous aurez , 
» ainsi que nous, un juge à Vélikii-Louki , et 
)) celui de Toropetz ne s'immiscera point dans 
» les afîaires des domaines de Novgorod. Vous 
)i aurez aussi un juge à Torjek et à Volok, où , 
» de notre côté, nous enverrons un possadnik. 
» Les marchands lithuaniens ne feront le com- 
ii merce avec les Allemands , que par l'entre- 
» mise des Novgorodiens. Le quartier des bou- 
w tiques allemandes à Novgorod ne dépendra 
» point de votre pouvoir, et vous ne pourrez les 
» fermer de votre propre au lorité .Vous respecte- 
» rez notre religion orthodoxe, et il nous sera per- 
j) mis de faire sacrer notre archevêque à Moscou 
)) ou à Rief , selon notre bon plaisir. Vous ne 
» pourrez construire aucune église du rit latin 



38 IirSTOIRT! 

y> dans le pays de Novgorod. Si vous re'tablissez 
» la bonne intelligence entre nous et le grand 
» prince de Moscou , nous vous céderons , par 
» reconnaissance, tout l'impôt territorial levé 
» annuellement dans les provinces de Novgorod ; 
» mais cet impôt ne vous sera payé qu'une seule 
» fois pour toutes. Pour ratifier la signature de 
» ce traité , baisez le saint crucifix au nom de 
» toute votre principauté et de tout le conseil de 
)) Lithuanie; baisez le, grand Roi, avec franchise 
» et sincérité, comme l'ont fait nos ambassadeurs 
)) lorsqu'ils vous ont promis fidélité, au nom de 
» la grande Novgorod. » 

Ainsi ce peuple léger désirait encore faire la 
paix avec Moscou; il espérait que, par crainte de 
la Lithuanie et pour éviter la guerre, Jean re- 
noncerait lâchement à la plus ancienne princi- 
pauté de la Russie. Depuis le triomphe de la 
faction des Boretsky , les licutenans de Moscou 
ne prenaient plus aucune part au gouvernement 
de la république ; cependant ils résidaient paisi- 
blement à Gorodichtché , et informaient exacte- 
ment le grand prince de tout ce qui se passait. 
Pour couvrir du masque de la modération et de 
la justice leur renonciation au titre d'enfans de 
la Russie , les Novgorod iens répétaient sans cesse 
qu'il ne dépendait que de Jean de rester ami de 



DE RUSSIE, 39 

Saînte-Sopliie ; ils redoublaient de politesse et 
d'ëgards pour ses boyards ; mais en même temps 
ils envoyèrent , dans le pays de la Dvina , Vassili 
Sckouiski-Grebenka , prince de Souzdal , dans 
la crainte que l'armée moscovite ne s'emparât 
d'une contrée à la possession de laquelle ils atta- 
chaient tant d'importance. 

Afin de tenter un dernier eflbrt pour ramener 
les esprits a des intentions pacifiques , le grand 
prince expédia à Novgorod un sage et prudent 
magistrat, nommé JeanTovarkof, chargé de leur 
adresser ces paroles. « Habitans de Novgorod ! 
)) Rurik , S. Vladimir et le grand Vsévolod , mes 
» ancêtres , ont été vos maîtres , et je leur ai suc- 
» cédé en cette qualité. Jusqu'ici , je vous ai 
)) témoigné ma bienveillance; jusqu'ici je fus 
» votre protecteur , mais je puis aussi vous punir 
» de votre audacieuse désobéissance. Quand 
» ftites-vous sujets de la Lithuanie , vous qui 
» aujourd'hui vous soumettez en esclaves à des 
» hérétiques , en dépit de vos engagemens les 
» plus sacrés ? Toujours attentif à ne pas vous 
» opprimer, je n'ai jamais exigé de vous que 
» le tribut fixé par vos lois , et vous m'avez 
» trahi! le bras du Dieu vengeur est étendu sur 
» vous. Cependant je suspends encore les cfVels 
» de ma colère : je veux bien encore retarder 



,^^0 HISTOIRE 

» le carnage que j'ai en horreur , et je suis prêt 

)) à vous pardonner , si vous venez avec des sen- 

» timens de repentir vous réfugier sous l'aile du 

» génie tutélaire de votre patrie- » Le métro- 
politain Philippe leur écrivit en même temps : 

<( J'apprends que vous êtes à la fois séditieux et 

» hérétiques. C'est déjà un très-grand malheur 

» lorsqu'un seul homme s'écarte du chemin du 

» salut ; mais il est bien plus affreux encore de voir 

» une nation entière plongée dans l'erreur ; trem- 

» blez que cette terrible faux de Dieu qui apparut 

» au prophète Zacharie , ne s'appesantisse sur la 

)) tète de ses fils désobéissans ; rappelez-vous ces 

» paroles de l'Écriture : Fuyez le péché comme 

» un ennemi y et la séduction du charme comme 

» les regards du serpent. Ce charme , ce ser- 

» pent , c'est l'Eglise latine. Eh quoi! l'exemple 

» de Constanlinople n'a-t-il pas prouvé les fu- 

n nestes suites de l'adoption du catholicisme ? 

» Tant que les Grecs ont été célèbres par leur 

)) piété , leur empire a subsisté ; mais à peine se 

» sont-ils réunis à l'orgueilleuse Rome , que les 

» Turcs en ont fait leurs esclaves. Jusqu'ici , 

» grâce à la puissante protection de Jean, IN'ov- 

» gorod est restée intacte ; ne vous écartez donc 

» point de vos lois saintes et antiques, et u'ou- 

^) bliez pas ces paroles de l'apôtre : Craignez 



DE RUSSIE. 4l 

■) Dieu et honorez votre prince (a). Humiliez- 
■■) vous, et le Dieu de paix viendra demeurer 
» parmi vous. » Toutes ces exhortations furent 
vaines dans une ville où tout allait au gré de 
Marfa et de ses partisans. EflVayés de leur au- 
dace , les citoyens prudens prirent le parti de 
s'aifliger dans l'intérieur de leurs maisons , et de 
se taire dans le conseil oîi retentissaient les voci- 
Icrations des stipendiés de Marfa , qui s'écriaient : 
(f Novgorod est notre reine j et Casimir notre 
» protecteur. » En un mot , les annalistes com- 
parent l'état où se trouvait alors cette puis- 
sance démocratique à celui de l'ancienne Jéru- 
salem au moment où Dieu s'apprêtait à la livrer 
à Titus; la voix de la prudence était étouffée 
par celle des passions , et le conseil des cliefs de 
la nation ressemblait à une assemblée de cons- 
pirateurs. 

L'ambassadeur moscovite vint rendre compte 
de sa mission au grand prince ; il lui dit que les 
îXovgorodicns avalent été insensibles à ses paroles, 
à ses lettres , et que le glaive seul était capable 
de les dompter. Le grand prince , pénétré de 
douleur, réfléchit encore, et consulta sa mère 
ainsi que le métropolitain : enfin il convoqua , 
dans la capitale , ses frères , tous les évèques , les 

a) Première Épitre de S. Pierre , chap. II , v. 17. 



42 HISTOIRE 

princes , les boyards et les voïévodes. Ces illus- 
tres personnages s étant rassembles dans le palais 
au jour et àFheure marqués, Jean parut à leurs 
yeux avec un visage qui peignait toute sa tris- 
tesse ; il fît l'ouverture du conseil , et demanda 
l'avis de chacun sur le châtiment que méritait 
la trahison des Novgorodiens : « SeigriPury » lui 
dirent unanimement les boyards, les voïévodes 
et les évèques , « ajinez-vous du glaive de la 
» vengeance. )) — li Eh bien, c'en est fait , ils 
» auront la guerre , » répondit Jean d'un ton 
résolu. Cependant il voulut encore sonder l'opi- 
nion du conseil pour savoir dans quelle saison 
il était préférable de commencer les hostilités. 
f( Nous voici déjà au printemps , dit-il ; Novgo- 
)) rodest environnée d'eau , de rivières , de lacs et 
» de marais impraticables. Les grands princes , 
» mes ancêtres , craignaient ordinairement de 
» commencer la guerre à cette époque , et quand 
» ils la faisaient ce n'était jamais sans perdre 
» une grande quantité d'hommes. » D'un autre 
coté , la promptitude promettait de grands avan- 
tages ; les Novgorodiens n'avaient encore fait 
aucuns préparatifs de défense; et Casimir ne pou- 
vait, de sitôt, leur envoyer des secours. 11 fut donc 
résolu de se mettre au plus vite en campagne , es- 
pérant en la grâce de Dieu , et se fiant au boii- 



UE KL SSII.. 43 

heur comme à la prudence de Jean. Ce monarque 
jouissait déjà de la confiance ge'ne'rale : les Mos- 
covites se glorifiaient de l'avoir pour souverain : 
ils vantaient son caractère juste, sa fermeté et 
sa pénétration ; ils le nommaient favori du ciel 
et prince élu par Dieu lui-même. En un mot, 
un nouveau sentiment de grandeur nationale pé- 
nétra dans leur àme. 

Jean envoya aux Novgorodiens sa déclara- 23 maî. 
tion de guerre , avec Ténumération de tous les 
griefs qui légitimaient cette démarche , et au 
bout de quelques jours il eut organisé toute 
son armée. 11 engagea Michel de Tver à anir 
de concert contre leurs ennemis communs , en 
même temps qu'il donnait ordre aux Pskoviens 
de s'avancer contre Novgorod avec le prince 
Féodor Schouiskj, voïévode moscovite. Les ha- 
bitans d'Oustiougue et de Viatka recurent égale- 
ment l'injonction de se rendre dans le pays de la 
Dvina, sous le commandement des deux voiévo- 
des , Vassili Obrazets et Boris Tutchef. Le prince 
Daniel Kholmsky marcha de Moscou sur Roussa, 
et le prince Vassili Obolensky Striga , à la tête j3 juin. 
de la cavalerie tatare , se porta sur les bords de 
l'Amsta. 

Ces détachemens n'étaient autre chose qu'une 
forte avant-garde. Après avoir, selon l'usage. 



6 juin. 



44 HISTOIRE 

distribué d'abondantes aumônes, prié Dieu sur les 
tombeaux des saints et de ses ancêtres, Jean re- 
çutla bénédiction du métropolitain etdesévêques; 
ensuite , accompagné de tous les princes, boyards 
et gentilshommes moscovites, et du tzarevitch 
Daniar, fils de Kassim, il monta à cheval et prit 
le commandement du principal corps d'armée. 
Le fils du grand prince , et son frère André-le- 
Jeune, restèrent à Moscou; ses autres frères, 
Youri, André et Boris, ainsi que Michel de Vé- 
réia , se portèrent, par différentes routes, sur les 
frontières novgorodiennes, tandis que les princes 
\ ouri de Dorogobouge et Jito , voïévodes tvé- 
rlcns, se réunissaient à Jean aux environs de Tor- 
^9 juin. jek. Alors tout fut livré au pillage et à la dévas- 
tation ; d'un côté le prince Kholmsky et l'armée 
moscovite, de l'autre celle des Pskoviens, mirent 
tout à feu et h sang dans le pays de Novgorod ; 
des torrens de flammes , du sang et les cris du 
désespoir offraient, sur le bord du lac Umen, le 
plus douloureux spectacle. Les Moscovites , fu- 
rieux, en agissaient delamanièrela plus barbare 
avec \qs perfides iSovgorodiens, qu'ils détestaient 
plus encore que les Tatars. Les femmes, les la- 
boureurs, tous éprouvèrent les cruels effets de 
leur rage. Les annalistes observent que le ciel 
sembla favoriser l'expédition du grand prince, 



DE RUSSIE. 45 

en desséchant tous les marais. Depuis le mois do 
mai jusqu'au mois de septembre il ne tomba pas 
une seule goutte de pluie dans ces contrées ; de 
sorte que l'armée trouvait partout une route libre 
pour ses bagages et emmenait le ])étail à travers 
des forêts jusqu'alors impraticables. 

De leur cùté les Pskoviens prirent Vouyché- 
gorod, et le prince Kholmskj réduisit en cendres 
la ville de Roussa ; les Novgorodiens , qui ne 
s'étaient attendus ni à une guerre d'été, nia une 
attaque si forte et si bien concertée , envoyèrent 
dire au grand prince qu'ils désiraient entrer en 
négociations : ils lui demandèrent des sauve- 
gardes pour les magistrats de leur république , 
prêts à se rendre dans son camp. Cependant Marfa 
et ses partisans ne cessaient de crier aux citoyens 
qu'une victoire pouvait seule sauver leur indé- 
pendance ; on se hâta donc d'enrégimenter , de 
gré ou de force , les habitans ; tous les artisans , 
jusqu'aux potiers et aux menuisiers, endossèrent 
la cuirasse et montèrent achevai : d'autres furent 
embarqués sur des canots armés en guerre. L'in- 
fanterie reçut l'ordre de se rendre vers Roussa 
'par le lac llmen , et la cavalerie bien plus nom- 
breuse en longea les bords. Le prince Kholmsky 
se trouvait alors à Korostyn , entre l'Ilmen et la 
ville de Roussa. L'infanterie novgorodienne, qui 



46 HISTOIRE 

avait su cacher sa marche, s'approcha du camp 
ennemi, et, sans attendre l'arrivée de la cavalerie, 
elle se précipita avec furie sur les trop néglige ns 
Moscovites. Mais le prince KliolmsKy et son 
fî-ère .d'armes, le boyard Féodor, réparèrent leur 
imprudence à force de valeur : ils tuèrent cinq 
cents hommes aux Novgorodiens , dispersèrent 
le reste , firent couper le nez et les lèvres aux 
prisonniers , ainsi que cela se pratiquait dans ces 
siècles de barbarie , et les renvoyèrent , ainsi 
mutilés , à INovgorod. Les Moscovites jetèrent 
au fond des eaux les cuirasses et les casques 
ennemis, disant que les troupes du grand prince 
étaient assez riches de leurs propres armes , pour 
n'avoir aucun besoin de celles des traîtres. 

Les JNoveorodiens attribuèrent ce malheur à la 
faute commise par la cavalerie qui ne s'était pas 
réunie à l'infanterie , et au refus iaït par le régi- 
ment de l'archevêque de participer au combat : 
K jy archevêque Théophile , disaient ses soldats, 
)) nous a défendu de tirer Vépée contre le grand 
» prince ; il nous a ordonné de ne combattre que 
)) les infidèles Pshoviens. » Afin d'amuser Jean, 
les magistrats de Novgorod lui dépêchèrent un 
second ambassadeur pour l'assurer que leur seul 
désir était de faire la paix , et que leur armée 
n'en était point encore venue aux mains avec celle 



DL KLSSIE. 4? 

de Moscou ; mais il était déjà instruit du trlomplie 
obtenu par le prince Kliolmsky , et il s'étaljlit 
sur les bords du lac de Kolomna , ordoiniaut à 
ce voïévode de traverser la Cliëloiie pour se 
joindre aux Pskoviens et marcher ensuite avec 
eux sur Novgorod. Michel de Véréïa fut , en 
outre , détaché sur Démon pour faire le siège de 
cette petite ville. Au moment où le prince 
Kholmsky se disposait à passer la rivière , il 
aperçut l'ennemi, mais en si grand nombre, que 
les Moscovites en furent intimidés ; leur corps 
n'était que de cinq mille hommes , tandis que 
l'armée des Novgorodiens se montait à trente ou 
quarante mille ; car la faction des Borestky avait 
encore eu le temps de lever un grand noml:>re 
de soldats et de les expédier pour prêter main 
forte à leur cavalerie. Alors les voïévodes de 
Jean adressèrent à leurs guerriers ce discours 
dicté par l'honneur : u Amisj voici le moment de 
» seruir notre monarque, marchons sans crainte 
)> contre des séditieux y seraient-ils au nombre 
M de trois cent mille , nous avons pour nous le 
n bon droit y et la protection du Dieu tout puis- 
ai sont. » A ces mots, du haut de la rive escarpée 
ou ils étaient placés, ils se jettent, à cheval, dans 
l'endroit le plus profond de la Chélone, et tous les 
Moscovites s'empressent de suivre leur exemple; 



y luiilcl. 



48 HISTOIRE 

pas un seul ne se noja , et tous, heureusement 
arrivés de l'autre côté du fleuve , se prëcipilent 
sur l'ennemi aux cris répètes de Moscou ! L'an- 
naliste novgorodien dit que ses compatriotes 
com])atlirent avec le plus grand courage ; qu'ils 
forcèrent même les Moscovites à la retraite, mais 
que la cavalerie tatare qui se tenait en embuscade, 
décida l'afTaire , par une attaque imprévue, et les 
contraignit , eux-mêmes , à abandonner le champ 
de bataille ; d'après d'autres relations, les Novgo- 
rodlens ne tinrent pas même une heure : leurs 
chevaux, percés de flèches, culbutèrent leurs cava- 
liers ; la terreur s'empara des pusillanimes voié- 
vodes et d'une armée encore inexpérimentée. 
Dans la confusion qu'entraîna cette déroute , 
les soldats se jetaient les uns sur les autres pour 
éviter le fer des vainqueurs. Les fuyards se pré- 
cipitaient dans l'eau, dans des marais fangeux , 
oii ils se noyaient , ou bien mouraient de leurs 
blessures dans des forêts dont ils ne pouvaient 
sortir. Un grand nombre de Novgorodiens s'enfui- 
rent même au-delà de Novgorod, dans l'idée que 
Jean s'était déjà emparé de cette capitale. Dans 
la frayeur dont ils étaient saisis , ils croyaient , 
de tous côtésj apercevoir l'ennemi, et le cri terrible 
de 3Ï0SC0U retentissait sans cesse à leurs oreilles. 
Les troupes du grand prince poursuivirent les 



D V. Il c S S I r, . /j (-) 

ruyards sur un espace de douze verstes ; ils tuèrent 
douze mille hommes et tirent dix - sept cents 
prisonniers, au nombre desquels se trouvaient 
les deux possadniks , A assili Casimir et Dmitri 
Boretsky . Enfin rassassiesde carnage, ils revinrent 
au lieu du combat. Le prince Kholmsky et le 
boyard Feodor proclamèrent la victoire au son 
des trompettes : ils descendirent de leurs che- 
vaux , baisèrent avec respect les saintes images 
sous les drapeaux, et firent chanter le Te Deuni. 
Un officier fut dépèche' au monarque moscovite, 
alors à Yagelbitsy , pour lui annoncer que son 
avant-garde, seule, avait décidé du sort de Nov- 
gorod, et que l'ennemi était entièrement exter- 
miné, tandis que les troupes moscovites n'avaient 
pas été entamées. Cet,envoyé remit aussi à Jean 
le traité conclu par les ÎSovgorodiens avec Casi- 
mir , trouvé dans leurs bagages avec plusieurs 
autres papiers, et il lui présenta même celui qui 
l'avait écrit. Le grand prince reçut la nouvelle 
de cette brillante victoire avec autant de joie 
qu'il éprouva de douleur et d'indignation en 
lisant l'illégitime traité, monument trop certain 
de la trahison de Novgorod. 

Le prince Rholmsky , ne rencontrant plus 
d'ennemis nulle part, ravagea , sans coup férir, 
tous les villages jusqu'à la Narova, et jusqu'aux 

Tome VL 4 



5o HISTOIRE 

frontières des Etats livoniens. La ville de Démon 
se rendit à Michel de Veréïa. Le grand prince 

2^ juUlct. envo) a alors aux Novgorodiens , par leur boyard 
Lucas , des lettres de sauve -garde, et leur fît 
annoncer qu'il voulait bien entrer en pourparlers 
avec eux. Cependant il se rendit à JRoussa , où 
il crut nécessaire de donner un exemple de sé- 
vérité ; il lit trancher la tête aux plus illustres 
boyards de Novgorod, àDmitri Boretsky, fils de 
Marfa, à Vassili Gouba, àCyprienArbouzéïef, et 
à Jérémie , échanson de l'archevêque , tous zélés 
partisans du roi de Pologne. Vassili Casimir, Ma- 
thieu Sélézenefet autres furent chargés de chaînes 
et envoyés à Kolomna; plusieurs furent dispersés 
dans les prisons de Moscou , et le reste obtint la 
permission de retourner à Novgorod. C'est ainsi 
que , pour paraître aussi clément qu'il était terrible 
dans sa venjzeance , Jean traitait dilTéremment 
les plus implacables et les plus audacieux enne- 
mis de Moscou , et les hommes faibles qui leur 

27juiileu servaient d'instrument. Après avoir, de la sorte, 
décidé du sort des prisonniers , il alla camper à 
Fembouchure de la Chélone. 

Le même jour , les armes du grand prince 
obtenaient de nouveaux succès dans les pays 
lointains de la Dvina. Les voïévodes moscovites, 
Obrazets et Boris-l' Aveugle , à la tête des troupes 



DE RUSSIE. 5l 

d'Oiistlougue et de Viall<a , y livrèrent bataille 
au prince Vassili Schouisky , fidèle défenseur de 
la liberté novgorodienne. L'armëe de ce der- 
nier était composée de douze mille liabitans des 
bords de la Dvina et de la Pélcliora ; celle de 
Jean ne se montait pas à plus de quatre mille 
hommes. Le combat dura tout le jour, et fut 
très-opiniàtre. Enfin , les Moscovites ayant tué 
trois porte-drapeaux à l'ennemi , prirent l'éten- 
dard de Novgorod, et vers le soir la victoire était 
à eux. Le prince Schouïsky , grièvement blessé , 
eut mille peines à se sauver dans un canot à Khol- 
mogore , d'oîi il se rendit ensuite à Novgorod. 
Les voïévodes de Jean firent la conquête de tout 
le pays de la Dvina , et forcèrent les habitans à 
se soumettre au prince de Moscou. Déjà près de 
quinze jours s'étaient écoulés depuis la bataille 
de la Cliélone , qui avait porté la terreur dans 
leur capitale , et les Novgorodiens , pleins d'es- 
poir , de confiance dans Casimir , attendaient 
encore , avec impatience , le retour de l'ambassa- 
deur qu'ils avaient envoyé en Lithuanie , par la 
Livonie , avec instante prière au roi de venir au 
plus vite à leur secours. Cet ambassadeur revint , 
mais avec la triste nouvelle que le maître de 
l'Ordre livonien ne lui avait pas permis de passer 
par ses Etats. A ce dénuement total de secours 



52 llISTOinE 

et de moyens de résistance, vint se joindre l;i 
découverte de la trahison d'un nommé Oupa- 
disch , qui , secret partisan du grand prince , 
avait , avec plusieurs de ses affidés , encloué cin- 
quante-cinq canons à Novgorod. Les magistrats 
firent mourir cet homme; et, malgré tant de 
malheurs, on résolut de se détendre jusqu'à la 
la dernière extrémité. Aussitôt les faubourgs , 
avec leurs églises , leurs couvens, sont livrés aux 
flammes ;on établit des postes fixes ; des gens ar- 
més parcourent jour et nuit les rues pour contenir 
- le peuple ; d'autres se placent sur les murs, sur les 
tours, et attendent les Moscovites de pied ferme. 
Cependant les amis de la paix commen- 
cent à montrer moins de timidité : ils prouvent 
l'inutilité d'une plus longue résistance; ils ac- 
cusent ouvertement les amis de Marfa d'être 
dévoués au roi de Pologne, (.i Jean est à nos 
» portes , disent- ils ; et votre Casimir, où est- 
» il? » La ville , cernée de tous côtés par les dé- 
tachemens de l'armée du grand prince , et rem- 
plie d'un grand nombre de fuyards qui y cher- 
chaient un asile contre les Moscovites , éprou- 
vait déjà une disette absolue de vivres : la cherté 
devenait tous les jours plus efliayaiite. Les mar- 
chés étaient dépourvus de seigle ; les riclies 
se nourrissaient de froment, et les pauvres 



DE KUSSIK. 55 

criaient que les magistrats avaient inconsidéré- 
ment irrite le grand prince ; qu'ils avaient com- 
mencé la guerre sans en avoir auparavant prévu 
les funestes suites. La nouvelle du supplice de 
Dniitri Boretsky et de ses amis, fit une profonde 
impression sur le peuple et sur les magistrats ; 
car, jusqu'alors, aucun des grands princes n'a- 
vait osé faire solennellement exécuter les fiers 
boyards de Novgorod. « Les temps sont changés, 
)) disait le peuple ; le ciel protège Jean , et le 
j) succès couronne sa hardiesse. Mais ce monar- 
» que est juste : s'il est sévère, il n'est pas nioins 
» clément ; et il vaut mieux se sauver en s^hu- 
» miliant , que de périr par opiniâtreté, n Les 
grands voyaient le glaive suspendu sur leur tête ; 
et dans cette conjoncture critique, il est bien peu 
d'hommes capables de sacrifier leur sûreté per- 
sonnelle à leurs principes ou à leurs opinions. 
Les plus chauds partisans de Marfa , ceux même 
qui détestaient Moscou , pleins d'amour pour 
l'indépendance de leur patrie , voulurent méri- 
ter le pardon du grand prince par leur silence 
ou par la modération de leur langage. Marfa 
fit un dernier effort pour enflammer les esprits 
et les cœurs , pour les exciter contre Jean ,* mais 
le peuple, qui voyait en elle l'auteur de cette 
malheureuse guerre , demandait , à grands cris, 
du pain et la paix. 



54 H I s T (> 1 Tx E 

Le prince Kliolmsly , les PslvOviens, et Jean 
lui-même se préparaient à cerner Novgorod; il 
ne restait plus à ses habitans qu'un instant pour 
la réflexion. Enfin les magistrats et les citoyens 
proposèrent unanimement à l'archevêque Théo- 
pliile de devenir médiateur entre eux et le grand 
prince. Ce sage religieux , accompagné d'un 
grand nombre depossadniks, d'officiers militaires 
et des notables des cinq quartiers de la ville, se 
rendit, par le lac llmen, à Tembouchure de 
la Chélone , dans le camp des Moscovites. Ils 
n'osèrent pas d'abord paraître devant le monar- 
que , et se firent auparavant introduire chez ses 
boyards , dont ils implorèrent les bons offices. 
Ceux-ci s'adressèrent aux frères de Jean , et ces 
derniers à Jean lui-même , qui donna audience , 
quelques jours après , aux ambassadeurs. Théo- 
phile , suivi des ecclésiastiques et des magistrats 
novgorodiens les plus distingués , entra dans la 
tente du grand prince : tous , dans le plus morne 
silence et les yeux baignés de larmes , tombèrent 
alors le visage contre terre devant le souverain , 
entouré de ses boyards, et dont le regard était ter- 
rible et menaçant. « Seigneur grand prince ^ lui 
n dit Théophile , daignez mettre un terme à votre 
» colère , pardonnez à des criminels ; et si vous 
n êtes sourd à nos prières , écoutez du. moins 



DE RUSSIE. 55 

» votre miséricorde. Eteignez le feu qui dévore 
» le pays de Noi-'goi^od ; et remettez dans le 
>i fourreau l'épée qui verse le sang de ses habi- 
» tans. » Jean ordonna alors à Etienne , sa- 
vant secrétaire , qu'il avait amené avec lui , 
d'énumérer , aux ambassadeurs novgorodiens , 
toutes les trahisons dont ils s'étaient rendus cou- 
pables envers les princes de Moscou j mais les 
députés répondirent que , loin de vouloir se 
justifier, ils n'étaient venus que pour implorer 
sa clémence. Ses frères et ses voiévodes unirent 
leurs prières à celles de ce peuple coupable. En- 
fin, disent les annalistes, cédant aux inspirations 
de la charité chrétienne , et aux conseils du mé- n août. 
tropolitain Philippe , qui lui avait recommandé 
d'oublier les torts de Novgorod si elle s'en re- 
pentait , Jean prononça son pardon. Mais nous 
voyons plutôt ici un effet du caractère de ce mo- 
narque , de sa prudente politique , de sa modé- 
ration ; car sa maxime était de ne pas laisser le 
bon pour un mieux ^ incertain. 

Les Novgorodiens promirent , pour répa- 
rer leurs torts, de verser au trésor du grand 
prince , quinze mille cinq cents roubles , ou 
quatre-vingts poudes d'argent, en différens ter- 
mes, depuis le 8 septembre jusqu'au jour de 
Pâques ; ils restituèrent à Jean les terres de la 



HISTOIRE 



(Icpendance de Vologda , domaines cëdtis , par 
eux, à Vassili-l'Aveugle, mais dont ils s'étaient 
emparés depuis. Ils s'engagèrent à payer, aux 
époques prescrites , l'impôt territorial au mo- 
narque de Moscou , de même que les frais de 
procédure ecclésiastique au métropolitain ; ils 
jurèrent de ne faire sacrer leurs archevêques 
qu'à Moscou , auprès du tombeau de S. Pierre , 
dans l'église de Notre-Dame ; de renoncer à toute 
liaison avec le roi de Pologne ; de ne point 
prendre à leur service les princes de Lithuanie , 
celui de Mojaïsk , les fils de Chemjaka , ni Vas- 
sili de Borofsk, ennemis de Jean; ils abolirent 
les actes dits du vetché , ou conseil national ,* re- 
connurent le souverain de Moscou comme juge 
suprême , en cas de litige entre ses lieutcnans et 
les magistrats de Novgorod, et promirent de ne 
publier aucunes institutions judiciaires, sans 
qu'elles aient été préalablement confirmées par 
le grand prince , et munies de son sceau. Jean 
leur rendit Torjek et ses nouvelles conquêtes 
dans le pays de la Dvina ,• ensuite , selon l'usage, 
il baisa le saint Crucifix , en jurant qu'il gouver- 
nerait Novgorod d'après ses anciens statuts, etsaos 
exercer aucune violence à son égard. Ces condi- 
tions mutuelles furent inscrites en six actes , 
datés du 9 et du 11 août; le jeune fils de Jeap y 



DE RUSSIE. Sj 

est nommé , comme son père , grand prince de 
toute la Russie. Jean réconcilia Novgorod avec 
les Pskovicns , et fît ensuite savoir à ses capi- 
taines que la guerre était terminée ; il traita 
Théophile et les ambassadeurs avec beaucoup 
d'égards , les congédia de la manière la plus 
gracieuse , et ordonna au boyard Féodor de les 
accompagner et de recevoir le serment des Nov- 
gorodiens rassemblés dans leur conseil national. 
Le grand prince donna sa parole d'oublier tout 
ce qui s'était passé, et , comme par mépris , il 
ne fît aucune mention de Marfa dans le traité 
de paix. Après avoir ainsi exécuté son projet , 
châtié les rebelles, et précipité de l'antique trône 
de Russie , l'ombre de Casimir, il retourna à 
Moscou, comblé d'honneur, de gloire , et chargé 
du plus riche butin. Son fîls , son frère , les 
boyards, les guerriers et les marchands allèrent 
à sa rencontre jusqu'à vingt verstes de la capitale. 
Il trouva , sur la place du Kremlin, le métro- '"• ff" 
politain à la tète de tout son clergé; et les ci- 
toyens , ivres de joie , s'empressèrent de rendre 
leurs hommages au monarque victorieux. 

Novgorod restait bien encore république ; 
mais sa liberté ne tenait plus qu'à la faveur de 
Jean, et devait cesser d'exister au premier signe 
de ce souverain pour l'anéantir. Point de li- 



58 HISTOIRE 

berlé sans le pouvoir de la défendre. Depuis 
leurs limites orientales jusqu'aux bords de la 
mer, toutes les provinces novgorodiennes pré- 
sentaient le tableau des affreux ravages exer- 
cés par l'armée du grand prince et par des bandes 
de volontaires. Pendant deux mois consécutifs , 
des troupes d'habitans des villes et des villages mos- 
covites s'y rendirent en foule pour s'enrichir aux 
dépens des infortunés sujets de Novgorod, dont ils 
tuèrent un grand nombre. Pour comble de mal- 
heur , neuf mille hommes accourus des différens 
districts de Novgorod, à la défense de cette 
ville , se noyèrent dans l'orageux lac Ilmen , à 
leur retour dans leurs foyers. Au milieu de l'hiver, 
Théophile se rendit à Moscou où il fut sacré ar- 
chevêque ; après la cérémonie , il monta sur une 
estrade , fléchit le genou devant le grand prince , 
et le supplia si instamment d'avoir pitié des il- 
lustres captifs novgorodicns , Vassili Casimir, et 
autres détenus dans les prisons de Moscou , que 
Jean leur accorda la liberté. Novgorod les reçut 
avec toutes les marques d'un véritable intérêt ; 
elle témoigna la plus vive reconnaissance à son 
archevêque , et osa se flatter de l'espoir que le 
temps , le commerce, la sagesse du conseil natio- 
nal et les principes d'une plus sage politique ^ 
guériraient les plaies profondes de la patrie. 



DE KUSSIE. 59 

Deux comètes, qui parurent successivement ^ ''"^' 

Apparî- 

l'une à la fin de 1471 > l'autre au commencement tiondç- co- 
de Tannée suivante , jetèrent la consternation 
parmi tout le peuple , qui s'attendit à quelque 
grand malheur; mais, loin d'èti-e atteint de cette 
frayeur superstitieuse , Jean méditait en secret 
une conquête importante. Dès le onzième siècle, 
Tancienne et célèbre contrée , connue sous le 
nom de Biarmie ou de Permie , était tributaire 
des Russes ; elle dépendait de Novgorod dans 
ses rapports judiciaires, et de notre métropoli- 
tain relativement aux affaires ecclésiastiques; ce- 
pendant elle avait toujours conservé ses propres 
cliefs, et faisait le commerce avec les Mosco- 
Vîtes, comme Ltat particulier. Déjà possesseurs de de la Pn 
Vologda , les grands princes avaient toujours 
désiré s'emparer également de la Permie ; mais , 
jusqu'alors, ils n'avaient pu réaliser leur pro- 
jet , car les Novgorodiens prétendaient rester 
maîtres de cette province, où ils s'enrichissaient 
en échangeant les draps d'Allemagne contre des 
fourrures précieuses ou contre l'argent , connu 
sousle nom d'argent cV au-delà de la Kama^ objet 
qui avait charmé la cupidité de l'artificieux Jean 
Kalita. Dans le traité de la Chélone, les Novgo- 
gorodiens avaient même compris la Permie au 
nombre de leurs domaines ; mais Jean 111 , non 



2C juin. 



60 HISTOIRE 

moins pénétrant que Kalita, et plus puissant que 
lui , saisit adroitement la première occasion qui 
se pre'senta pour exécuter, sans blesser la justice , 
lé dessein prémédité par son aïeul. Quelques in- 
jures faites à des Moscovites dans la province de 
Permie , parurent à Jean des motifs suffisans pour 
y envoyer une armée commandée par le prince 
Féodor Pestri, chargé de tirer une vengeance 
légale de ces injures. 

Les troupes destinées à cette expédition quit- 
tèrent Moscou pendant l'hiver. Elles arrivent à 
la rivière Noire dans le courant de la semaine 
de Saint-Thomas ; se rendent , sur des radeaux , 
jusqu'au bourg d'Aifalof, où elles montent à 
cheval, et rencontrent l'armée permienne près 
de la petite ville d'iskor. La victoire ne fut pas 
un moment douteuse : le prince Féodor dispersa 
les ennemis, et fît leurs voïévodes prisonniers de 
guerre : il prit Isl^or avec plusieurs autres villes 
qu'il livra aux flammes, et il fonda un port à 
l'embouchure de laPotchka, qui se jette dans la 
Kolva. Un autre boyard russe, Gabriel Nélidof , 
détaché par le prince Féodor , s'empara des villes 
d'Ouross , de Tcherdyn, et prit Michel, prince 
de ce pays, chrétien de religion. Toute la Per- 
mie reconnut le pouvoir de Jean : le prince Féo- 
dor lui expédia tons les prisonniers , et de plus 



DE RUSSIE. 6r 

six cent quarante zibelines noires , une pelisse 
précieuse de même fourrure , vingt-neuf pièces 
de draps d'Allemagne, trois cuirasses , un casque 
et deux sabres d'acier. Le monarque et le peuple 
furent e'galement joyeux d'une conquête qui , 
en étendant, jusqu'aux monts Ourals, les posses- 
sions de la Moscovie , leur promettait les avan- 
tages d'un important commerce , et rappelait à 
la Russie les temps heureux où Oleg, Sviatoslaf 
et Vladimir soumettaient des pays étrangers , 
sans rien perdre de leurs propres Etats. 11 est 
vraisemblable que le prince Michel de Ferme 
retourna dans sa patrie , où son fils Mathieu ré- 
gna depuis, avec le titre de vassal de Jean. Le 
premier lieutenant russe dans la grande Permie, 
fut le prince Vassili Kover, qui y fut expédié 
en i5o5. 

Jusqu'ici le grand prince n'avait point eu de j 
discussions avec Akhmat, tzar de la grande horde 
ou horde dorée , le premier ennemi de notre in- 
dépendance. En 1468, les troupes de ce khan 
avaient fait irruption dans le pays de Rézan ; 
mais arrêtés par les voïévodes de cette province 
qui leur tuèrent beaucoup de monde , les Tatars 
n'osèrent pas aller plus loin. Guidé par la pru- 
dence , Jean, toujours prêt à la guerre, cherchait 
cependant les mojens de la ditférer; il voulait 



nvasioa 



fy2 HISTOIRE 

laisser au temps le soin d'augmenter la puissance 
de la Russie , et d'affaiblir celle des khans. Mais 
Casimir de Lithuanie, autre ennemi naturel de la 
Moscovie , mettait tout en œuvre pour animer 
Akhmat contre le grand prince. Vassili Dmitrié- 
vitch , aïeul de Jean, avait acheté en Lithuanie 
un Tatar nomme Misour , fait prisonnier par 
Vitovte. Un petit-fils de ce Misour, dans l'escla- 
vage , et nommé Rirée , déserta la cour de Jean 
pour aller se réfugier en Pologne , oii il eut 
l'adresse de s'attirer les bonnes grâces de Casimir. 
Ce prince voulut en faire l'instrument de sa haine 
contre les Russes. Il l'envoya dans la horde dorée, 
avec des lettres de recommandation et de riches 
présens afin de proposer à Akhmat une alliance 
offensive et défensive contre notre patrie. Doué 
d'un esprit insinuant et flexible, connaissant par- 
faitement et les Tatars et la Moscovie , Rirée 
mit tous ses soins à démontrer au khan l'indis- 
pensable nécessité de prévenir Jean , occupé du 
projet de se rendre souverain indépendant ; il 
parvint à corrompre les seigneurs de la horde , 
et n'eut pas de peine à faire pencher de son côté, 
des gens indisposés contre le grand prince qu'ils 
accusaient de fierté ou d'avarice à leur égard ; 
car Moscou ne songeait plus à satisfaire leur cu- 
pidité sordide; déjà nos ambassadeurs avaient 



DE RUSSIE. 65 

cessé de ramper à leurs pieds , et de re'pandre 
parmi eux l'or et l'argent à pleines mains. Celui 
qui secondait le mieux les eflbrts de Kirée , était 
Témir , premier seigneur du khan ; cependant 
une année entière se passa en simples négocia- 
tions. Les guerres civiles qui déchiraient la Ta- 
tarie , ne permettaient point à Aklimat d'aban- 
donner les rives du Volga ; et au moment où 
l'ambassadeur lithuanien retraçait vivement aux 
Mogols l'ancienne gloire de leurs khans , Sarai, 
leur célèbre capitale , fondée par Bâti , ne pou- 
vait se défendre d'une incursion des aventuriers 
de Viatka. Ces audacieux , descendus par le 
Volga , ayant appris que le khan menait sa vie 
nomade à cinquante verstes de là , s'emparèrent 
de la ville à l'improviste ; ils en enlevèrent toutes 
les marchandises et s'enfuirent avec leur butin et 
quelques prisonniers, à travers un grand nombre 
de canots tatars qui voulaient s'opposer à leur 
retraite. Enfin, après avoir pris des mesures poiu' 
assurer le repos de ses Etats , Akhmat congédia 
Kirée, et le fit accompagner d'un ambassadeur 
mogol , chargé de promettre , en son nom , à 
Casimir, de commencer la guerre incessamment. 
Quelques mois après il entra effectivement en 
Russie avec des forces considérables, et il retint 
auprès de lui un officier moscovite envoyé de la 



G[ HISTOIRE 

pari de Jean pour lui faire des propositions de 
paix. 

A celte nouvelle , le grand prince donne au 
boyard Fëodor l'ordi'e de se rendre , avec les 
troupes de Rolomna, sur les bords de l'Oka ; il 
le fait suivre par d'autres corps sous le comman- 
dement des princes Daniel Kholmskj, Obolensl^y 
Striga et de ses frères ; instruit bientôt que le 
khan s'approchait d'Alexin , il arrive lui-même à 
Kolomna , pour diriger toutes les opérations mi- 
litaires. Comme la politique des grands princes 
était d'armer les Mogols contre les Mogols, il se 
fit suivre par le tzarévitch Daniar , fils de Ras- 
sim, accompagné de ses guerriers. Cependant la 
terreur du nom tatar agissait encore fortement 
sur les Russes : malgré cent quatre-vingt mille 
soldats placés entre l'ennemi et Moscou , sur un 
espace de cent cinquante verstes; malgré la con- 
fiance qu'inspirait généralement le bonheur et la 
sagesse du souverain , Moscou était en proie à la 
frayeur , et , pour sa sûreté personnelle , la mère 
du grand prince se retira h Rostof avec son fils. 

AlNhmat fit le siège d'Alexin, ville qui n'avait 
pour se défendre iii canons, ni pierriers, ni ma- 
chines à lancer des flèches ; cependant les assiégés 
tuèrent un grand nombre d'ennemis. Le lende- 
main les Ta tars bridèrent la ville, dont touslesha- 



DE RUSSIE. G5 

Ijltaiis furent ou livres aux flammes, ou faits pri- 
soimiers, et ils se jetèrent , par bandes entières, 
daiisTOKa, pour attaquer un petit détachement 
moscovite posté de l'autre cùlé du fleuve. Après 
avoir fait pleuvoir sur l'ennemi une grêle de 
flèches , Pierre Fèodorovitch et Semen Beklèmi- 
chef, chefs de ce détachement, allaient se décider 
à la retraite, lorsque le prince Vassili de Véréïa 
surnommé le Brcwe, et Youri, frère de Jean, pa- 
rurent avec leurs troupes. Les Moscovites for- 
cent les Tatars à repasser l'Oka, et, disposés à un 
combat décisif, ils se rangent en bataille sur la 
rive gauche de ce fleuve ; ils sont bientôt joints 
par d'autres troupes qui arrivent au son des trom- 
pettes , enseignes déployées. Le khan Akhmat 
les observait attentivement de l'autre rive de 
rOka ; il admirait leur nombre , leur bonne 
tenue, et l'éclat de leurs armures. « Notre armée, 
» disent les annalistes, s'agitait ccninie une mer 
)) majestueuse y éclairée par les rayons du so- 
» leil. » Les Tatars songèrent alors à se retirer; 
leur marche fut d'abord très-lente ; mais dans la 
nuit ils se mirent à fuir, saisis d'une terreur pa- 
nique; carpas un seul Russe n'avait encore passe' 
rOka. On prétend que cette retraite précipitée 
fut causée par une maladie contagieuse qui se 
manifesta subitement dans l'armée d' Akhmat. 
Tome V[. 5 



66 II I s r O 1 R E 

Le qraïul prJDcc t'uvoja sesvoïcvodes àlapoiii- 
siiite tlcrcnncini, et au bout de six jours les 
Tatars rejoignirent leurs camps, d'où ils avaient 
mis six semaines pour arriver à Alexin. Soit qu'il 
n'ait pas voulu les atteindre , ou qu'il en ait re- 
connu rimpossihilité, le grand prince congédia 
l'armée, dans la ferme persuasion que le klian 
n'oserait, de long-temps, entreprendre une nou- 
velle incursion en Russie. Cependant Casimir , 
allié des Mogols, ne fit aucune diversion en leur 
faveur. Engagé dans de vifs débats avec le roi de 
Hongrie, occupé d'ailleurs des afiaires de la 
Bohème , ce monarque pusillanime trahit Akh- 
mat, de même qu'auparavant il avait trahi les 
Novogorodiens. Jean retourna en triomphe dans 
sa capitale. 
23 ar>.',i, Bientôt après , les Moscovites eurent à pleurer 
"Voiirijr,^- la mort prématurée du prince Youri. Ses frères 
cadets et Jean lui-même se trouvaient alors à 
Rostof avec leur mère, de sorte que le métro- 
politain Philippe , qui n'osait point enterrer le 
corps sans permission , le laissa pendant quatre 
jours , contre la coutume de ce temps , dans 
l'église de Saint-Michel archange. Le grand prince 
vint arroser de ses larmes le tombeau d'un bon 
frère , que ses belles qualités et sa brillante valeur 
dans les comI)ats , avaient rendu cher à tous les 



DE RUSSIE. G7 

Russes. Youri mourut célibataire à 1 âge tîc 
treiile-dcux ans ; par son testament il laissa tout 
son bien à sa mère , à ses frères et à la princesse 
de Rèzan, sa sœur, leur donnant commission de 
retirer difl'crens eflcts d'or et d'argent, et jusqu'à 
des draps d'Allemagne qu'il avait mis en gage ; car 
il laissa plus de sept cents roubles de dettes aprèslu 1 . 
Il ne fit aucune mention dans son testament des 
villes de Dmitrof , de Mojaisk et de Serpoukhot", 
sa propriété, que le grand prince s'empressa d'i in- 
corporer à la grande principauté. Ces disposi- 
tions ayant excité la jalousie de ses frères, leur 
mère parvint à calmer le mécontentement qui 
en résultait par ses sages avis, et par le don qu'elle 
lit du bourg de Romanof , à André ; le grand 
prince céda \ ouycliégorod à Boris, et Toroussa 
à André le jeune; à titre d'héritage pour leurs 
en fans. 



68 ITISTOIT^E 



CHAPITRE IL 



Suite du icgne de Jean III. 



1472— 14.77, 



Mariage de Jean avec une princesse grecque. — Ambas- 
sade de Rome. — Idem à Pvonie. — Einprisonneitient 
de Jean Friazin et de Trevisani , anil)as>aïleur de Ve- 
nise. — Discussion du légat du pape au sujet ùe la reli- 
gion. — Suites du mariage de Jean pour la Russie. — 
Euiigrés grecs. — Frères de Sophie. — Ambassades à 
"Venise, -r— L'architecte Ari->tote construit à Moscou l'é- 
glise de l'Assomption. — Construction d'autres églises, 
du palais et des murailles du Kreniliu. — On fond des 
canons et l'on b-t monnaie. — Aflaires avec la Livonie, 
]a Liliiuanie, la (Crimée, la grande horde et la Perse. 
— Contarini , ambassadeur de \ enise à Moscou. 

Mariage IJn mariage, dont les siiiies furent très-lieu- 
avec me rciiscs poiir la Hu.ssie, vint, a ce'ite ej)Oque, pry- 

priiK-i'biC 1 ' 1 » I 'Il i 1 J 

giecqui-. ter un nouvel éclat au règne l)riliant du grand 
prince. L'Europe jeta enlin des rcj^arcis curieux 
sur celte Moscou dont jusqu'alors i'exislence 
avait à peine etc connue. Les princes, les nations 
les plus éloignées recherchèrent notre amitié, et 



D F. R U s s I E . 69 

des relatioiT; imm 'diates, établies des lors avec 
ellcr^ , nous raiiMliarJs^rcnt avecoiia ni .• de ch )ses 
iiouveilc'S et utdes, (jui couîrihiù rciit à coiho- 
lider la puissance de notre empire au dehors 
autant qu'à assurer sa prospérité an dedans. 

Constantin Paléologue , dernier empereur 
d'Orient, avait deux Irères, Démétrius et Tho- 
mas, qui, sons le nom de despotes , dominaient 
dans le PJloponèse on la Aîorée. Animés de 
haine 1 un contre l'autie , ils se firent la guerre, 
et facilitèrent le triomphe de Mahomet H, qui 
soumit le Péloponèse à sa domination. Afin de 
s'attirer les bonnes grâces du sultan , Démé- 
trius envoya sa fille dans le s 'rail de Mahomet, 
et obtint de ce monarque la ville d'Knos, dans 
la Thrace, à titre d'apanage; Thomas, au con- 
traire, plein d'horreur pour les Infidèles, s'enfuit 
de Corfou avec sa femme, ses enfans, un grand 
nombre de Grecs de distinction , et coiuMit se 
réfugier à Rome. Le pape Pie II et les cardinaux 
assignèrent à cet illustre exilé un traitement 
mensuel de trois cent.'; écus d'or (i), par respect 
pour les rejetons des plus anciens monarques 
chrétiens , et par reconnaissance pour le don 
précieux qu'il leur fit de la tète de l'apôtre 
S. André, placée depuis ce temps dans l'église 
de Saint-Pierre. Thomas mourut à Rome ; ses 



-o insTOir. E 

fils, Anrlrc et Manuel, continuèrent à y vivre 
fies bienfaits du nouveau pape Paul II ; bienfaits 
dont ils se rendirent indignes par leur conduite 
légère et scandaleuse : mais Sophie, leur sœur 
cadette , princesse de la plus grande beauté , 
liclie de tous les dons de l'esprit et du cœur, 
devint l'objet de Tairection universelle. Le pape 
lui cliercba un époux digne d'elle, et comme il 
méditait alors le projet d'exciter tous les souve- 
rains de l'Europe contre Mahomet II , dont la 
puissance devenait dangereuse pour T Italie elle- 
même, il résolut de faire servir ce mariage à 
l'accomplissement de ses vues politiques. An 
grand étonnement de l'Europe, et peut-être 
d'après l'avis du célèbre cardinal Bessarion , Paul 
jota les yeux sur le grand prince. Bessarion con- 
naissait, depuis long-temps, la Moscovie comme 
un pays uni à la Grèce par les dogmes d'une 
même religion : il n'ignorait pas la force réelle et 
toujours croissante de sesmonarques, déjàconnus 
à Rome par leurs démêlés avec la Lithuanie et 
l'ordre Teutonique , mais surtout par le concile 
d(.' Florence , où notre métropolitain Isidore 
avait joué un rôle si important dans les discus- 
sions théologiques. La distance favorisait les 
bruits exagérés qui se répandaient sur la richesse 
extraordinaire et l'immense population de la 



DE RUSSIE. 



Russie. Par ronlicniise lîo la princesse Sophie , 
élevée dans l'esprit du concile de Florence , le 
pape espérait d'abord persuader à Jean de s'y 
conformer égalemciit, a(jn de soumettre ainsi 
notre Eglise à son autorité spirituelle. En second 
lieu, il désirait, par cette alliance avec les Pa- 
léologues, flatter son ambition , et lui inspirer le 
zèle nécessaire pour délivrer la Grèce du joug 
de Mahomet. En conséquence, le cardinal P)es- 
saiion , UDtre frère en religion, dépccha vers le 
grand prince , en 1469, un Grec , nommé Yoini , Amkns- 
chargé de lui remettre une lettre dans laqiielle il Rome. 
lui proposait la main de Sophie , fille du despote 
de la Aforée; il ajoutait que cette princesse avait 
Vefusé le roi de France et le duc de IMilan , ne 
voulant pas épouser un prince de la religion la- 
tine. Youri fut suivi à Moscou par deux Véni- 
tiens, Ci:arlcs et Antoine, l'un frère et l'autre 
neveu de Jean Friazin, monnoyeur, qui proba- 
blement venu d' Azof ou de Cafï'a , et converti à 
îa religion grecque , se trouvait depuis long- 
temps déjà au service du grand prince. 

Piien ne pouvait être aussi agréable à Jean que 
cette importante ambassade; cependant toujours 
fidèle à ses principes , toujours guidé par la pru- 
dence et le sang-froid, il voulut connaître à ce 
sujet l'avis de sa mère , du métropolitain et des 



^2 HISTOIRE 

principaux boyards; tons pensèrent avec lui que 
Dieu lui-même lui envoyait une aussi illustre 
épouse ; ce rejeton cVun arbre impérial dont 
Vomhre couvrait jadis tous les chrétiens ortho- 
doxes et frères ^ que cette heureuse alliance, qui 
rappelait celle du grand Vladimir, allait faire de 
iMoscou une autre Byzance , et donner à nos 
monarques les droits des empereurs grecs. Ce- 
pendant le grand prince , curieux d'obtenir de 
plus amples informations sur le caractère et la 
personne de Sophie, ordonna à Jean Friazin de 
se rendre à Rome , en qualité d'ambassadeur , 
car il avait une grande confiance en cet homme , 
Vénitien d'origine, fort instruit sur les coutumes 
et les mœurs de l'Italie. Cet envoyé revint com- 
blé des bontés de Paul II et de Bessarion; il fît 
à Jean la plus agréable peinture de la belle So- 
phie, dont il lui remit le portrait avec des let- 
tres du pape , pour le libre passage de nos am- 
bassadeurs en Italie. Paul écrivit aussi au roi de 
Pologne une lettre dans laquelle il donnait à 
Jean les noms de fils bien aimé , de prince de 
la Moscovie y de Novgorod y de Pskof et autres 
pays (2). Cependant ce pontife mourut , et le 
bruit se répandit à Moscou qu'il avait été rem- 
placé par Calixte : le 17 janvier 1472, le grand 
prince envoya à Rome le même Jean Friazin, 



Uli RUSSIE. 75 

avec une suite nombreuse, pour aller chercher Ambas- 
la princesse Sophie , et lui remit une lettre pour rJuic. 
le nouveau pape. Mais les ambassadeurs ayant 
appris en chemin que le successeur de Paul s'ap- 
pelait Sixte , ne crurent pas à propos de retour-* 
ner sur leurs pas pour refaire la lettre ; ils en 
effacèrent le nom de Calixte pour y substituer 
celui de Sixte , et ils arrivèrent à Rome au mois 
de mai. 

Le pape, le cardinal Bessarion et les frères de 
Sophie les recurent avec les plus grands hon- 
neurs; le 22 mai, dans un conclave des cardi- 
naux. Sixte IV annonça solennellement le motif 
de l'ambassade et le désir que témoignait Jean , 
prince de la Rus-'ie Blanche (3) , d'épouser So- 
phie. Plusieurs d'entre ces prélats doutaient de 
l'orthodoxie de ce monarque; mais le pape leur 
répondit que les Puisses avaient participé au con- 
cile de Florence , et qu'ils avaient même reçu 
un métropolitain de l'Eglise latine; il ajouta 
qu'ils désiraient avoir un légat romain qui pût 
examiner à loisir , sur les lieux , les riis de leur 
religion , et montrer à ceux qui se seraient èga^ 
ré s le vrai chemin par oà ils devaient marcher; 
que c'était par des caresses , de la douceur et de 
la condescendance , qu'il convenait de ramener 
des fils aveuglés au giron d'une tendre mère, 



n/|. H ISTGl r, F, 

c'cst-à-dlre de l7']g]Isc ; qu'enfin la rt'Hi^ion ne 
s'opposait point au mariage de Jean avec la prin- 
cesse Sophie. 

Le 25 mai, les ambassadeurs de Jean furent 
l^ntroduits dans le conseil privé du pape; ils re- 
mirent à Sixte la lettre du grand prince, écrite 
en russe , munie d'un sceau d'or, et lui oflrirent 
ensuite un présent de soixante zibelines. 11 est 
dit dans celte lettre : « Jea?j , grand prince de 
n la Russie Blanche, salue Sixte /grand piètre 
» de Rome, et le prie d'ajouter foi à ses ani- 
» bassadeurs. » En même temps ils complimen- 
tèrent le pape au nom de leur souverain. Dans 
sa réponse, Sixte se répandit en éloges sur la 
conduite de Jean, qui^ en bon chrétien, 7i' ab- 
jurait point le concile de Florence, ne recevait 
pas les métropolitains des mains des patriarches 
élus par les Turcs; et qui , jaloux de s'unir par 
les nœuds sacrés du mariage avec une chrétietme 
élevée dans la capitale de la religion apostolique, 
témoignait ainsi son déi^ouemenl pour le c/iej' 
de l'Eglise. Le S. Père termina son discours en 
remerciant le grand prince des présens qu'il lui 
envoyait, en présence des ambassadeurs de Na- 
plcs , de Venise, de Milan, de Florence et de 
Ferrare. Le i". juin la princesse Sophie fut 
(lancée dans la Basilique de Saint-Pierre , avec 



u E i; u s s 1 E . ^îi 

]c prince de Moscou , représente par Jean Fria- 
zin , son cliarj^c de pouvoirs. 

Le i?. juin les cardinaux se rassemblèrent 
de nouveau pour terminer les négociations avec 
îos ambassadeurs russes; ceux-ci assitrèreiit le 
pape du zèle de^leur moiiarcjiie pour l'iieureufip 
réunion des deux églises. Sixte IV, conservant 
ainsi que Paul II, l'espoir de chasser Mahomet 
de Constantinople , voulait que le prince de 
JÏoscou engageât le khan de la horde dorée à 
fnire la guerre à la Turquie. Les ambassadeurs 
de Jean répondirent que rien n'était plus facile 
à la Russie que d'exciter , contre le sultan , les - 
Tatars dont les bandes innombrables pouvaient 
encore inonder et l'Europe et l'Asie; que pour 
cela il ne s'agissait que d'envoyer à la horde dix 
mille écus d'or , et, en outre, de riches présens au 
khan qui pourrait aisément faire utie invasion 
dans les provinces du sultan, par la Hongrie ; 
mais, ajoutèrent-ils, nous» doutons fort que le 
roi de ce pays consente à laisser passer , par 
ses Etats , une armée aussi nombreuse ; en cas 
d'inexactitude dans le paiement , ces perfides 
fnercenaires deviennent les plus cruels ennemis 
de ceux quiles salarient, de sorte que les triomphes 
des Tatars ne seraient pas moins funestes aux 
chrétiens qu'aux Turcs eux-mêmes. I;es ambas- 



j6 HISTOIRE 

sadcurs moscovites tachèrent, en un mot, de 
prouver l'miprudencequ'ily aurait à réclamer le 
secours de la horde ; le pape ne compta donc 
plus que sur les seules forces de Jean, de même 
religion que les Grecs et ennemi naturel de leurs 
oppresseurs. , 

Tel est le récit des annales eccles-iastiques de 
Bomc , relalivement à l'ambassade de Moscou. 
On ne saurait trop décider si enectivement le 
grand prince voulut séduire le pape par la fausse 
promesse d'accepter ks clauses du concile de 
Florence ; si Jean Friazin , abusant de la con- 
fiance de son maîlre,le calomnia, ou bien encore 
si les catholiques , se trompant eux-mêmes , 
crurent entendre , et écrivirent tout autre chose 
que les expressions vraies de notre ambassadeur. 
Le pape donna une très-riche dot à Sophie : il 
la fit accompagner en Russie par son légat, 
Antoine, et par plusieurs autres Romains de 
distinction. Les princes André et Manuel en- 
voyèrent à Jean leur ambassadeur particulier , 
nommé Démétrius , Grec de nation. L'auguste 
fiancée avait une cour particulière , des fonction- 
naires et des serviteurs destinés à son service f 
auxquels se joignaient un assez grand nombre de 
Grecs guidés par l'espoir de retrouver dans 
Moscou une seconde patrie. Le pape prit toutes 



DE RUSSIE. 77 

les mesures nécessaires pour la sécurité du voyage 
de la princesse Sophie ; il ordonna que dans 
toiitcîJ les villes on lui rendit les honneurs dus à 
son rang; que partout, en Italie et en Allemagne, 
on lui fournit des vivixs, des chevaux, des guides 
jusqu'aux frontières de la Moscovie. Elle sortit 
de Rome le 24 juin, et le i^\ septembre elle 
arriva à Lubeck ; elle en partit le 10 sur le plus 
beau vaisseau ,ponr se rendre à Revcl où elle ar- 
riva le 21 du même mois; pendant dix jours elle 
f .t magnifiquement régalée dans cette ville, aux 
dépens de l'Ordre. Jean Friazin dépêcha aussitôt 
un courrier de Revel par PskoF et Novgorod , 
afin d'annoncer à Moscou l'agréable nouvelle 
que Sophie avait heureusement traversé la mer. 
Un ambassadeur moscovite se rendit aussitôt à 
Dorpat pour la saluer au nom de son souverain 
et de toute la Russie. 

Bientôt toute la province de PsKof se met en 
mouvement : les gouverneurs des villes préparent 
des pr ;sens , des vivres, de l'hydromel et des 
vins qu'ils s'empressent d'aller oHrir à la princesse ; 
des courriers sont expédiés sur toutes les routes , 
et le II ocN)bre des barques, des chaloupes, or- 
nées de guirlandes , s'avancent sur le lac de 
Tchoude , jusqu'à l'embouchure de FEmbach , 
pour aller à la rencontre de Sophie , qui s'appro- 



7<3 HISTOIRE 

<:hait lentemeiil du rivage avec toute sa suite. 
Les possadniks et les boyards sortent de leurs 
chaloupes, et, tenant à la main des coupes rem- 
plies de vin , ils saluent leur future souveraine , 
arrivée enfin sur la terre de Russie , où la Pro- 
vidence lui ordonnait de vivre et de régner. Tou- 
chée de ces marques d'amour , sensible aux féli- 
citations de tous les Russes , Sophie ne voulut 
point prolonger d'une heure son séjour sur les 
bords livoniens , et le premier possadnik la reçut 
dans sa chaloupe , avec toutes les personnes de 
sa suite. Après deux jours de navigation sur le 
lac, on passa la nuit à Oustié , près de l'église 
de Saint-Nicolas, et le i3 octobre on s'arrêta 
dans le couvent de Notre-Dame, dont l'abbé, 
accompagné de ses religieux, chanta le Te Deuni 
pour Sophie. Le clergé de Pskof vint aux portes 
de la ville à la rencontre de la princesse ; revêtue 
de ses habits royaux elle se rendit à la cî^thé- 
drale avec le légat Antoine , dont l'habillement 
rouge , la mitre , les gants ainsi que le crucifix 
d'argent que l'on portait devant lui , excitèrent 
vivement la curiosité du peuple. Nos chrétiens 
orthodoxes furent scandalisés de voir que ce 
légat ne rendit pas hommage aux saintes images ; 
et pour calmer l'indignation générale , Sopliic 
lui ordonna de baiser au moins l'image de la 



DE RUSSIE. 'jij 

Vierge. Tous les assistans furent charmés de cette 
coiuluite de la princesse qui, remplie de ferveur 
et de dévotion , observait en piiant tontes les 
cérémonies du rit grec. De l'église on la conduisit 
au palais du grand prince, et, comme la coutume 
était alors de rendre les devoirs de riiospitalité 
en faisant des présens , les boyards et le corps 
des marchands ofl\irent cinquante roubles à So- 
phie , et dix à Jean Friazin. Pénétrée de la plus 
vive reconnaissance pour le bon accueil des 
Pskoviens , elle sortit de leur ville cinq jours 
après et leur adressa ces paroles pleines de bonté : 
« Je Jiie hâle de me rendre auprès de votre 
» prince qui va devenir le mien ; je remercie les 
)) magistrats , les boyards et généralement tons 
» les citoyens de la Grande Pskof , de la /"<?'- 
» ception qu'ils m'ont faite : je leur promets de 
» ne négliger aucune occasion de plaider leur 
» cause à la cour de Âloscou. » I.es mêmes 
honneurs lui furent rendus à Novgorod par l'ar- 
chevêque , les possadniks , les chefs militaires, 
les boyards et les marchands ; mais la princesse 
fil la plus grande diligence pour se rendre dans 
la capitale où elle était impatiemment attendue 
par le grand prince. 

Déjà Sophie se trouvait à quinze verstes de 
Moscou, lorsque Jean convoqua les boyards pour 



8o HISTOIRE 

lever ses scrupules. Afin de faire pins d'impres- 
sion sur l'esprit des Russes, le légat du pape se 
faisait précéder, pendant toute la route, du 
crucifix latin , c'est-à-dire que l'on portait de- 
vant lui, dans un traîneau sépare, la croix d'ar- 
gent dont nous avons déjà parlé. Le grand prince 
ne voulait point offenser le légat ; mais craignant 
que cette cérémonie d'une religion étrangère ne 
fût un objet de scandale pour les Moscovites, 
il voulut connaître l'opinion de ses boyards à ce 
sujet. Les uns furent de l'avis de notre ambassa- 
deur JeanFriazin, et pensèrent que, par res- 
pect pour, le S. Père, on devait fermer les yeux 
et la permettre : d'autres observèrent que jusqu'a- 
lors , en Russie , on n'avait point rendu d'hon- 
neurs à la religion latine ; que l'exemple et la 
disgrâce d'Isidore étaient encore trop présens à 
la mémoire du peuple. Jean s'adressa enfin au 
métropolitain Philippe qui lui répondit avec cha- 
leur : « Seigneur , si vous permettez dans Mos- 
» cou, séjour de l'orthodoxie, de porter la croix 
» devant l'éuêque latin , au moment où ce pré- 
» lat entrera par une porte de la ville , moi qui 
n suis votre père , je sortirai par l'autre; car 
» honorer une religion étrangère , c'est trahir 
)) la sienne. » Aussitôt le grand prince envoya 
le boyard Féodor pour ordonner au légat de 



DE RUSSIE. Si 

cacher dans un traîneau , n, lie croix, sujet de 
tant d'altercations. Le legatobtit en uuirmnrant, 
mais Jean Friazin blàaia Iiaiitenient la conduire 
du métropolitain. « Les anihassctâeiirs du grand 
» prince, disait-d , ont élé comblés d'honneurs 
» en Italie ; il est donc de notre devoir de té- 
» moigner les mêmes égards cl l'ambassadeur 
» du souverain pontife à Moscou, n Lors de 
son séjour à Rome , Friaziu avait caché avec soin 
son changement de religion ; et en eflet , quoi- 
qu'il eût embrassé la religion grecque en Russie^ 
pour se procurer quelques avantages temporels , 
il professait intérieurement celle des Latins , nous 
regardant comme des hérétiques. Cependant le 
boyard Féodor exécuta l'ordre de sou souverain. 

La princesse entra dans Moscou le 1 2 novembre 
matin , au milieu d'une foule innombrable de 
curieux. Dès qu'elle eut reçu la bénédiction du 
métropolitain, qui l'attendait dans l'église, elle 
se rendit chez la mère du grand prince , où elle 
\it son futur époux. On y fit la cérémonie des 
fiançailles, après laquelle on alla entendre la messe 
dans la cathédrale de l'Assomption. fiC métro- 
politain, entouré du haut clergé, célébra le saint 
sacrifice avec toute la pompe du rit grec ; en- 
suite il unit Jean à la belle Sophie , en présence 
des princes et des boyards , du légat Antoine , 

Tome VL 6 



Cl2 HISTOIRE 

et d'une foule de Grecs et de Romanis. Le lende- 
main le lei:çat et l'ambassadeur des frères de 
Sophie remirent au grand prince leurs lettres et 
leurs présens , dans une audience solennelle. 
Empii- Pendant que la cour et le peuple de ■Moscou cé- 
niint de lébraient le mariage du monarque , JeanFriazin , 
Jn'^et de qid avaît le plus contribué à cette heureuse al- 
ni?ambls- liaucc, sc vit traîner dans les fers, au lieu de re- 
Veaisê. *^ cevoir la récompense qu'il attendait pour prix 
de ses services. En revenant de son premier 
voyage à Rome_, il avait passé par 'Venise, où, 
sous le titre de grand boyard de Moscou, il avait 
été accuedli avec distinction par le doge, Nicolas 
Trono ; celui-ci, instruit des étroites liaisons qui 
existaient entre les Russes et les Tatars de la 
horde dorée, eut l'idée d'envoyer , par Moscou , 
un ambassadeur au khan pour l'engager à dé- 
clarer la guerre aux Ottomans. Cet am])assadeur, 
nommé Jean-Baptiste Trévisani , vint eflective- 
ment dans notre capitale , afin de remettre au 
grand prince une lettre dans laquelle le doge 
le priait de faire conduire son chargé d'affaires 
chez le khan Akhmat. Mais Jean Friazin con- 
seilla à Trévisani de garder la lettre et les pré- 
sens dont il était dépositaire , s'engageant à lui 
fournir lui-même tout ce dont il aurait besoin 
pour passer à la horde. En même temps il se 



O F, liUSSlE. S*^ 

rendit avec lui chez le grand prince auquel il 
présenta cet ambassadeur comme son neveu, né- 
gociant vénitien; l'arrivée de Sophie déjoua cette 
trame. Le légat du pape, et plusieurs personnes 
de la suite de la princesse, qui connaissaient par- 
ticulièrement Trévisani ainsi que le motif de sa 
mission , avertirent le monarque de ce qui se 
passait. Exigeant, et portant souvent la sévérité 
jusqu'à la rigueur , Jean, dans la colère que lui 
inspira cette audacieuse fourberie , ordonna de 
charger Friazin de fers , de l'exiler à Kolomna , 
de ruiner sa maison et d'arrêter sa femme avec 
ses enfans. !ll condamna même Trévisani à mort, 
et cet étranger ne dut la vie qu'à l'intercession 
du légat et des Grecs qui supplièrent le grand 
prince de prendre , avant tout , d'indispensables 
in formations auprès du sénat et du doge de Venise. 
Comblé de caresses à Moscou , l'ambassadeur 
de Rome , conformément aux instructions qu'il 
avait reçues du pape , exigea que la Russie admît 
les clauses du concile de Florence , selon la pro- 
messe que Jean en avait peut-être faite en termes 
équivoques, pour se concilier les bonnes grâces 
du S. Père , h l'époque où il recherchait la main 
de Sophie. Mais une fois devenu l'époux de cette 
princesse, le monarque moscovite ne voulut plus 
entendre parler de cet objet. La chronique rap- 



84 HISTOIRE 

Dcivits porte que le logat Antoine eut de vives discus- 
*^"^c^ avec sions tlieologiques avec le métropolitain Philippe, 
le mcuo- g|. q^'ayec le secours d'un nomme INice'tas , mos- 
sujet (le la cQyite d'une très-grande érudition , Philippe 

religion. _ ^ o ^ 'II 

prouva si clairement l'authenticité de la religion 
grecque que, faute d'objections suffisantes, An- 
toine termina lui-même ces débats, en disant : 
aCjamîcr ^^ Je Ti^ cù point de livres avec moi. n — Après un 
*^^ ■ séjour de trois mois à Moscou , le légat et l'am- 
bassadeur des frères de Sophie retournèrent en 
Italie avec de riches présens du grand prince , 
de son fils et de son épouse. Cette princesse , qui, 
selon les historiens allemands, avait promis à 
Sixte IV de se conformer à l'esprit de l'Église 
d'Occident , manqua à sa parole en devenant 
une des chrétiennes les plus zélées de la religion 
grecque (4). 
Suites du Le résultat le plus avantageux de ce mariage 
JeTn''poiir ^^^ f commc nous l'avous déjà observé, de faire 
la Russie, connaître davantage la Russie en Europe , dont 
les souverains, honorant dans Sophie un rejeton 
des anciens empereurs de Bjzance , la suivaient, 
pour ainsi dire, des yeux, jusqu'aux limites de 
notre patrie. Alors commencèrent nos relations 
politiques et nos ambassades. Les Moscovites 
sortirent enfin de leur pays pour aller se montrer 
dans les autres États ; ou parla de leurs mœurs 



DE RUSSIE. S5 

singulières , mais on devina aussi leur puissance 
future. Outre cela, plusieurs Grecs qui s'établirent 
chez nous avec la princesse, rendirent de grands 
services à la Russie par leurs connaissances dans 
les arts et dans les langues , particulièrement dans 
celle des Latins généralement employée, alors, 
dans tous les actes politiques : ils enrichirent nos 
bibliothèques d'Eglise de livres échappés à la 
barbarie des Turcs, et contribuèrent à l'éclat de 
notre cour en y introduisant les pompeuses céré- 
monies de celle de Bjzance ; de sorte que , dès le 
règne de Jean , Moscou pouvait, comme autrefois 
la ville de Kief , recevoir le nom de seconde 
Constantinople. C'est ainsi que la chute de la 
Grèce , époque de la renaissance des lettres en 
Italie , exerça également une salutaire influence 
sur la Russie . — Plusieurs Grecs de distinction quit- 
tèrent Constantinople pour se réfugier parm- 
nous; Jean Paléologue Ralo, son épouse et ses 
enfans vinrent s'y établir en i485, et dix ans 
après ils furent suivis par le boyard Théodore 
T^aslvir , avec son fils Démétrius. Sophie engagea ^srîiic'^ 
aussi ses frères à se rendre auprès d'elle; mais 
Manuel , préférant la cour de Mahomet II à celle 
du grand prince , partit pour Constantinople , oii 
il passa le reste de ses jours dans l'opulence, 
comblé des bienfaits du suUan. André qui avait 



miprcv 
^recs . 



.% n 1 s T o I n E 

cpouse une Grec/fue de mauvaise conduite , fit 
deux voyages à Moscou, l'un en 1480, l'autre 
en i49^> et unit sa fille Marie au prince Vassili 
de Veréïa ; cependant il retourna à Rome où ses 
os reposent dans l'église de Saint-Pierre > auprès 
de ceux de son père. Il paraît qu'il eut quelque 
sujet de mécontentement contre le grand prince; 
car, dans son testament, ce ne fut pas à Jean, 
mais à Ferdinand-le-Catholique et à Isabelle de 
Castille qu'il légua ses droits au trône de Constan- 
îVouTfiies tinople (5). Jean, voulant attester son alliance 

armes He 

laRisbie. avec Ics empcreui's grecs , adopta leurs armes, 
c'est-a-dire , l'aigle à deux têtes : il l'ajouta aux 
armes de Moscou , sur son sceau qui représen- 
tait d'un côté un aigle , de l'autre un cavalier 
foulant aux pieds un dragon, avec cette légende : 
« Le grand prince, par la grâce de Dieu , sou- 
)) verainde toute la Russie. » 

Aussitôt après le départ du légat , le grand 

s.i.icb.iVc- prnice le fît suivre par Antoine rriazin charge de 
porter au sénat de Venise ses plaintes contre 
Trévisani et de dire au doge : « Une puissance 
» qui ordonne d ses ambassadeurs de traverser 
» mon pays y sans jn^enpréuenir et avec Vinten- 
» tion de me tromper , viole les principes sacrés 
» de l'honneur. » A la nouvelle que l'infortuné 
Trévisani , arrêté à Moscou, y gémissait dans les 



DE RUSSIE. ■ §7 

fci*s, le doge et le sénat eurent recours aux ca- 
resses et aux exhortations ; ils supplièrent le grand 
prince de lui rendre la liberté pour le bien com- 
mun des chrétiens, de l'envoyer au khan , et de 
subvenir aux frais de son voyage , promettant , 
au nom de la république , de les lui rembourser 
avec exactitude. Jean se laissa toucher : il délivra 
Trévisani , lui donna quelques centaines de rou- 
bles , et fît savoir au doge de Venise qu'il avait 
chargé son propre secrétaire de l'accompagner 
jusque chez le khan , pour engager les Tatars à 
se déclarer contre Mahomet II. Cette nouvelle 
ambassade en Italie a cela de remarquable qu'elle 
ne fut pas confiée à un étranger, mais bien à un 
Russe, nommé SemenTolbouzin, qui prit avec lui 
Antoine Friazin en qualité d'interprète. Outre les 
dépèches dont il était chargé , il avait encore la 
commission d'engager quelque habile architecte 
au service de la Russie. 

C'est ici que nous voyons, pour la première 
fois , Jean occupé du soin d'introduire les arts en 
Russie; car son esprit élevé et vraiment royal 
voulait que non-seulement ses État fussent libres, 
puissans et bien organisés intérieurement , il dé- 
sirait encore y voir briller cette pompe , cette ma- 
gnificence extérieure qui agissent si puissamment 
sur l'imaguiation des hommes et attestent les 



>)6 HISTOIRE 

progrès de la civilisation. St. Vladimir et Ya— 
rosîaf-le-Grand avaient orné l'ancienne Kief des 
superbes productions des artistes Byzantins ; 
André Bogohdjsky avait appelé ces mêmes arts 
sur les bords do la Klinzma , où l'église de Notre- 
Darne de Vladimir faisait encore l'admiration 
du nord delà Faissie; mais Moscou , élevée dans 
des siècles de calamités, ne pouvait se vanter 
encore d'aucun monument vraiment majestueux. 
Comme la cathédrale de l'Assomption , fondée 
par le métropolitain Pierre , menaçait ruine de- 
puis quelques années , Philippe , qui occupait 
cette diguilé, voulut en ériger une nouvelle, 
semblable à celle de Vladimir. Après de longs 
préparatifs , on rassembla les architectes les 
plus distingués, et l'on posa les fondemens de 
l'église avec la plus grande pompe. Cette céré- 
monie fut célcbrée au son des cloches et en pré- 
sence de toute la cour. On y plaça les tombeaux 
du prince George Danielovitch et ceux de tous les 
métropolitains qui , jusqu'alors , avaient reposé 
dans l'ancienne église. Le monarque lui-même, 
son fils , ses frères et les personnes du plus haut 
rang portaient les reliques de S. Pierre thauma- 
turge, protecteur de Moscou. Le métropolitain 
Philippe n'eut pas la satisfaction de voir ce temple 
terminé. Il mourut , bientôt après le mariage de 



DK RUSSIE. 8g 

Jean , des suites d'une violente frayeur occa- 
slonée par un incendie qui dévora son palais du 
Kremlin. Les yeux baignés de larmes, il priait 
sur le tombeau de S. Pierre , et le grand prince 
Ini prodiguait les plus touchantes consolations , 
lorsqu'il se sentit frappé de paralysie au bras ; 
aussitôt il se fît transporter dans le couvent de 
l'Epiphanie , où il ne vécut qu'un seul jour , s'en- 
tretenant jusqu'à son dernier soupir de l'acliè- 
vement de lan ouvelle église. Géronce, son suc- 
cesseur, d'abord évèque de Kolomna et promu 
à la dignité de métropolitain par le concile des 
évêques, mit également tous ses soins à accélérer 
la construction de cet édifice ; mais à peine on en 
était aux voûtes que le monarque et le peuple 
eurent la douleur de le voir s'écrouler avec un 
épouvantable fracas. Reconnaissant alors l'indis- 
pensable nécessité de confier ce travail à des ar- 
tistes plus habiles et capables de construire une 
église digne d'être citée comme la première de 
l'empire russe , Jean fit venir des maçons psko- 
viens , élèves des Allemands , et il donna à Tol- 
bonzin l'ordre de se procurer , en Italie , à 
quelque prix que ce fût, un bon architecte pour 
bâtir la cathédrale de l'Assomption , à Moscou. 
Il est même probable que la construction de ce 
temple fut le principal motif de l'ambassade de 



go HISTOIRE 

Tolbouzin. Déjà l'Italie , cclaire'e par l'aurore des 
sciences , savait apprécier les anciens et magni- 
fiques monumens des Romains : elle avait rejeté 
l'arcliitccture gothique, lourde, sans règles, sans 
proportions , et celle des Arabes , surchargée 
d'ornemens minutieux ; on y vit alors s'élever 
des édifices exécutés dans un meilleur goût, et 
les architectes italiens pouvaient passer pour les 
meilleurs de l'Europe. 
Larchi- Tolbouzin fut très-bien reçu à Venise ; le nou?- 

tcctff Aris- II 1 • • " 11' 

tote oons- veau dogc -Marcello lui remit , au nom de la repu- 
Moscou blique , sept cents roubles pour remboursement 
lAssomp- des dépenses occasionées à Moscou par l'ambas- 

*Jou. 1 1 m ' • • 11 • 1 * 

sade de Trevisani. Il y trouva aussi un archi- 
tecte bolognais, nommé Fioravanli Aristote, qui 
alors appelé par Mahomet II, pour construire 
a. Constantlnople le palais du sultan, préféra 
cependant se rendre en Russie , à condition qu'on 
lui donnerait dix roubles d'appointement ou à 
peu près deux livres d'argentparmois. — Cet ar- 
tiste était déjà fort célèbre par son talent; il avait 
bâti une grande église à Venise, et une des pins 
belles portes de la ville; aussi le gouvernement 
vénitien eut-il beaucoup de peine à le céder aux 
désirs empressés du grand prince. Arrivé à Mos- 
cou , Aristote examina les ruines de la nouvelle 
église du Kremlin ; il loua le fini du travail ; mais 



DERUSSIE. yi 

ayant reconnu que notre chaux avait peu de con' 
slstance et que la pierre était trop tendre , il se 
décida à construire les voûtes en pierre de taille. 
11 fît un voyage à Vladimir pour visiter l'ancienne 
cathédrale qu'il admira comme un chef-d'œuvre 
de l'art. 11 donna la mesure des briques à em- 
ployer pour rédiflce , enseigna la manière de les 
cuire, de gâcher la chaux , et découvrit une très- 
bonne terre-glaise au delà du couvent d'Andro- 
nief; au moyen d'un Z^t/Z/er, machine, jusqu'alors, 
inconnue aux moscovites, il ruina les murs de 
l'église du Kremlin, restés après sa chute. Enfin 
il creusa de nouveaux fondemens et construisit 
la basilique de l'Assomption, ce monument su- 
perbe qui nous reste encore de l'architecture 
gréco-italienne du quinzième siècle , objet d'ad- 
miration pour les contemporains , et digue des 
éloges des artistes modernes , tant sous le rapport 
de la solidité des fondemens, que sous celui des 
proportions et de la majesté (6). Cette église, 
bâtie dans l'espace de quatre ans, fut consacrée , 
le 12 août i479> p3i' 1g métropolitain Géronce , 
assisté du haut clergé. 

Afin de présenter , en même temps , au lec- 
teur , tout ce que fit Jean pour embellir sa capi- 
tale , nous croyons à propos de décrire les 
autres édifices remarquables de son temps. Salis;- 



02 HISTOIRE 



Constr 



tion *î\m- ^^^^ ^^^ heureux résultats du talent d'Aristole , 

1res 
ses. 



es!pai!î'is *' expédia difTërens ambassadeurs en Italie pour 
du KÎ^em- ^lîiener des artistes distingue's ; il construisit , 

"*• dans la cour de son château , une nouvelle église 

de l'Annonciation, ainsi qu'un beau palais, dont 
l'Italien Marco avait jeté les fondemens en 14^7^ 
et qui tut terminé quatre ans après , par les soins 
d'un autre architecte italien, nommé Piétro An- 
tonio. Ce palais était destiné aux assemblées so- 
lennelles de lacour , dans les circonstances sur- 
tout où , à l'exemple des monarques byzantins, 
le souverain moscovite devait se montrer dans 
tout son éclat et toute sa pompe aux yeux des 
ambassadeurs étrangers. Cet édifice, qui reçut le 
nom de Granoi>itaïa Palata (a)_, subsiste encore 
en entier, et conserve toute sa beauté depuis 
trois cent vingt ans ; on y voit le trône sur le- 
quel les souverains russes se plaçaient aux pre- 
miers jours de leur couronnement, pour répandre 
leurs bienfaits sur les seigneurs et sur le peuple. 
Jusqu'alors les grands princes n'avaient habité 
que des édifices de bois. En 1492 , Jean fit abattre 
l'ancien château , et en construisit un nouveau 
sur la place d'Yaroslaf, derrière l'église de Saint- 
Michel archange. IMais il ne l'habita pas long- 
temps; en 1495, un violent incendie réduisit eu 
(a) Ou palais de grauit. 



Di: RUSSIE. f)") 

cendres toute la ville , depuis l'église de Saint- 
ÎNicolas jusqu'à la campague, de l'autre côté de la 
Moskva , et l'obligea de se transporter dans une 
maison qu'il possédait sur la Yaouza. Cet événe- 
ment lui donna l'idée de construire un palais en 
briques, qu'Alevizo, architecte milanais, com- 
mença en i499' Des caves et des glacières pro- 
fondes servirent à établir les fondemens de ce 
somptueux bâtiment , achevé neuf ans après , et 
connu, jusqu'à présent, sous le nom de Palais du 
Belvédère. Pendant ce temps, Jean demeurait tan- 
tôt dans une maison de bois au Kremlin, tantôt 
dans une autre au champ de Vorontsof. C'estalors 
que , pour plaire au monarque , les gens de dis- 
tinction commencèrent à bâtir des maisons en 
briques. Les chroniques font mention de celles 
du métropolitain, de VassiliObrazets etde Dmitri 
Khovrin , maire de la ville de Moscou. 

C'est aussi à Jean que nous devons les belles 
murailles et les tours du Kremlin ; car celles 
construites sous le rèi^ne de Dmitri Donskoï , 
avaient été ruinées , au point que notre capitale 
n'avait plus aucune fortification en pierre. Le 
19 juillet 1485, l'Italien Antonio bâtit une tour 
sur la Moskva; en 1488, il en éleva une autre 
qui reçut le nom de Sviblof , sous laquelle il pra- 
tiqua des souterrains ; ensuite , deux autres en- 



vj/}. IIISTOIRK 

core an-dessus des portes de Borovitsk et de 
Constantin ; enfin une troisième , à laquelle on 
donna le nom de Trolof : Marco construisit 
celle de Beklemichef. La tour de la Nëglinna'ia 
fut construite , en 1492 , par un artiste dont le 
nom ne nous est pas parvenu. On entoura toute 
la forteresse d'une haute muraille large et solide, 
et le grand prince fit abattre toutes les maisons , 
jusqu'aux églises même qui se trouvaient aux 
environs , fixant à cent neuf sagènes l'espace qui 
devait exister entre ces murs et les autres édi- 
fices de la ville. Tels sont les embellissemens et 
les fortifications dont Moscou est redevable au 
grand prince Jean : il nous a laissé le Kremlin 
comme un monument durable de son règne , et 
l'un des plus beaux du quinzième siècle. Le der- 
nier édifice d'architecture italienne, élevé sous 
ce prince , fut la nouvelle cathédrale de Saint- 
Michel, où l'on transféra les cercueils des anciens 
princes de Moscou , déposés auparavant dans 
l'ancienne église , construite par les soins de Jean 
Kalita, mais qui se trouvait démolie alors. Outre 
des architectes, le grand prince fît venir d'Ita- 
de°ca1i^ons ^'^ ^^^ foudcurs dc canous et des batteurs de 
de^'Co'n- "^^""^^^- ^" '4^^' P^^l ^c Bossio,. Géuois , 
naie. fondit à Moscou un énorme canon , que l'on 

nomma Tzar-Pouc/ikn , c'est-à-dire le roi des 



DL RUSSIE. Q3 

canons. En i494> ^^^ autre arquebusier mila- 
nais, nomme Pietro , arriva à Moscou. Des 
monnoyeurs italiens commencèrent à faire ar- 
tistement les monnaies russes, sur lesquelles ils 
gravaient leurs noms. Nous lisons , sur plusieurs 
pièces de Jean Vassiliévitch , l'inscription Aris- 
toteles i car ce célèbre architecte n'était pas moins 
habile dans l'art de battre monnaie, et il possédait 
aussi celui de fondre les canons et les cloches. 
En un mot , Jean , reconnaissant la supériorité 
des autres Européens dans les arts , désirait ar- 
demment leur emprunter tout ce qui était utile , 
à l'exception de leurs coutumes; car, fortement 
attaché aux mœurs russes , il laissait à la rclitrion 
et au clergé le soin de former l'esprit et la mo- 
ralité de ses sujets ; il craignait d'éclairer son 
peuple , comme l'entendent quelques philoso- 
phes, et son unique but était de lui procurer les 
connaissances les plus nécessaires à la grandeur 
de la Russie. Revenons aux événemens politiques. 

L'occident de la Russie , les Allemands et la t J72 — 
Eithuanie fixaient l'attention du grand prince. 'y^^TaJre. 
Féodor Schouïsld, qui , pendant quelques amiées, ^'^■^•' '=* '•' 
avait gouverné Pskof en qualité de lieutenant de 
Jean, instruit que les Pskoviens , inspirés par la 
haine qu'ils lui portaient, avaient envoyé des 
ambassadeurs au grand prince pour demander 



C)6 FI I s T O I R E 

un autre chef, prit le parti de se retirer à Mos- 
cou. LesPskovicns ayant exprimé le désir d'avoir 
une seconde fois pour lieutenant, Jean Striga , 
ou Babitcli , ou enfin le prince Yaroslaf , frère 
de Striga , le monarque leur accorda ce dernier, 
parce que , disait-il , les premiers lui étaient trop 
nécessaires en cas de guerre. En même temps 
les Pskoviens donnèrent avis au grand prince 
des dispositions hostiles de l'ordre de Livonie. 
Le terme de l'armistice conclu pour neuf ans 
avec le grand-maître , en i465 , n'était pas encore 
expiré , lorsque les Allemands, conduits par des 
Piusses, traîtres à leur patrie ^ incendièrent quel- 
ques villages sur le bord du lac Bleu. Les 
Pskoviens punirent de mort leurs perfides conci- 
toyens, et se contentèrent d'exposer leurs justes 
motifs de plainte au grand-maître , qui , en 1471? 
leur fit dire , par son frère , que son intention 
était de se transporter de Piiga à Fellin, et que , 
jaloux de conserver leur amitié , il ne leur de- 
mandait que de ne point s'approprier les terres et 
les eaux situées au-delà de Rrasnoi. Les Psko- 
viens répondirent que le grand- maître était libre 
de demeurer où bon lui semblerait, et que les 
conditions de paix seraient religieusement ob- 
servées de leur cùté ; mais que les lieux dont il 
parlait avaient, de toute antiquité , fait partie 



DE RUSSIE. 1)7 

(les domaines des grands princes. On convint de 
résoudre cette question dans une diète dont on 
fixa l'époque ; et Jean , occupé du projet de de- 
venir véritablement souverain de toute la Russie , 
ne regardant plus les aflaires de Pskof ou de Nov- 
gorod comme étrangères à Moscou , y envoya 
un de ses boyards pour répondre aux réclama- 
tions de l'Ordre. Les négociations entamées à 
ÎVarva et à Novgorod n'eurent aucun succès , 
et les ambassadeurs allemands retournèrent mé- 
contens vers leur maître. Le grand prince, cé- 
dant alors au désir des Pskoviens , leur envoya 
une armée composée des troupes de diflérentcs 
villes et d'enfans-boyards , sous le commande- 
ment du fameux Daniel Kholmsky, et de plus de 
vingt autres princes sous ses ordres. Les magis- 
trats de Pskof allèrent , avec des provisions de 
pain et d'hydromel , à la rencontre de cette ar- 
mée , dont le nombre les étonna ; elle était en 
effet si considérable , qu'elle eut beaucoup de 
peine à trouver place dans la ville , au-delà de 
la Vélika. Le prince Kholmsky se préparait à en- 
trer en Livonie , lorsqu'un dégel , arrivé au mois 
de décembre , rendit les rivières impraticables , 
et rompit entièrement les chemins. Les soldats 
se fatiguaient de rester dans l'inaction , et les ci- 
toyens souffraient de se voir obligés de nourrir 
ToMi: VI. 7 



(jS HISTOIRE 

des hommes et des chevaux. Quelques centaines 
de ïatars salaries , qui avaient accompagné les 
Moscovites, allaient même jusqu'à enlever par 
force , aux habitans , leur bétail et leurs vivres ; 
le prince Kholmsl<y ne put remédier à ce désor- 
dre qu'en fixant la dépense journalière à faire, 
par la ville, pour l'entretien des troupes. 

Ce contre-temps eut des résultats heureux ; car 
le bruit de l'approche de l'armée moscovite ef- 
fraya tellement le grand-maître et l'évéque de 
Dorpat , qu'ils envoyèrent aussitôt des ambas- 
sadeurs chargés de conclure la paix , le premier 
pour vingt ans, le second pour trente; ils con- 
sentirent à ne plus élever aucune prétention sur 
les domaines de Pskof ; à accorder un libre pas- 
sage, par leurs terres, aux marchands pskoviens, 
et à n'exporter de Livonic en Russie , ni bierre , 
ni hydromel. Ce traité fut également conclu a 
l'avantage des INovgorodiens , dont l'armée était 
prête à agir contre la Livonie , de concert avec 
celle du grand prince. C'est ainsi que Jean établit, 
dans les relations de la Russie avec les autres 
puissances , un système d'unité, objet de crainte 
pour nos voisins d'Occident , inquiets de voir 
Novgorod, Pskof et Moscou ne plus former qu'un 
seul Etat , gouverné par un monarque sage , pa- 
cifique , mais aussi ferme dans ses projets qu'é- 



D E R U s s r E . Qf) 

iierj:jlquc clans leur exécution. Sur la nouvelle 
i|ue le graiul-maitre et le gouvernement de Dor- 
pat avaient confirme , par des sermens, les con- 
ditions de la paix , le prince Kholmskj satisfait, 
reprit le chemin de la capitale. Les Pskoviens , 
pénétrés de reconnaissance , lui firent un don de 
deux cents roubles, et dépêchèrent, en même 
temps, un courrier à Jean, pour le remercier 
des secours généreux qu'il leur avait accordés. 

Cependant le grand prince se trouva égale- 
ment Idessé de leur conduite et de celle du prince 
Kholmsky ; il se formalisa de ce qu'au lieu d'un 
ambassadeur , ils ne lui avaient expédié qu'un 
simple courrier : quant au prince Daniel, il avait 
mérité sa colère par mie faute vraisemblable- 
ment involontaire ; car le monarque, sévère par 
caractère et par principes, la lui pardonna bien- 
tôt, après en avoir exigé un 'serment par écrit, 
de la teneur suivante : u Moi , Daniel , prince 
» Kholmsky , déclare avoir, par l'intercession 
» de messeigneurs le métropolitain Géronce et 
» autres évèques, avoué mes torts devant le mo- 
n narque de la Russie , qui , par égard pour ces 
» prélats, a daigné en accorder le pardon à son 
» humble serviteur. Je m'eneaj^e à lui être 
» fidèle jusqu'à la fin de ma vie , et à ne point 
» offrir mes services aux princes des autres pays. 



I OO -^ H I s T O I K E 

» Si je nian(jaaiNiiii jour à cet engagement sacré. 
» que je sois à jamais privé des secours du ciel 
M et de la bénédiction des pasteurs de l'église , 
» dans ce siècle comme dans les siècles futurs. 
» Le monarque et ses enfans auront alors le droit 
f) de me punir. )) Les boyards signèrent , en 
outre , huit actes qui garantissaient la sincérité 
du serment du prince Kholmsky ; s'obligeant à 
verser deux mille roubles dans le trésor du grand 
prince , dans le cas où Daniel trahirait sa cons- 
cience. Afin de sceller son pardon par des bien- 
faits^ Jean donna au prince Daniel le rang de 
boyard. 

Pour apaiser la colère du grand prince , les 
Pskoviens lui envoyèrent , sans délai , le prince 
Yaroslaf , accompagné de trois possadniks et de 
plusieurs boyards ; mais Jean leur défendit de se 
présenter à ses yeux , et d'entrer même dans la 
ville ; de sorte qu'après avoir passé cinq jours 
entiers sous des tentes dressées dans la cam- 
pagne , ils furent obligés de reprendre la route de 
Pskof. Touché cependant de leur repentir et 
d'une nouvelle ambassade qu'ils lui adressèrent , 
cet adroit monarque consentit à recevoir d'eux 
un présent de cent cinquante roubles , et voulut 
bien déclarer qu'il gouvernerait ses domaines de 
Pskof conformément aux anciens statuts des 



llfS 

avpr la'[ ,i- 



D E R U S S l C - ICI 

grands princes. Altentit à conserver, en tontes 
circonstances , la dignité de souverain, il voidait 
accoutumer les grands , ainsi que les peuples . 
à un profond respect pour son caractère sacré , 
et se rendre plus redoutable aux ennemis du 
dehors , en cimentant la force intérieure de la 
Russie par toute la sévérité du pouvoir monar- 
chique. 

Jusqu'à cette époque, Jean n'avait eu aucune MT.à 
afi'aire , aucunes relations avec la Lithuanie, s'é- iiiiani 
tant contenté de lui arracher Novgorod par la 
force de ses armes , et de laisser Casimir se dé- 
chaîner en vain contre la Russie. Les Pskoviens 
seuls , dans le but d'établir des limites positives 
entre ses Etats et leurs domaines , entretenaient 
quelques communications avec ce prince. De 
part et d'autre on rendait les plus grands hon- 
neurs aux ambassadeurs , on leur faisait des pré- 
sens , on s'assemblait pour déterminer les fron- 
tières respectives; mais on ne pouvait jamais 
s'accorder sur ce point. Casimir, lui-même , se 
rendit à Polotsk , et promit d'examiner, avec la 
plus scrupuleuse attention , tous les points de li- 
tige ; il ne tint pas sa parole : pour flatter l'am- 
bition des Pskoviens , il ne cessait de leur repéter 
qu'il les reconnaissait pour un peuple libre , 
indépendant de Moscou , et que son seul désir 



1 02 HISTOIRE 

était de vivre en bonne intelligence avec eux. 
Enfin , les hostilités entre les Moscovites et les 
Lithuaniens commencèrent pendant l'automne 
de 1473. Les premiers pillèrent la ville de Lu- 
boutsk , et se retirèrent avec un grand nombre 
de prisonniers. Les habitans de Luboutsk, à leur 
tour, tombèrent sur le prince Siméon d'Odoïef, 
sujet russe, et le tuèrent dans le combat, mais sans 
pouvoir entamer nos frontières. 11 est probable 
que ce fut cet événement qui força Casimir d'ex- 
pédier à Moscou un nommé Bogdan, en qualité 
d'ambassadeur , chargé de porter des plaintes à 
Jean , et de lui faire des propositions de paix , 
auxquelles le prince russe répondit par son en- 
voyé Ritaï. Depuis ce moment, ces deux mo- 
narques restèrent ennemis, sans néanmoins se 
faire la guerre. 

Les afl'aircs survenues alors entre Jean et la 
horde montrent, plus clairement encore, com- 
bien la politique de ce prince était adroite. Le 
tzar de Kazan , paisible à cette époque , évitait 
toutes les occasions d'inquiéter la Russie ; cepen- 
dant le grand prince, qui le regardait comme 
un voisin dangereux , offrit à Mourza , fils 
de Moustapha , l'un des tzarévitchs de cette 
ville , de passer à son service , et lui donna 
Novgorod de Rézan , afin de pouvoir , en cas 



DE RUSSIE. 10.> 

de rupture , s'en servir avec avantage contre 
Razan. 

Le célèbre Azi-Ghireï, khan de Tauride ou de Aniiiics 

C'. •. . , c . •.!•'• avecia(>ii- 

rimee , était mort en 14^)7 , et avait laisse six i„cc. 

fils, Nordooulat, Aidar, Ousmemar , Mengli- 
Ghireï, Yamgourtche'e et Milkoman. L'aîne, Nor- 
dooulat succéda à son père \ mais bientôt après, 
détrôné par son frère Mengli-Gliireï , il alla se 
réfugier en Pologne. Cet événement et l'alliance 
que Casimir venait de contracter avec Aklmiat , 
khaii du Volga , ennemi de la Tauride , excitè- 
rent , dans Mengli-Ghireï , une grande méfiance 
contre le roi de Pologne ; le pénétrant monarque 
russe saisit cette occasion de se concilier l'a- 
mitié du nouveau tzar de Crimée , par l'entre- 
mise d'un riche juif, nommé Kokos, habitant 
de Caflfa , où nos marchands allaient souvent 
faire le commerce avec les Génois. Mengli-Ghireï, 
qui avait entendu parler de la nouvelle puissance 
de la Russie et des grandes qualités du souverain 
qui la gouvernait , fut extrêmement sensible aux 
propositions de Jean : il lui écrivit aussitôt une 
lettre très-amicale , et la lui envoya par Yssoup , 
beau-frère de Rokos. Tel fut le commencement 
de l'alliance qui unit ces deux princes jusqu'à la 
fin de leurs jours ; alliance avantageuse pour 
l'un et l'autre, mais plus utile encore pour nous; 



I04 niSTOIRL 

car, en accélérant la ruine de laliorde d'Or, et en 
iaisant diversion aux affaires de Pologne, elle con- 
tribuait évidemment à la grandeur de la Russie. 
Afin de conclure un traité avec le khan, le 
grand prince envoya en Crimée son interprète 
îvanlclia , en même temps que Mengli-Cihirei 
expédiait à Moscou un de ses principaux ofliciers, 
nommé Azi-Baba , qui prononça, en son iK)m , 
le serment de maintenir , dans toute sa rigueur , 
l'alliance entre la Russie et la Crimée. Le tzar 
Mengli-Ghireï s'engagea à demeurer , ainsi que 
ses oiilans et ses princes, alliés et frères de Jean , 
à faire cause commune contre leurs ennemis ré- 
ciproques , à ne jamais inquiéter le territoire 
russe , à punir sévèrement les voleurs et les bri- 
gands , à rendre sans rançon les prisonniers de 
guerre. 

A son retour, Azi-Baba fut accompagné du 
boyard Nicétas Béklémiçhef , qui , en qualité 
d'ambassadeur, devait ajouter quelques articles 
supplémentaires au traité de paix déjà conclu. 
Le premier de ces articles était de la teneur sui- 
vante : (^ Le grand prince s'engage à envoyer 
i) au, khan des pré sens annuels. » Mais Béklé- 
michef avait ordre de n'y consentir que dans le 
cas où le khan insisterait absolument. Par le se- 
cond, Jean promettait d'agir de concert avec 



DE RUSSIE. lo5 

Mengli-Ghireï , contre la liorile , a condition 
que celui-ci, à son tour , lui prêterait main iorte 
contre le roi de Pologne. Bekleniichef devait en 
outre s'assurer de l'amitié des princes de la cour 
du tzar , et leur faire des presens de peaux de 
martres zibelines : il devait ensuite se rendre à 
Cafia , afin de témoigner à Kokos toute la recon- 
naissance dont son souverain était pénétré pour 
le service qu'il lui avait rendu dans ses négocia- 
tions avec le khan de Crimée ; enfin exiger du 
consul de cette place que les Génois restituassent 
aux négocians russes les marchandises à eux énle- 
vées, montant à une valeurde deux mille roubles , 
et que dorénavant ils eussent à renoncer à des 
violences également nuisibles au commerce des 
deux nations. 

Béklémichef retourna à Moscou accompagné ijuovom- 
du mourza Dovletek , ambassadeur de Crimée , 
chargé de l'acte de serment du khan . Jean le reçut 
de ses mains , baisa la sainte Croix en présence 
du mourza , et jura de remplir fidèlement toutes 
les conditions du traité. Après un séjour de quatre Mars 1475. 
mois à Moscou , Dovletek reprit le chemin de la 
ïauride avec Alexis Starkof , oflicier du crrand 
prince, porteur des instructions suivantes : «Foici 
» ce qu^il faut dire au khan : le grand prince 
y Jean vous salue respectueusement. Je suis de- 



Io6 HISTOIRE 

» venu votre frère, votre ami, et désormais je 
» n'aurai plus d'autres amis, d'autres ennemis 
» que les vôtres : je vous remercie de toute la 
» bienveillance que vous me témoignez. L'été 
» dernier, le tzarévitch Zénébek a voulu passer 
)) à mon service , et je l'ai refuse persuadé qu'il 
» était votre ennemi ; mais puisque vous désirez 
» maintenant qu'il se rende aupràs de moi, j'ai 
j) envoyé un courrier à la horde pour l'engager 
» à venir me trouver. Également liés par l'hon- 
)) neur et par des sermens prononcés au nom de 
» notre religion respective ; soyez Odèie au vôtre, 
» de mon côté je vous garantis la scrupuleuse exé- 
» cution du mien. » Ce traité ne fait aucune men- 
tion ni d'Akhmat, ni de Casimir. Mengli-Ghireï 
ne s'étant point engagé à seconder Jean contre le 
roi de Pologne , celui-ci , de son côté , n'avait pas 
promis de fairela guerre au souverain de la horde; 
car Starkof avait déclaré au khan que ce dernier 
engagement ne serait qu'une conséquence du pre- 
mier. 11 était encore chargé de se plaindre des 
Génois de Crimée qui avaient pillé nos marcliands 
ainsi qu'un envoyé russe , et , en cas de non satis- 
faction, de déclarer que Jean saurait tirer une 
vengeance éclatante de ces brigandages. Enfin , 
l'ambassadeur moscovite avaitl'ordre de remettre 
des présens à Issaïko, prince de Mankoup, «en re- 



DE RUSSIE. 107 

connaissance de l'accueil amical qu'en avait reçu 
INicëtas Béklémichel , et de prendre des informa- 
tions précises pour savoir à combien de milliers 
de ducats s'élèverait la dot de la fille de ce prince» 
proposée par lui, pour épouse , à Jean, lils du 
grand prince. On sait que Mankoup, qui n'est 
plus aujourd'hui qu'un petit bourg sur une mon- 
tagne haute et escarpée de la ïauride, était pri- 
mitivement une forteresse , long-temps célèbre 
sous le nom de ville gothique y à cause du séjour 
qu'y faisaient , depuis le troisième siècle , les 
Goths tétraxites, de religion grecque, successi- 
vement tributaires des Khozars, des Polovtsi, 
des Mogols et des Génois , mais gouvernés par 
leurs propres chefs; le dernier fut Issaïko, que 
Jean aimait comme son frère en religion. 

Starkof ne put s'acquitter de sa mission , car 
tout était changé enTauride; Aidar , frère du 
khan , aidé d'une foule de gens dévoués à son 
parti , chassa l'imprudent Mengli-Ghireï , qui 
s'enfuit à Cafla auprès des Génois ; bientôt après 
une puissante flotte turque , commandée par 
Akhmet pacha, visir de Mahomet, parut dans 
la mer Noire. Cet habile capitaine fait une des- 
cente sur les bords de la Tauride , et , dans l'es- 
pace de six jours, il s'empare de Caffa , où, 
pour la première fois, le sang des Russes coula 



4:6. 



«4: 



Ï08 HISTOIRE 

sous le fer des Ottomans. Un grand nombre de 
nos marchands qui se trouvaient dans cette ville 
furent prive's de la vie, d'autres de leurs biens 
ou de leur liberté. Les Génois se retirèrent h 
Mankoup, comme dans un lieu inaccessible; 
mais cette ville ne les mit point à l'abri du dan- 
ger, car le visir en forma le siège. On rapporte 
que le commandant de la forteresse ayant été 
fait prisonnier par les Turcs dans une partie de 
chasse , les assiégés découragés cherchèrent lem' 
salut dans la fuite. Après avoir ainsi détruit dans 
la Tauride la puissance des Génois , qui y domi- 
naient depuis près de deux siècles; après avoir 
soumis la Crimée entière au sultan , Akhmet 
pacha retourna a Constantinople avec un énorme 
butin, et une foule de prisonniers de guerre au 
nombre desquels se trouvaient Mengli-Ghireï 
et deux de ses frères (7). Le sultan fit rendre 
les plus grands honneurs à cet illustre captif; il 
le nomma souverain légitime de la Grimée , fit 
battre des monnaies à son effigie , et l'envoya 
régner sur la presqu'île , en qualité de vassal 
des Ottomans. Mais avant d'avoir pu rétablir 
l'ordre dans la Tauride, ruinée par l'invasion 
des Turcs, Mengli-Ghirei en fut chassé pour 
la seconde fois par Akhmat, tzar de la gran- 
de horde, dont le fils, à la tète d'une' puis- 



D£ RUSSIE. T09 

santc armée , s'empara de toutes les villes de 
Crimée. 

Jeaa , afiligé du nouveau désastre de Mengli- iî77* 
Gliirei , apprit en même temps qu'Akhmat, soit 
de sa propre volonté, soit qu'il y eût été con- 
traint par la nécessite , avait cédé la Tauride au 
tzarevitch Zénébek , qui avait témoigné aupara- 
vant le désir d'entrer au service de Russie. Zé- 
nébek , devenu khan de Crimée , ne se laissa pas 
éblouir par une fortune passagère : comme il 
prévoyait les dangers dont il était menacé, il 
envoya à Moscou un de ses officiers , nommé 
Jafar, afin de savoir si, en cas de bannissement, 
il pourrait trouver un asile parmi nous. Le grand 
prince lui fît répondre : « Lorsque vous n'aviez 
» encore ni domaine , ni puissance y et que vous 
n n'étiez qu'un simple cosaque , vous me de- 
» mandâtes si vous pourriez trouver un pied à 
» terre dans mon pays , dans le cas (fà votre 
» cheval serait fatigué d'errer dans les déserts; 
» vous sauez qu'alors même je vous promis le 
« repos et la tranquillité. Je suis satisfait de 
n vous savoir aujourd'hui dans la prospérité; 
» cependant si la fortune i^ous devenait un jour 
» contraire, soyez persuadé que vous trouveriez 
» toujours un refuge assuré dans mes Etats. » 
L'envoyé de Jean fut chargé de s'expliquer en 



avec 



IIO llISTOIRi: 

paticulier avec Zénébek , au sujet du renouvel- 
lement de l'alliance conclue entre la Russie et 
Mengli-Gliirei. 
^Paires H ne fut pas parle, dans -cette négociation. 



grande d Akhmat, tzar de la grande horde, qui, maigre 
le peu de réussite dans son projet de soumettre 
Jean par la force des armes , prenait encore le 
titre de chef suprême de la Russie, et revendi- 
quait le tribut accoutumé. On écrit que la grande 
princesse Sophie , femme aussi adroite qu'ambi- 
tieuse , ne cessait d'exhorter son époux à secouer 
le joug des Mogols : « Eh quoi ! lui disait-elle 
)) tous les jours, serai-je long-temps encore es- 
» clave du khan des Tatars ? » 11 y avait dans 
le Kremlin une maison particulière destinée au 
logement des ambassadeurs, des fonctionnaires 
et des marchands mogols ; mais comme ces étran- 
gers observaient toutes les démarches du grand 
prince ,• pour en rendre compte au khan, Sophie 
résolut de se défaire de ces dangereux espions. 
Elle envoya des présens à l'épouse d' Akhmat , et 
lui écrivit qu'à la suite d'une vision , elle avait 
fait vœu de bâtir une église à l'endroit où se trou- 
vait l'hôtel des Tatars (où est aujourd'hui l'église 
de St.-Nicolas Gostounsky ) ; qu'en conséquence 
elle demandait cette maison pour elle , s'enga- 
geant à donner aux Mogols uft autre eraplace- 



DERUSSIE. III 

ment. La tzariiie consentit à tout, et l'on dé- 
truisit riiùtel , de sorte que les ïatars restèrent 
sans logement , et qu'on ne leur permit plus 
d'entrer dans le Kremlin. On raconte encore que 
ce fut Sophie qui engagea le grand prince à ne 
plus aller à la rencontre des ambassadeurs de la 
liorde , dont la coutume était d'apporter avec 
eux le Basina y ou l'image du khan. Lors de 
l'arrivée de ces députés , les anciens princes de 
Moscou sortai^^nt ordinairement à pied de la 
ville, se prosternaient, leur présentaient ensuite 
une coupe remplie de koumys , et faisaient 
étendre une peau de martre sous les pieds de 
celui qui lisait les lettres du tzar, dont ils écou- 
taient la lecture en fléchissant le genou. Sous le 
règne de Jean, an construisit à l'endroit où se 
faisait cette cérémonie, une église en l'honneur 
du St.-Sauveur, et qui subsiste encore de nos 
jours (8). Cependant le grand prince voyant dans 
les discordes continuelles qui déchiraient la horde 
le garant certain de sa décadence prochaine , ne 
voulait pas faire la guerre à Akhmat. Il le trom- 
pait par d'astucieuses promesses, et lui payait 
même un certain tribut dont il est fait mention 
dans les actes du temps sous le nom Ha impôt de 
la horde. En i474 > Nicéphore Bassenkof se 
rendit, en qualité d'ambassadeur russe, dans les 



112 HISTOIRE 

camps des Tatars, et Karatchouk , expédié à 
Moscou comme plénipotentiaire du khan, s'y lit 
accompagner de six cents domestiques et de trois 
mille deux cents marchands conduisant quarante 
mille chevaux asiatiques pour les vendre en 
Russie. En i4-7^) Lazanef, secrétaire de Jean, 
revint de la horde avec la nouvelle que le khan 
avait permis h Trévisani, ambassadeur de Venise, 
de retourner par mer en Italie, mais qu'il ne lui 
avait pas fait la promesse de déclarer la guerre 
aux Turcs. Akhmat, fier d'avoir chassé Mengli- 
Ghireï de la Crimée, fît sommer Jean , par son 
ambassadeur Botchuk, de se rappeler les anciens 
devoirs des princes russes, et de se rendre incon- 
tinent à la horde pour faii'e hommage au tzar. 
Le grand prince reçut très-gracieusement Bot- 
chuk; il le fît suivre à son retour par Timothée 
Bestoujef, un de ses officiers. 11 le chargea de 
présens pour Akhmat, mais il refusa de se sou- 
mettre à ses ordres. 
A.O'aires Nous étions , à la même époque, en relations 
Perse. avcc la Pcrsc , où régnait alors le célèbre Ou- 
soun-Hassan , prince de la race des Turcomans , 
qui s'était emparé de toute l'Asie depuis l'Indus 
et rOxus jusqu'à l'Euphrate. La république de 
Venise aYait entendu parler des succès de cet 
illustre conquérant; elle lui envoya en ambassade 



DE RUSSIE. ll'j 

un nomme Contarini, charejc de lui proposer de 
coaliser ses forces avec les leurs pour s'opposer 
à la puissance de Mahomet II. Contarini s'était 
rendu dans la Perse par la Pologne, Kief, 
CafTa, la Mingrélie et la Géorgie. Il rencontra à 
Ecbatane, Marc-RufTo, officier du grand prince, 
et Grec ou Italien d'origine , également chargé 
d'une mission importante pour le roi Ousoun. 
Jean recherchait sans doute l'amitié du mo- 
narque persan , dans l'intention d'effrayer le 
khan de la grande horde. Cela est d'autant plus 
probable qu'Ousoun-Hassan , vieillard septua- 
génaire , mais encore plein de vigueur et d'éner- 
gie, détestait en général les Mogols. Il se rappe- 
lait qu'il avait été jadis sous la dépendance des 
faibles successeurs de Tamerlan , tandis que , 
maître alors des bords méridionaux de la mer 
Caspienne , il se trouvait voisin des possessions 
d'Akhmat. L'ambassadeur moscovite revint à 
Moscou avec celui d'Ousoun et Contarini , qui , Contarini 

1 « 1 /-t /Y» 1 m ' ambassa- 

ayant appris la conquête de Catla par les 1 urcs , dcurdeVe- 

1,1. T 1- niseMVTos- 

ne crut pas prudent de retourner en Italie par cou, 
ce chemin. Il confia son sort à Marc-Ruffo , et 
se fit accompagner par un moine français nommé 
Louis , qui prenait le titre de patriarche d'An- 
lioche et d'ambassadeur du duc de Bourgogne (9). 
Nous avons encore la relation de cet intéressant 
Tome VI. 8 



il/ HISTOIRE 

voyage. De Tcflis ils vinrent à Cyropolis, ou 
Chamalva riche en soie, à Derbent et à Astralvhan, 
où régnaient trois frères , neveux d'Akbmat. 
Cette dernière ville n'était composée que de 
quelques baraques entourées d'une mauvaise 
muraille, mais ses habitans se vantaient du bril- 
lant commerce qu'elle faisait autrefois; c'était, 
disaient-ils , à Aslral^han que les aromates arri- 
vaient, par le Volga et le Don , pour être ensuite 
transportés a Venise. Les marchands de ce pays 
fournissaient Moscou d'étoffes de soie , en 
échange desquelles ils recevaient des fourrures 
et des selles de chevaux. Le nom du grand prince 
était singulièrement respecté à Astral<.han , dont 
les tzars lui envoyaient annuellement des ambas- 
sadeurs pour le remercier de ses libéralités , ainsi 
que de l'amitié qu'il voulait bien leur témoi- 
gner. Marc-Piuffo et Gontarini, qui redoutaient la 
rapacité des Tatars , traversèrent , avec la plus 
grande circonspection , les déserts du Don et 
de Voronège. Souvent livrés au cruel besoin de 
la soif, n'apercevant que le ciel et la terre , ils 
ne trouvaient nulle part ni chemins frayés , ni 
ponts , et se voyaient forcés de fabriquer eux- 
mêmes des radeaux pour traverser les rivières. 
Enfin , ils rendirent de sincères actions de grâces 
à Dieu lorsqu'ils furent arrivés, sains et saufs , 



DE RUSSIE. Il5 

dans la province de Re'zan , couverte de forêts , 
d'une lailjle population , mais fertile en blé ^ en 
miel, en bestiaux, et d'un passage sûr pour les 
voyageurs. Sortis d'Astrakhan, le lo août, ils 
arrivèrent à Moscou le 26 septembre 1476, 
n'ayant rencontré , dans toute leur route , que 
les deux villes de Rézan et de Rolomna. Ils furent 
bientôt présentés au grand prince et eurent trois 
fois l'honneur d'être admis à sa table , où se trou- 
vaient également plusieurs boyards. Contarini 
fait l'éloge de l'air noble de Jean , de sa dé- 
marche majestueuse, de sa politesse, et de sa 
curiosité éclairée. « Lorsqu'en lai parlant j 
» écrit-il , je me reculais par respect , ce mo~ 
>j narque s' approchait toujours de moi , et prê- 
» tait une singulière attention à tout ce que je 
» lui disais. Tout en blâmant avec sévérité la 
i) conduite de notre compatriote Jean-Baptiste 
» Trévisani , il me donna les plus grandes assu- 
n jances de son amitié pour la république de 
» P^enise y il me permit aussi de faire ma cour 
)) d la grande princesse SopJiie , qui me reçut 
» de la manière la plus flatteuse , et me chargea 
n de saluer de sa part le doge et le sénat de 
» Venise. » Contarini alla loger dans la maison 
de l'architecte italien Aristote , mais bientôt il re- 
çut l'ordre de s'établir dans une autre ; et comme 



Il6 HISTOIRE 

il n'avait point d'argent pour s'en retourner, il 
attendit avec la plujs grande impatience qu'on lui 
en envoyât de Venise. 

Cependant le grand prince, qui e'tait aile visi- 
ter les frontières sud-est de ses Etats, conlinuel- 
lement exposées aux incursions des Tatars des dé- 
serts, revint dans sa capitale et ordonna, par 
égard poiu' la republique de Venise, qu'on fournit 
à Conlarini tout l'argent dont il avait besoin pour 
son voyage. Cet ambassadeur reçut en outre un 
présent de mille ducats et une pelisse. Ayant, 
avant son départ , été invité à la table du monar- 
que, l'usage voulait qu'il vidât une coupe d'ar- 
gent remplie d'ijydromel très-fort, et quil accep- 
tât le vase comme une marque de faveur extraor- 
dinaire ; mais Jean lui permit de ne point goûter 
cette boisson , ajoutant que les étrangers n'étaient 
pas forcés de se soumettre aux coutumes des 
Piusses. Enfin, au mois de janvier i477 > il lui fit 
ses adieux avec la plus grande aflabilité, lui ex- 
primant le désir de voir la république de Venise 
rester toujours alliée de la Mosco vie . Louis, ce 
moine français dont nous avons parlé, et qui se 
faisait passer pour patriarche d'Antioclie, bien 
qu'il professât la foi latine, avait été enfermé 
comme imposteur à Moscou ; mais l'intercession 
de Contarini, jointe à celle de Marc-Rufifo, lui fî- 



DE RUSSIE. 117 

rcnt rendre la liberté , et il reçut de Jean la per- 
mission de partir avec l'ambassadeur de Venise. 
En un mot, Contarini qui censure sévèrement les 
mœurs russes de ce temps-là , l'ivrognerie , la 
grossièreté de nos compatriotes et leur penchant 
irrésistible à la paresse , parle , dans les termes 
les plus flatteurs , des qualités personnelles et de 
l'esprit du grand prince Jean. - 



I I 8 HISTOIRE 



CHAPITRE III. 

Suite du règne de Jean III. 
1475— 1481. 



Entière réduction de Novgorod. — Coup-d'œil sur l'histoire 
de cette republique , depuis son origine jusqu'à la fia 
de son indépendance. — Naissance de Vassili-Gabriel , 
fils de Jean. — Ambassade en Crimée. — La Russie se- 
coue le joug des khans. — Querelle entre le grand prince 
et ses frères. — Invasion d'Akhmat en Russie. — Epître 
éloquente de l'archevêque Vassian au grand prince. — 
Ruine de la grande horde et mort d'Akhmat. — Mort 
d'André-le-Jeune , frère de Jean. — Ambassade en 
Crimée. 

Eniiire (j'j,g^ ^^^^^^ qu'enibrassant d'un coup-d'œil la 
^^Novgo- situation politique de toutes les puissances de- 
puis le Tibre et la mer Adriatique jusqu'à la mer 
Noire et les frontières de l'Inde , ce monarque 
préparait l'cclat de ses relations à l'extérieur, en 
s'occupant d'abord à consolider l'unité du gou- 
vernement au dedans de la Russie. La dernière 
heure de la liberté novgorodienne arriva , et cet 



Dt RUSSIE. IKj 

événement est trop important dans notre histoire 
pour ne pas mériter d'être décrit avec détail. 

Il n'est pas douteux que Jean était monté 
sur le trône avec la l'erme intention de justiller 
le titre de souverain de toutes les Russie s f 
porté, depuis Siméon-le-Supcrbe , par tousses 
successeui's. Il était décidé à introduire im pou- 
voir exclusivement monarchique, à anéantir les 
apanages, à ravir, aux princes comnie aux ci- 
toyens , des droits dont l'existence limitait l'au- 
torité du souverain; mais, pour parvenir à ce 
but , il voulait choisir des circonstances favora- 
bles^ et réussir dans ses projets sans enfreindre 
ouvertement des traités solennels , sans commet- 
tre aucun acte arbitraire , aucune de ces violences 
toujours dangereuses pour la sûreté des trônes ; 
en un mot , d'une manière sûre , et en restant fidè- 
lement attaché aux règles de la prudence , dont 
il ne s'écartait jamais. Lorsque la perfide Nov- 
gorod avait trahi la Russie pour se liguer avec 
les Lithuaniens , son armée avait été dispersée , 
ses citoyens étaient saisis d'effroi; il eût été alors 
facile au grand prince de soumettre cette répu- 
blique ; mais il pensa qu'un peuple accoutumé, de- 
puis tant de siècles^ aux avantages de la liberté, ne 
renoncerait pas dans un instant à ses attrayantes 
illusions ; que les troubles et les séditions divi- 



I20 HISTOIRE 

seraient les forces de la Russie, forces néces- 
saires pour assurer sa sûreté' au dehors; qu'il fal- 
lait affaiblir le pouvoir des anciennes coutumes , 
en les remplaçant par de nouvelles , et oppri- 
mer la liberté avant de Taucantir entièrement ; 
afin que les citoyens , obligés de céder leurs 
droits l'un après l'autre, finissent par se fami- 
liariser avec le sentiment de leur faiblesse , et 
que fatigués enfin de payer trop cher les restes 
d'une onéreuse liberté, réduits à redouter sans 
cesse de nouvelles oppressions , ils préférassent 
a l'indépendance , le repos et la paix que devait 
leur procurer la puissance illimitée du monar- 
que. En pardonnant aux Novgorodiens , Jean 
avait grossi son trésor aux dépens du leur , raf- 
fermi sa suprême autorité dans toutes leurs 
affaires judiciaires et politiques, et il tenait, pour 
ainsi dire , les yeux constamment fixés sur cette 
république ; il y augmentait tous les jours le nom- 
bre de ses créatures , entretenait des germes de 
discorde entre les boyards et le peuple , se dé- 
clarait le défenseur de l'innocence dans les juge- 
mens , faisait beaucoup de bien , en promet- 
tait davantage. Ses lieutenans manquaient-ils 
de satisfaire aux justes plaintes des particuliers? 
il en accusait l'insuffisance des anciennes lois 
novgorodiennes , et parlait de se rendre lui- 



DE RUSSIE. 121 

même au milieu d'eux, alin de découvrir la 
cause des mëcontentemens du peuple , afin de 
mettre un frein à l'injuste pouvoir que s'arro- 
geaient ses oppresseurs. En 147^, sur l'invita- '*'/^T 
tion des citoyens de la seconde classe , il con- 
fia la garde de Moscou à son fils et partit pour 
les bords du Volkhof. Ce voyage de Jean , sans 
armée , avec une suite peu nombreuse de gardes 
d'élite , pre'sentait l'image d'une grandeur pai- 
sible , mais imposante : le monarque avait dé- 
claré qu'il allait rendre le repos à Novgorod. 
Les plus illustres fonctionnaires et citoyens de 
cette ville accouraient journellement déposer à 
ses pieds leurs hommages et leurs présens, se 
plaindre ou se justifier. C'étaient les vieux pos- 
sadniks , les chefs militaires , les propriétaires , 
les lieutenans du grand prince, les abbés et les 
officiers de l'archevêque. Théophile , le prince 
Vassili Schouïsky Grebenka, le possadnik et le 
tissiatsky en titre , l'archimandrite du monas- 
tère d'Yourief , et autres persoimagcs de la plus 
haute distinction, allèrent attendre Jean à qua- 
tre-vingt-dix verstes de la ville , avec des pré- 
sens consistans en tonneaux de vin blanc et 
rouge. Il eurent tous l'honneur de dîner avec le 
souverain , et bientôt après eux on vit paraître 
les prévôts des quartiers de Novgorod , puis les 



122 HISTOIRE 

boyards et tous les habitans de Gorodichtclie , 
portant du vin , des pommes et des (î«^ues. Une 
foule innombrable de peuple alla au-devant du 
grand prince jusqu'à Gorodichtché , où ce mo- 
narque entendit la messe et passa la nuit. Le 
lendemain , il admit à sa table l'arclievèque , 
le prince Schouisky , les possadniks, les boyards, 
et le 2 5 septembre il entra dans Novgorod. 
D'après les ordres du grand prince lui-même , 
Théophile , suivi de tout son clergé et revêtu de 
ses riches habits pontificaux , vint à sa rencon- 
tre , avec les croix et les images , à la porte de 
Moscou ; il lui donna sa bénédiction et le con- 
duisit dans l'église de Ste .-Sophie, où Jean salua 
les tombeaux des anciens princes Vladimir Ya- 
roslavitch et Mstislaf-le-Brave. 11 fut compli- 
menté par tout le peuple , auquel il témoigna 
sa reconnaissance pour les marques d'amour qu'il 
en recevait , et alla dîner chez l'archevêque 
Théophile. Il fut très-alTable envers tout le 
monde, et enfin, après avoir accepté de son 
hôte trois pièces de drap d'Ypres , cent doubles 
ducats (lo) , une dent de poisson et deux ton- 
neaux de vin , il retourna dans son palais de 
Gorodichtché. 

Ces instans donnés à la réjouissance furent 
suivis de jours consacrés à la justice: du matia 



DE RUSSIE. I2:> 

au soir , le palais du grand prince était ouvert 
aux citoyens , dont les uns venaient pour con- 
templer ce monarque et lui ofT'rir des presens , 
en signe de dévouement ; les autres , pour im- 
plorer son équité. La cluite des républiques s'an- 
nonce ordiuairement par d'insolens abus du 
pouvoir et par l'oubli des lois : il en fut de même 
à Novgorod. 

Les magistrats ne possédaient ni l'affection , 
ni la confiance des citoyens; ils ne pensaient 
qu'à leur intérêt personnel , trafiquaient des 
emplois , favorisaient leurs parens , persécutaient 
leurs ennemis particuliers et s'entouraient d'une 
foule de cliens , afin d'étoufîer , dans les assem- 
blées nationales, les plaintes des opprimés, par 
les cris de leurs créatures. Plusieurs quartiers 
envoyèrent des députés pour implorer la protec- 
tion du monarque et accuser les premiers magis- 
trats. (( Ce ne sont point des juges , s'écriaient 
» les demandeurs, ce sont des ravisseurs. « Le 
possadnik Ananiin, ajoutèrent-ils, aidé de ses 
partisans, a pillé deux quartiers; il a enlevé 
pour dix mille roubles aux habitans, et en a 
même fait périr plusieurs. D'autres se plai- 
gnaient également des brigandages exercés par 
leurs prévôts. Encore fidèle aux anciens usages 
de Novgorod, Jean fit intimer au conseil natio- 



r 24 HISTOIRE 

liai l'ordre d'arrêter les accusés : il les somma 
de comparaître devant son tribunal , et enten- 
dit lui-même leurs moyens de défense. Enfin, 
en présence de l'archevêque , des premiers ma- 
gistrats et des boyards, il décida que les plaintes 
étaient fondées , les crimes avérés , que les coupa- 
bles étaient dès-lors privés de leur liberté , et que 
leur sévère châtiment servirait d'exemple à ceux 
qui voudraient les imiter. Jetant au même ins- 
tant les yeux sur Jean Afanassiefetson fils Eleu- 
thère, boyards de Novgorod, il leur dit avec 
colère : « Sortez , vous avez voulu livrer la pa- 
» trie aux Lithuanieus. » Aussitôt des soldats 
les chargèrent de fers , ainsi que le possadnik 
Ananiin , et les boyards Lqchinsl^y , Bogdan , et 
Féodor Issakof (fils de Marfa ). Cet acte de 
despotisme glaça les Novgorodiens d'étonne- 
ment ; mais ils baissèrent les yeux et gardèrent 
un profond silence. 

Le lendemain , l'archevêque Théophile , suivi 
de plusieurs possadniks , parut dans le palais 
du prince , avec toutes les marques de la plus 
vive affliction ; il supplia Jean de daigner ren- 
dre la liberté aux captifs , sous la garantie de 
quelques boyards. « Je ne puis y consentir , 
» répondit le monarque , vous savez , digne 
» prélat y et il est connu de tout Novgorod , que 



DE RUSSIE. 123 

» ces Jionimes ont fait beaucoup de mal à la 
» patrie, et que maintenant encore ils V agitent 
» par leurs sourdes menées. » 11 fît partir pour 
Moscou les coupables enchaînes. Cependant , 
par égard pour l'archevêque et pour le conseil 
national , il en fît relâcher quelques-uns des 
moins criminels , et les imposa à une amende 
pécuniaire. Après ces arrêts, qui terminèrent 
le lit de justice du grand prince , les fêtes re- 
commencèrent , et le monarque fut traite magni- 
Cquement pendant près de six semaines. Les '47^»- 
gens de la plus haute qualité' lui donnèrent de 
somptueux repas. L'archevêque eut trois fois 
riionneur de le recevoir ; les autres une seule , 
mais tous lui firent de riches prcsens en argent, 
vases précieux , tissus de soie , oiseaux de fau- 
connerie , tonneaux de vin et d'hydromel , dents 
de poisson , etc. Le possadnik Thomas , succes- 
seur d'Ananiin, et le magistrat Essipof, lui of- 
frirent en outre , au nom de ISovgorod , une 
somme de mille roubles. Le jour de iVoèl , Jean 
donna à l'archevêque et aux notables de la 
ville une très-belle fête , qui se prolongea fort 
avant dans la nuit. Plusieurs personnages de 
distiiiction s'apprêtaient encore à le recevoir 
chez eux , lorsque le grand prince déclara qu'il 
ne pouvait plus retarder sou retour à Moscou , 



1?6 HISTOIRE 

et i! se contenta de recevoir leurs dons. Il n'y 
avait pas dans la ville de citoyen un peu aisé , 
qui ne lui eût fait hommage de quelque pré- 
sent, et qui à son tour n'en eût reçu un habil- 
lement de prix , un tissu de Damas , une coupe 
d'argent , des zibelines , ou un cheval , etc. 
Quoique ce zèle fïit beaucoup plus l'effet de la 
peur que d'un attachement sincère , jamais les 
Novgorodiens n'avaient témoigné tant d'affec- 
tion aux grands princes. Jean leur prodigua 
toutes les caresses dont un monarque peut ho- 
norer ses sujets , et chacun eut à se louer de 
son air gracieux , de sa condescendance et de 
son affabilité. 

Cependant, au milieu des fêtes et des réjouis- 
sances , le grand prince ne négligeait pas les af- 
faires de l'État. Le régent de Suède , Sten-Stour, 
lui envoya son neveu Orban pour lui proposer 
de rétablir la paix que les Russes venaient de 
violer par une incursion dans la Finlande. Jean 
traita Orban de la manière la plus splendide ,• et, 
en échange , celui-ci lui fît présent d'un superbe 
étalon. Le prince de Moscou donna à l'archevêque 
l'ordre de confirmer pour quelques années , au 
nom de Novgorod, un armistice avec la Suède, 
ainsi que cela se pratiquait anciennement. Des 
ambassadeurs de Pskof vinrent aussi offrir des 



DE RUSSIE. 127 

présens au grand prince pour appuyer la prière 
de ne faire aucuns changemens dans les anciennes 
institutions de leur patrie ; de son coté , le prince 
Yaroslaf, gouverneur de cette province, se rendit 
lui-même à Novgorod pour se plaindre de ce 
que les possadniks et les citoyens refusaient de 
lui payer les revenus qui lui étaient alloués par 
la loi. Jean dépêcha aussitôt à Pskof les boyards 
Ritaï et Morozof chargés d'annoncer aux habi- 
lans de cette ville qu'il leur doimalt cinq jours 
pour satisfaire aux réclamations du lieute- 
nant , et que dans le cas contraire ils s'expose- 
raient au courroux d'un monarque justement 
irrité. Yaroslaf obtint tout ce qu'il avait demandé. 
Enfin, après deux mois de séjour à Novgorod, 
Jean quitta cette capitale avec une énorme quan- 
tité d'or et d'argent. Ses gardes d'élite , canton- 
nés autour des monastères de la ville, nageaient 
dans l'abondance , car ils prenaient tout ce qui 
semblait à leur convenance , sans que personne 
se permît d'en murmurer. L'archevêque Théo- 
phile et les magistrats les plus distingués ac- 
compagnèrent le monarque jusqu'à la première 
station, où ils dînèrent avec lui, Jean s'aban- 
donna à toutes les démonstrations du contente- 
ment et de la gaieté , mais le sort de la république 
était déjà décide dans son esprit. 



128 HISTOIRE 

L'exil de six boyards novgorodiens, relc'^ues à 
Mourom et à Kolomna laissa une impression 
pénible dans Tàme de leurs nombreux amis ; ils 
se plaignirent de ce que le grand prince heurtait 
d'une manière si arbitraire les anciennes lois 
de Novgorod , d'après lesquelles un citoyen ne 
pouvait être puni hors de sa patrie. Le peuple 
indiffèrent à cet acte de sévérité garda le silence ; 
mais les citoyens les plus notables ayant pris le 
parti d'envoyer une députation au grand prince , 
l'archevêque enpersonne, trois possadniks et quel- 
ques habitans de la ville se rendirent à Moscou 
pour supplier le monarque de pardonner à leurs 
infortunés boyards. Théophile dîna deux fois au 
palais sans pouvoir fléchir le grand prince, et 
le cœur navré de tristesse , il reprit le chemin 
de Novgorod pendant la semaine-sainte , pour 
ne pas célébrer le jour de Pâques avec Jean et 
le métropolitain. 
i.}77. Cependant , les décisions positives du grand 

prince en matière de justice étaient tellement 
du goût d'un grand nombre de Novgorodiens , 
que l'année suivante plusieurs d'entre eux se ren- 
dirent à Moscou pour lui porter des plaintes ; 
ceux qu'ils accusaient , nobles , roturiers , possad- 
niks , laboureurs , veuves , orphelins , reli- 
gieuses , tous reçurent ordi'e de comparaître de- 



1>E KLSSIE. 129 

vant le tribunal de Jean , et personne n'osa dé- 
sobéir. « Depuis Riirlck , disent les annalistes , 
» // n'y avait pas d'exemple d'un semblable 
n événement ; car jamais les Novgorodiens 
n n'avaient été à Kief , ni à Vladimir pour 
» vider leurs débats. Jean lui seul avait su les 
» réduire à un tel degré d'humiliation! » Mais 
il n'avait pas encore exe'cuté tout ce qu'il médi- 
tait , et le temps approchait où il allait conduire 
ses projets à leurs fins. 

Les arrêts e'quitables de Jean charmaient îe 
cœur de ceux qui cherchaient sincèrement la 
justice; la faiblesse opprimée, l'innocence ca- 
lomniée étaient sûres de rencontrer en lui un 
appui et un libérateur ; c'est-à-dire , un véritable 
monarque, un juge inaccessible aux viles impul- 
sions de l'intérêt personnel : ceux-là éprouvaient 
le désir de le voir tenir seul la balance de la 
justice : d'autres, par jalousie contre leurs no- 
tables , ou bien encore séduits par les caresses 
de Jean , favorisaient secrètement ses projets 
d'autocratie. Ces nombreux partisans du grand 
prince , soit de leur propre mouvement , soit 
qu'ils fussent d'accord avec lui , imaginèrent la 
ruse suivante. Deux des leurs, un officier nommé 
Nazarias , et Zacharie , secrétaire du conseil na- 
tional , se présentèrent, en i^jj , devant Jean, 

Tome VI. 9 



1 3o HISTOIRE 

comme ambassadeurs envoye's par rarchevêque , 
par leurs compatriotes , et , au lieu du titre de 
seigneur que prenaient auparavant les grands 
princes dans leurs rapports avec cette république, 
ils lui donnèrent celui de souverain de Novgo- 
rod. En conséquence Jean dépêcha aux liabitans 
de cette ville le boyard Féodor pour leur deman- 
der ce qu'ils entendaient par le nom de souve- 
rain ; c'est-à-dire, s'ils étaient disposés à lui prêter 
serment comme des sujets à leur monarque , leur 
unique législateur et juge; s'ils consentaient à 
n'avoir plus chez eux d'autres juges que les siens, 
et à lui céder, en toute propriété, le palais d'Ya- 
roslaf, ancien local de leurs délibérations pu- 
bliques. « Non, jamais, répondirent les habi- 
» tans , 710US n' avons fait une semblable jiropo- 
» sition au grand prince y c\ist une affreuse im- 
)) posture. » Une insurrection générale éclata 
aussitôt; ils avaient jusqu'alors supporté les ju- 
gemens arbitraires de Jean, comme une chose 
extraordinaire , mais ils frémirent à l'idée que 
cet ordre de choses pouvait désormais avoir force 
de loi ; que l'ancien proverbe : Novgorod est son 
propre juge , n'aurait bientôt plus de sens. Ils 
tremblèrent de voir leur sort entre les mains des 
juges moscovites. L'ancien conseil national ne 
pouvait plus , il est vrai , se mettre au-dessus du 



DE RUSSIE. l3l 

oraïul prince ; mais au moins il existait de nom , 
ainsi que d'apparence. Le palais d'Yaroslaf était 
le sanctuaire des droits du peuple , et le céder à 
Jean n'était autre chose que renoncer solennel- 
lement et pour toujours à ces droits sacrés. Ces 
pensées jetèrent le trouble jusque dans l'esprit 
des citoyens les plus paisibles , les plus disposés 
à obéir au grand prince ; ils voulaient le faire 
en cédant au sentiment intime de leur propre 
avantage et du bien général , mais sans y être 
forcés par le tranchant d'une épée , prête , au 
moindre signe du souverain, à frapper tout ci- 
toyen rebelle. Les partisans de Marfa , oubliés 
jusqu'alors, se réveillèrent comme d'un profond 
sommeil, et dirent au peuple qu'ils avaient su^ 
mieux que lui , pénétrer dans l'avenir ; que les 
amis et les serviteurs du prince de Moscou étaient 
des perfides dont le triomphe deviendrait le tom- 
beau de la patrie . Le peuple furieux se met aussitôt 
à la poursuite des traîtres, et demande une ven- 
geance exemplaire. Un seigneur nommé V'assili 
jXikiforof est saisi et conduit au conseil : on 
l'accuse d'avoir , lors de son séjour chez le 
grand prince, juré de le servir au détriment 
de Novgorod. « Cette accusation est fausse , 
» répond Vassili ; j'ai juré à Jean de lui être 
>^ fidèle , mais sans trahir jnon vrai souverain. 



l32 'HISTOIRE 

)) Novgorod-Ia-Gjrindc j non plus que vous y mes 
» seigneurs et mes frères. » L'infortune est à 
l'instant taillé en pièces à coups de haches. On 
assassina aussi le possadnik Ovin , qui avait été 
se faire rendre justice à Moscou , et s'était déclaré 
accusateur de INikiforof devant le peuple. Son 
frère Côme fut égoi'gé dans le palais de l'arche- 
vêque , et un grand nombre de personnes , soup- 
çonnées d'intelligence avec Jean , furent em- 
prisonnées et dépouillées de leurs biens ; les autres 
prirent la fuite. Cependant le peuple ne se porta 
à aucun excès contre l'ambassadeur moscovite, 
ni contre sa suite. Les magistrats le comblèrent 
d'honneurs pendant six semaines , et enfin on 
le congédia, au nom du conseil national, avec 
la lettre suivante adressée à Jean, a Nous vous 
» rendons hommage comme à notre seigneur 
» et grand prince , mais jamais vous ne serez 
» notre souverain. Le tribunal de vos lieutenans 
)) siégera à Goroclichtché selon les anciennes 
» coutumes , et nous ne soutTrirons dans notre 
i) ville ni vos tribunaux, ni vos jnges. Nous 
» refusons de vous céder \e palais d'Yaroslof; 
» et notre intention est de vivre d'après les con- 
» ditions du traité conclu entre nous,, confirmé 
)) par nossermens mutuels à Karostyn, en 147 1 ■- 
M VOUS connaissez ceux qui vous ont proposé d'être 



DE RUSSIE. l55 

)) sou(.'craiîi de Novgorod ; châtiez leur ini- 
)) posture : nous punissons aussi comni€ ils 
)) le méritent ces traîtres et ces fauteurs de men- 
» songes. Quant à vous, seigneur f nous vous 
)) supplions d'observer les anciens statuts de 
)) notre république , ainsi que vous vous y êtes 
» engagé eu baisant le saint Crucifix. >. Tel fut 
le contenu de leur lettre ; mais ils s'exprimè- 
rent avec bien plus d'énergie encore dans leur 
conseil , et ne cachèrent point leur détermi- 
nation de se soumettre de nouveau à la Lithua- 
nie , dans le cas où le grand prince ne renon- 
cerait pas à ses prétentions. 

Jean , qui n'était pas habitué à céder , avait 
prévu, sans doute, le refus des Novgorodiens, et 
dans celte rupture, il n'avait d'autre intention que 
d'afit'Cter les apparences de la justice. A la ré- 
ception de leur téméraire déclaration , il annonça 
douloureusement au métropolitain Géronce , à 
sa mère , et à ses boyards , que Novgorod qui , 
volontairement, lui avait accordé le titre de sou- 
verain , le désavouait maintenant et lui donnait 
un démenti formel aux yeux de toute la Russie ; 
qu'elle punissait comme coupables de perfidie des 
hommes fidèles à leur monarque , et qu'elle me- 
naçait de nouveau de trahir la sainteté de ses 
sermens, la religion orthodoxe et la patrie. Le 



; 34 H I s T O 1 K L 



métropolitain , la cour et toute la capitale , par- 
tageant les sentimens du grand prince , furent 
d'avis que les rebelles devaient sentir tout le 
poids de sa colère. Aussitôt on ordonne des 
prières publiques dans toutes les églises , on dis- 
tribue des aumônes dans les couvens et dans les 
hôpitaux ; l'on de'pèche à Novgorod un courrier 
chargé d'une déclaration de guerre et les troupes 
reçoivent l'ordre de se rassembler sous les mu rs 
de Moscou. Aussi lent à former les grandes en- 
treprises que prompt à les exécuter , Jean savait 
à propos rester dans l'inaction, ou déployer toutes 
ses t'orces pour parvenir à son but. Il n'y eut pas 
un seul bourg qui n'envoyât quelques soldats pour 
grossir l'armée du grand prince. On y voyait 
aussi les habitans de Kachin , de Béjetsk et de 
Torjeli; car Jean avait déjà réuni à Moscou ces 
cantons , anciennes propriétés de Tvcr et de 
Novgorod. 

11 confia la garde de la capitale au grand 
prince, son fils, et lui-même, bravant toutes les 
fatigues, tous les inconvéniens d'une expédition 
d'automne dans une contrée marécageuse , il se 
mit en marche le 9 octobre , à la tête de son 
armée. Les Novgorodiens avaient bien. fait quel- 
ques dispositions de défense ; mais, reconnaissant 
toute leur faiblesse , ils envoyèrent deux députés 



DE RUSSIE. l35 

à Jean, afin de solliciter une sauve-garde pour 
l'archevêque Théophile et les possaduiks qui de- 
vaient se rendre auprès de lui à Teflet d'entamer 
des négociations de paix. Jean fit arrêter ces 
députés à Torjek; il dina à Volok cliez son frère 
Boris, où le prince Mikoulinsky , illustre sei- 
gneur de Tver, vint le prier d'honorer de sa 
présence le palais de son maître. Au lieu de 
fêtes, Jean demanda des troupes à Michel, qui 
n'osa pas désobéir , et prépara les vivres néces- 
saires à l'aniTée moscovite. I^e grand prince 
marcha en personne avec les troupes d'élite 
entre le chemin d'Yajelhitsy et la Msta ; le tza- 
révitch Daniar et Vassili Obrasetz se portèrent 
de l'autre coté de cette rivière , et Daniel Kliol- 
msky en avant du corps de Jean avec les enfans- 
boyards et les guerriers de Vladimir, de Péres- 
lavle et de Rostroma. Derrière lui deux boyards 
à la tête des troupes de Dmitrof et de Kachin ; 
à droite, le prince Siméon Riapolovsky avec les 
Souzdaliens et ceux d'Yourief; à gauche , André 
le jeune , frère du grand prince , avec ceux de 
Rostof, d'Yaroslavle , d'Ouglitch et de Béjetsk. 
Ils avaient été suivis par Sémen Péchek_, voïévode 
de la mère de Jean , accompagné de toute sa 
garde. Les princes Alexandre et Boris Obolcnskv 
se portèrent entre le chemin d'Yajelhitsy et celui 



1 56 HISTOIRE 

de Dëmon : le premier avec les troupes de Ka- 
louga, d'Alexiiî, de Serpoukhof, de Rhotoiin , 
de Moscou , de Radonèje , de Torjek ; le second 
avec celles de Mojaïsk, de Volok, de Zvënigorod 
et de Roussa. Le boyard Féodor marchait à 
gauche , à la tête des en fans-boyards de la cour 
du grand prince , et des soldats de Kolomna. 

Le 4 novembre , l'armée moscovite fut grossie 
d'un corps tvérien, conduit par le prince Michel 
Mikoulinsky. 

Le 8 du même mois, le grand prince fil venir 
à Eglino les de'pute's novgorodiens arrêtés par 
ses ordres. Après qu'ils se furent humblement 
prosternés devant lui , en lui donnant le titre de 
souverain , Jean leur fit remettre des lettres de 
sauve-garde pour les ambassadeurs de Novgo- 
rod. Cependant plusieurs personnages distingués 
de cette ville parurent dans le camp moscovite 
et entrèrent au service du grand prince, soit que, 
peut-être , ils prévissent la perte inévitable de 
leur patrie , on qu'ils voulussent se soustraire à 
la fureur du peuple qui persécutait tous lesboyards 
soupçonnés de quelque intelligence secrète avec 
Moscou . 

Le 19 novembre, arrivé à Pallno , Jean dis- 
posa de nouveau son armée pour commencer les 
hostilités ; il confia l'avant-garde à son frère 



DE RUSSIE. iSy 

André le jeune et à ses trois meilleurs voïévodes, 
Daniel Kholmsky, Féodor et Jean Obolensky 
Strisa. Il donna la droite à son frère André 
l'aîné, ayant sous ses ordres le prince Mikoulinsky, 
voïévode de Tver, etd'autresgénéraux ; lagauche 
à son frère Boris , au prince Vassili de Véréïa , 
et Simon Péchek, voïévode de sa mère \ il nomma 
pour commander son propre corps d'armée le 
principal voiévode, Jean Patrikeief, les deux 
princes Obolensky et Sabourof. L'avant-garde re- 
çut ordre d'occuper Bronnitsi. 

Malgré la multitude de ces troupes , le mo- 
marque attendait encore les Pskoviens. Détesté 
du peuple , mais long-temps protégé par Jean, 
Yaroslaf , lieutenant de Pskof, avait enfin été 
rappelé par le grand prince. Selon le désir des 
habitans, Jean leur envoya, de Torjek, le prince 
Vassili Schouïsky , avec ordre de prendre aussitôt 
les armes contre Novgorod. Cependant leur pru- 
dence ordinaire ne les abandonna pas même 
dans cette circonstance, et ils firent proposer 
aux Novgorodiens de plaider leur cause auprès 
du grand prince. On leur répondit : a Faites avec 
» nous un traité particulier et une étroite al-^ 
)) liance , ainsi que doivent se conduire des 
» homme libres y autrement _, que nous importe 
)i votre médiation? )i Lorsque, fidèles aux ordres 



1 58 HISTOIRE 

de Jeau, les Pskoviens leur curent adressé une 
déclaration de guerre, les Novgorodiens, mieux 
avisés , réclamèrent ce qu'ils venaient de refuser ; 
mais Grégoire Volnin , secrétaire du monarque, 
envoyé par lui aux Pskoviens, les força de monter 
incontinent à cheval et d'entrer en campagne. 
Le hasard ayant voulu qu'un incendie éclatât 
dans la ville, les citoyens vinrent faire part de leur 
infortune à Jean , lui donnèrent le titre de tzar 
de Russie et lui firent entendre que c'était un 
moment bien peu favorable pour commencer 
la guerre que celui où ils arrosaient de larmes 
les cendres de leurs habitations; en un mot , ils 
employèrent tout pour ne pas prendre part à 
cette expédition , prévoyant que la chute de 
Novgorod pourrait entraîner aussi celle de Pskof: 
toutes leurs représentations furent inutiles. D'a- 
près les ordi-es de Jean, le prince Schouisky 
prit toutes les pièces de siège , les canons, fusils, 
arquebuses ; et, commandée par sept possadniks, 
l'armée de Pskof alla se poster sur les bords de 
rilmen , à l'embouchure de la Chélone. 

Le 2 5 novembre , le grand prince se trouvait à 
Sytin, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée de l'ar- 
chevêque Théophile et des autres magistrats nov- 
gorodiens. On les introduisit. Théophile prenant 
la parole , s'exprima ainsi : « Souverain et grand 



DE KUSSIK. IDQ 

n prince ! moi, votre intercesseur auprès de Dieu, 
lesarcliimandrites, lesabbe's, les prêtres des sept 
conciles, nous vous saluons humblement. Vous 
avez appesanti votre colère sur votre patrt- 
nioifie , sur la grande Novgorod ; vous portez 
le fer et le feu dans nos provinces, le sang 
des chrétiens rougit la terre. O monarque sou- 
verain ! ayez pitié de nous ! nous vous en con- 
jurons les larmes aux yeux ; accordez-nous la 
paix et délivrez les boyards novgorodiens , 
emprisonnés dans Moscou, » — n Monarque ç.\. 
grand prince , dirent les possadniks et les no- 
tables : les magistrats , les boyards, les no- 
tables, le peuple et tous les citoyens libres de 
la grande Novgorod , votre patrimoine , vous 
supplient de leur accorder la paix, et de délivrer 
les boyards arrêtés par vos ordres. » — a Prince, 
ajouta le possadnik Lucas Féodorof, vous avez 
entendu l'humble prière de la grande Novgo- 
rod. Nous permettrez-vous de converser avec 
vos boyards ? » Jean ne leur fit aucune réponse, 
mais il les invita à dîner à sa table. 

Le lendemain , les ambassadeurs novgoro- 
diens allèrent offrir des présens à André, le plus 
jeune des frères de Jean, le suppliant d'intercé- 
der en leur faveur. Jean , de son coté, ordonna 
à son boyard Jean Patrikeief d'aller s'entretenir 



l40 HISTOIRE 

avec eux. « Que le monarque y dit le possadnik 
n Js^oroh, Jet te un œil de bienveillance sur Nov- 
» gorod , sur tous ses citoyens libres , et qu'il 
» retienne son glaive. — Nous désiroîis , ajou- 
» tèrent Tht'opliilacte et Lucas, que le monarque 
)) vienne tous les cj[uatre ans visiter son patri- 
}) moine , la grande Novgorod qui co7isent d 
» lui accorder mdle roubles ; que son lieute- 
3) nant juge les procès de concert avec notrQ 
» possadnik clans V intérieur de notre ville ; que 
» les points litigieux qu^ils ne pourront décider 
» eux-mêmes le soient par le grand prince ^ 
)) lorsqu'il viendra parmi nous au bout de 
» quatre ans : mais que les parties ne soient 
» pas tenues de se rendre d Moscou. » — « Nous 
i) demaîidons , dit Jacques Fedorof , ^«e le 
)) monarque défende à son lieutenant de s'in- 
» gérer dans les affaires particulières de V arche- 
» vêcjue et du possadnik. » — u Les sujet s du grand 
y^ prince , ajoutèrent les notables, nous font 
)) venir pour être jugés chez le lieutenant et le 
» possadnik à Novgorod , tandis qu'eux-mêmes 
» ne veulent V être qu'à Gorodichlché ; c'est une 
» injustice criante y et nous supplions le grand 
i) prince de subordonner les uns et les autres au 
» tribunal de Novgorod. » — « Enfin , dit le Pos- 
:) sanik Jacques Korob , nous auons soumis au 



DE RUSSIE. 141 

» monarque V objet de notre humble requête , 
» qu^il fasse maintenant ce que Dieu lui ins- 
» pirera. » 

Ce jour là-mème , Jean ordonna à Daniel 
Kholmsky , au I)Ojard Fe'odor, au prince Obo- 
lensky Striga et autres voïévodes sous le com- 
mandement de son jeune frère André , de se 
porter de Bronnitsi sur Gorodichtché , et d'oc- 
cuper tous les couvens afin d'empêcher les Nov- 
gorodiens de les incendier. En même temps, les 
voïévodes passèrent le lac 11m en sur la glace , 
et, en une seule nuit, ils occupèrent tous les en- 
virons de Novgorod. Le 26 novembre, les boyards 
du grand prince, Jean Patrikeief, Vassili et Jean 
Borissovitch , donnèrent la réponse suivante aux 
ambassadeurs novgorodiens. « Voici, dit le pre- 
» mier , ce que le grand prince de toutes les 
» Russies , Jean Vassiliévitch , répond à vous ai'- 
» chevêque , son intercesseur auprès de Dieu, à 
» vous , possadniks et citoyens de Novgorod : 
» J^ous savez vous-même s que vous nous avez fait 
» proposer à moi et à mon fils , par le magistrat 
it Nazarias et par Zacharie, secrétaire de votre 
» conseil national^ de devenir vos souverains y 
» nous avons envoyé nos boyards à Novgorod 
» pour savoir ce que vous entendiez sous ce 
» nom. Mais vous avez nié ce titre j nous re- 



l/-f2 HISTOIRE 

» prochant d'avoir employé le mensonge et la 
» violence. Vous nous avez fait , en outre ,plu- 
» sieurs autres injures. Nous avons patienté 
» dajis respérance que vous viendriez cl re- 
» pentir y mais vous avez accumulé ruse sur 
» ruse y au point que nous nous sommes vus 
» forcés de tirer le glaive selon la parole du 
» seigneur : Quand votre frère jurj pè- 

» CHÉ CONTRE VOUS , TACHEZ DE LE CON- 
» VAINCRE DE SON CRIME EN PARTICULIER; 
s" IL REFUSE DE VOUS ÉCOUTER y FAITES- 
». VOUS ASSISTER DE DEUX OU TROIS TEMOINS ^ 
» s'il nie le TÉMOIGNAGE DE CEUX QUE 
» VOUS AUREZ CITÉS , FAITES PART DE SON 

» PÉCHÉ A l'Eglise ; mais si enfin il est 
» sourd a la voix de l'Eglise, ne voyez 
» plus en lui qu'un payen et un publi- 
» CAiN (i). Nous vous avons envoyé nos am^ 
» bassadeurs pour vous dire : Rentrez en 

» VOUS-MÊMES y ET NOUS VOUS COMBLERONS 

» DE NOS FAVEURS. Mais fermant votre cœur 
» à tout accomjnodement , vous vous êtes entiè- 
y> rement séparés de nous. C est pourquoi pleins 
» de confiance en Dieu , et dans les prières de 
» nos ancêtres , les grands princes de Russie , 
» nous allons punir les téméraires ! » Le boyard 
^a) S. Math., ch. 18, vers. 18, 16, 17. 



DE RUSSIE. . 145 

Jean Borissovitcli ajouta ensuite au nom du grand 
prince ; « Vous désirez V élargissement des 
boyards que j'ai condamnés : ignorez-vous 
donc que Novgorod tout entière a porté plainte 
de leurs cri 7 fies y de leurs brigandages et de 
leurs assassinats? Vous-même, Lucas Issa- 
hofj n'éticz-vous pas au nombre de leurs ac- 
cusateurs y ainsi que vous, Grégoire Kipria- 
nof , au nom de la rue Nikitina : vous arche- 
vêque ^ possadniksy qui fûtes témoins de leur 
conviction. Je voulais d' abord faire mourir ces 
coupables , comme ils le méritent ; mais par 
égard pour votre intercession y je leur ai ac- 
cordé la vie. De quel droit venez- vous main- 
) tenant me parler de ces mêmes hommes? 
) D'ailleurs, continua le prince Jean Patrikeief, 
> si Novgorod désire en ejfet notre faveur , elle 
) connaît les seules conditions auxquelles elle 
) peut l'obtenir. » 

L'archevêque et les possadniks partirent ac- 
compagnes d'un ofllcier du grand prince qui pro- 
tégea leur retour, et le 27 novembre, Jean, s'étant 
approché de Novgorod avec son frère André le 
jeune et le prince de Véréïa , disposa son camp 
dans le village de Lochinsky , auprès du monas- 
tère de la Trinité , situé sur le bord du Volkhof, 
à trois verçtes de la ville ; c'est là qu'avait existé 



l44 HISTOIRE 

jadis une maison de plaisance d'Yaroslaf-le- 
Grand, nommée Rakomla. Son frère alla s'éta- 
blir dans le couvent de l'Annonciation ; le prince 
Jean Patrikcief à Yourief; le prince KholmsKy 
à Arkadiërf ; Sabourof près de St.-Pantaléon ; 
Alexandre Obolenslsj près de St.-lNicolas ; Boris 
Obolensky à Sokof; Riapolovsl<:y sur la Pidba ; le 
prince de Ve'rèïa sur la Lissia Gorka; le boyard 
Féodor et le prince Jean Striga à Gorodichtché. 
Le prince Boris , frère du grand prince , arrivé 
le 29 novembre avec ses troupes , alla se poster à 
Kretchnivo, village sur le bord du Volkhof , ap- 
partenant à l'archevêque. Le 3o du même mois, 
le monarque ordonna a ses voïévodès de déta- 
cher la moitié de leurs troupes pour faire des 
vivres, jusqu'au 10 décembre, mais de se trou- 
ver à leur poste pour le 1 1 ; le même jour, il 
dépêcha un courrier au prince Vassili Schouïsky, 
lieutenant de Pskof , pour lui ordonner de mar- 
cher sur Novgorod avec toute son artillerie. 

Les Novgorodiens montrèrent d'abord de l'in- 
trépidité : ils permirent à tous les marchands 
étrangers de se retirer à Pskof avec leurs mar- 
chandises, fortifièrent leur ville d'un mur de bois, 
des deux cotés du Volkhof , et fermèrent cette 
rivière avec des bateaux armés en guerre. Ils se 
choisirent pour chef militaire le prince Vassili 



Dli RUSSIE. 145 

Schouïsky-Grebenka, et sans amis, sans allies, sans 
espoir de secours, ils prononcèrent le serment 
solennel de n'avoir tous qu'une seule et même vo- 
lonté, mettant leur unique espérance dans le deses- 
poir qui les animait en cette cruelle extrémité, et 
prêts à repousser les assauts avec la même vigueur 
que leurs ancêtres avaient jadis déployée contre 
la puissante armée d'André Bogolubsky. Mais, 
dans la persuasion qu'ils seraient forcés de se 
soumettre, Jean évita l'efUision du sang ; il prit 
simplement des mesures pour fournir à ses nom- 
breuses troupes tout ce qui leur était nécessaire. 
D'après ses ordres, les riches Pskoviens lui firent 
parvenir des convois de seigle , de farine , de 
froment , de pain blanc , de miel et de différens 
objets de commerce ; ils lui envoyèrent aussi des 
pontonniers. Le camp du prince de Moscou res- 
semblait à une foire riche et populeuse , tandis 
que Novgorod , cernée par l'armée moscovite , 
était privée de toute espèce de communications. 
Les enviions de cette ville présentaient aussi le 
coup d'œil le plus aiïligeant; car , livrés à toute 
la fureur des troupes alliées, les malheureux habi- 
îarjs qui, en i47ï > avaient trouvé leur salut dans 
les forêts et les marécages, y mouraient alors 
de faim et de froid. 

Le 4 décembre, l'archevêque Théophile parut 
T031E VI. lo 



l46 HISTOIRE 

pour la seconde fois devant le monarque avec 
les mêmes magistrats , le suppliant uniquement 
de leur accorder la paix , sans faire mention de 
quoi que ce fût. Les boyards moscovites , Jean 
Patrikeief , Feodor, et le prince Jean Striga , les 
congédièrent avec la réponse qui leur avait d'a- 
bord été faite , ajoutant que les Novgorodicns 
connaissaient bien la manière de supplier le grand 
prince. Le jour de cette députation le tzarévitch 
Daniar , le voïévode Vassili Obrazets et André 
l'aîné, frère du grand prince , avec le chef des 
troupes de Tver s'approchèrent de la ville et 
prirent leurs positions dans les couvens de Kirilof, 
d'Andréïéf , de Kovalevsl<.i , de Volotof sur la 
Dérivénitsa , et auprès de Saint-lXicolas sur l'Os- 
trovka. 

Témoins de l'augmentation progressive des 
troupes moscovites , et de l'inflexibilité du grand 
prince ; n'osant point se résoudre à une bataille 
décisive , dépourvus de vivres pour soutenir un 
long siège , menacés à la fois par le fer et par la 
famine, les Novgorodicns sentaient bien la né- 
cessité de céder. Cependant ils voulaient gagner 
du temps , et sans aucune espérance de sauver 
leur liberté , ils croyaient au moins conserver 
quelques unes de leurs anciennes franchises par 
le moyen des négociations. Le 5 décembre, l'ar- 



DE RUSSIE. 147 

chevêque Théophile, accompagné despossadniks 
et de quelques notables , vint supplier le grand 
prince , en présence de ses trois frères, et lui dit 
au nom de la république : « Prince , nous sommes 
>) coupables et attendons votre pardon j oui, nous 
n avouons V ambassade de ÎSazarias et du secré' 
» taire Zacharie y mais faites^nous connaître la 
» nature du pouvoir que vous prétendez exercer 
» sur nous, — Je suis satisfait ^ leur dit Jean 
>j par l'organe de ses boyards , de ce que vous 
') avouez vos torts et rendez témoignage contre 
» vous-mêmes ; je veux régner à Novgorod 
» comme je règne à Moscou. » L'archevêque et 
les possadniks demandèrent du temps pour ré- 
fléchir, et on les congédia avec l'ordre de donner 
une réponse décisive au bout de trois jours. 
L'armée pskovienne étant arrivée sur ces entre- 
laites , le grand prince la plaça à Biskupitsi, dans 
le village Fédotino et près du couvent de la 
Trinité sur la Variaja ; il ordonna à son célèbre 
architecte Aristote de bâtir un pont devant 
Gorodichtché , comme s'il eût voulu donner l'as- 
saut. Ce pont de bateaux aussi beau que solide , 
construit avec la plus étonnante rapidité sur le 
Volkhof, valut à l'architecte les plus grands 
éloges de ia part du prince. 

Le 7 décembre, Théophile étant retourné dans 



1 /^S HISTOIRE 

le camp du grand prince avec les possadniks et les 
députes des cinq quartiers de Novgorod, Jean en- 
voya ses boyards pour les entendre. L'archevêque 
garda le silence, et les possadnil^s seuls élevèrent 
la voix : (( Nous désirons j dirent-ils , que le 
n monarque ordonne à son lieutenant de juger les 
» procès, de concert avec notre possadnik . Nous 
» luiproposonspourtrlbutannuel de tous nosvil- 
» lages, unegrivnapar soc de charrue^ lepriant 
» d'établir ses lieutenans dans nos petites villes 
)) sans changer le mode judiciaire en vigueur. » 
Jacques Fëodorof supplia le grand prince de ne 
pas déplacer les habitans de la province de Nov- 
gorod , de respecter les propriétés , les domaines 
des boyards, et de ne forcer jamais les Novgo- 
rodiens à paraître devant les tribunaux de IMos- 
cou. Enfin tous le conjurèrent de ne pas faire 
servir les Novgorodiens hors de leur province ; 
mais de leur confier seulement la défense des 
frontières nord-ouest de la Russie. 

Les boyards firent part de ces diverses propo- 
sitions au grand prince qui donna la réponse 
suivante : « Fous archevêque , et vous tous Nov- 
)) gorodiens , vous m^tvez reconnu pour votre 
)) souverain y auriez-vous la prétention de m'en- 
>"> seigner aujourd'hui commentil faut vousgou- 
y> verner .^. . » — « Nous ji'oserions pas prendre une 



DE îltSSlE. Ijjfj 

» semblable libelle , diieut Theopliile et les 
» possaduilss : nous dcsiroiis seulement savoir 
» comment le monarque entend gouverner Nov- 
» gorod son patrimoine ; car nous ignorons les 
» usages moscovites. — Sachez donc , leur fît 
» repondre le grand prince par son boyard Jean 
)) Patrikeïef , sachez que Novgorod doit pour 
» Janiais renoncer à la cloche qui appelle ses 
» hahitans au conseil national j à son possad/iik, 
)> et qu 'elle ne doit désormais reconnaître d'autre 
» autorité que celle du grand prince : ma vc- 
» lonté est d'avoir dans cette province , comme 
» dans la Moscovie, des domaines et des terres ^ 
» dès aujourd'hui , je déclare niiens les pays 
» que vous avez e/devés aux grandsprinces. Mais 
» sensible à vos prières, je vous promets de ne 
» point forcer les habitans de Novgorod à s'ex- 
n patriery de respecter les propriétés des boyards, 
» et de laisser subsister l' ancien mode dejuri- 
n diction. » 

Huit jours entiers se passèrent sans réponse 
de la part de Novgorod. Enfin, le 14 décembre, 
Théophile et les magistrats parurent devant les 
Boyards du grand prince : « Nous consentons, 
» dirent-ils, à n'avoir plus ni conseil national, 
» ni possadnik ; nous faisons simplement des 
» vœux pour que le monarque dépose à jamais 



lOO HISTOlIiE 

>) sa colère ; qu'il nous accorde un pardon sincère 
» et la promesse formelle de ne pas transporter 
>) les Novûjorodiens dans la !Moscovie ,- de res- 
)i pecter les propriétés des boyards , ainsi que 
» l'ancien usage judiciaire; enfin, de ne point 
» nous appeler dans cette ville pour entrer à 
» son service. » Le grand prince donna sa pa- 
role ; mais les ambassadeurs ayant exigé de lui 
qu'il jurât d'être fidèle à sa promesse , Jean ré- 
pondit qu'un souverain ne prêtait jamais seiTuent : 
« Eh bien, dirent-ils, nous nous contentons de 
» celui des boyards du grand prince , ou de 
» son futur lieutenant à Novgorod. )y Cette de- 
mande fut également re jetée ainsi que les lettres 
de sauve-garde qu'ils avaient demandées pour 
leur retour , et les boyards moscovites décla- 
rèrent que les négociations étaient terminées. 

Alors pour la dernière fois l'amour de la liberté 
éclata dans le conseil national. Les ]Novgoro- 
diens crurent que l'intention du grand prince 
était de les tromper, et que c'était la raison pour 
laquelle il refusait de jurer le fidèle accomplisse- 
ment des conditions arrêtées. Cette pensée fît 
surtout chanceler les boyards qui voulaient bi?n 
consentir à la suppression du conseil national 
et à l'abolition du rang de possadnik , mais tour- 
mentés par la crainte de perdre leurs domaines- 



DE RUSSIE. l5l 

« ytux armes , s'écrièrent des milliers de voix ; 
)) mourons pour la liberté et pour Ste. -Sophie- » 
Cependant cet élan généreux n'eut d'autre ré- 
sultat que beaucoup de bruit ; il céda à de plus 
mûres réflexions. Le peuple assista pendant plu- 
sieurs jours aux débats élevés entre les amis de 
la liberté et ceux d'une soumission volontaire ; 
les premiers n'avaient à lui présenter qu'une mort 
glorieuse au milieu des horreurs de la famine 
et du carnage , tandis que les autres promet- 
taient la vie , la sûreté , le repos et l'intégrité 
des propriétés; l'avis de ces derniers l'emporta. 
A la suite de cette résolution , le prince Vassili 
Scliouisls^y Grebenka, jusqu'alors zélé défenseur 
de la liberté novgorodienne , se dépouilla solen- 
nellement de la dignité de voïévode de la ré- 
publique et passa au service du grand prince , 
qui le reçut avec une bonté toute particulière. 

Le 29 décembre , les ambassadeurs du conseil 
national, l'archevêque Théophile et les notables, 
parurent de nouveau, quoicjMC sans sauve-garde j 
dans le camp du grand prinqe ; ils témoignèrent 
leur soumission et prièrent le monarque de leur 
dire verbalement quelles grâces il accorderait 
à son patrimoine de ISovgorod. Jean les fit intro- 
duire et leur parla de la sorte : « Mes bontés à 
» votre égard ne se sont jamais démenties. Je 



1 52 HISTOIRE 

» VOUS renouvelle aujourd'hui mesjyromesses ; 
» c' est-ci dire , V oubli dupasse , la conservation 
» de votre ancienne juridiction , ^inviolabilité 
» des biens des particuliers et l' affranchisse- 
» ment du service moscovite. Je ne vous som- 
i) merai point de compaixntre à Moscou _, et 
M n'expatrierai personne du pays de Novgo- 
■}) rod* » I.es am])assadeurs s'inclinèrent humble- 
ment et sortirent; les boyards du grand prince 
leur rappelèrent que le monarque exigeait des 
domaines et des villages dans leur pays. Les 
Novgorodiens lui proposèrent tour àtour Velikii 
Loulvi, Rjef, ainsi que dix domaines appartenant 
à l'archevêque et aux couvens ; mais Jean les 
refusa. « Eh bien, dirent-ils alors , choisissez 
» donc vous-même ; nous nous abandonnons en- 
» tièrement à Dieu et à vous. » Le grand prince 
demanda la moitié de toutes les possessions des 
monastères et de l'archevêque, ce qui lui fut ac- 
corde* à condition qu'il laisserait les biens appar- 
tenant à quelques pauvres couvens. Jean se fit 
remettre un état exact de toutes ces propriétés, 
et, en témoignage de sa faveur , il se contenta des 
dix domaines de l'archevêque Théophile ; ce qui 
avec ceux des monastères composait une ma-se 
de deux mille sept cents arpens , sans compter 
les terres deTorjek^ qui lui furent égalenicnt 



D E jfi r s s I h. . I :j " 

cëde'cs. — Six jours se passùretil encore en négo- 
ciations. 

Le 2 janvier, les mêmes ambassadeurs conju- 
rèrent le grand prince de lever le siège j car le 
manque de grain avait produit de telles maladies 
dans la ville que déjà un grand nombre d'habitans 
avaient perdu la vie. Jean donna à ses boyards 
Tordre de prendre des arrangemens relativement 
au tribut qu'il lixa d'abord à sept dienguas par soc 
de charrue , mais qu'il réduisit ensuite au tiers. 
K Nous osons réclamer encore pour dernière fa- 
» veur , ajouta Theopliile , que le grand prince 
M ne nous envoie ni greffiers, ni collecteurs d'ini- 
» pots j gens qui d'habitude oppriment le peuple, 
» et quil s en remette là-dessus à la bonne foi des 
)) Nougorodiens. Nq^ts ferons nous-mêmes le dé~ 
» nomb rement de no^ concitoyens , et remet- 
» irons V argent à la personne que le nionar- 
« que désignera à cet effet ; si quelqu un s'a- 
» visait de cacher un seul homme, il serait puni 
n de mort. » I^e grand prince acquiesça à ces 
justes réclamations. 

Le 10 janvier, les boyards moscovites som- 
mèrent l'archevêque et les possadniks de faire 
évacuer, sans délai, k palais d'Yaroslaf, dont 
le grand prince voulait prendre possession, et 
de préparer le peuple a prêter serment de fidé- 



',n. 



1 54 HISTOIRE 

lile. Les Novgorodiens ayant témoigné le désit 
d'en connaître la formule , Jean la leur fit remettre 
dans le palais archiépiscopal , par son secrétaire , 
et le troisième jour, Théophile et les magistrats 
firent aux boyards de Jean la réponse suivante : 
« Le palais d/ Yaroslqfest V héritage desgrands 
') princes j nos souverains : ce palais et la place 
» y adjacente sont entièrement à leur disposi- 
» tion. Le peuple a entendu la formule du 
» seimient _, il est prêt à baiser le saint Crucifix , 
» n^ ayant plus d'espérance qu'en Dieu et que 
^) dans les bonnes intentions de son souverain, n 
Le secrétaire de Novgorod copia la formule du 
serment et l'archevêque ainsi que les chefs des 
cinq quartiers de la ville y apposèrent leurs sceaux . 
Le i3 janvier, plusieurs bq|^ards novgorodiens, 
les notables et les marchands prêtèrent serment 
dans le camp de Jean ; le monarque leur fît an- 
noncer que désormais les habitans de la Dvina 
baiseraient la Croix au nom des grands princes , 
sans faire mention de Novgorod; que cet Etat 
devait renoncer à toute vengeance contre ceux 
de leurs compatriotes qui se trouvaient à son ser- 
vice et contre les Pskoviens; enfin, qu'en cas 
de procès relatifs aux propriétés territoriales , ils 
devaient attendre la décision des lieutenans et 
s'abstenir de tout acte arbitraire en matière de 



DE RUSSIE. li>J 

justice. — Les Novgorodiens promirent d'obser- 
ver ponctuellement toutes ces conditions et uni- 
rent leurs prières à celles de Théophile pour 
engager le grand prince à prononcer à haute 
voix leur sentence de grâce. « Oui , dit le mo- 
» narque en élevant la voix , Je vous pardonne 
» et désormais je vous accorde met faveur , à 
» vous respectable pasteur y et à vous I\ougorod- 
» la-Grande , mou patrimoine. » 

Le i5 janvier , disparut pour jamais ce célèbre 
vetchéf ou conseil national, qui, jusqu'à ce jour- 
là, avait eu lieu dans le palais d'Yaroslaf. Les 
seigneurs moscovites, les princes Jean Patri- 
keief , Féodor Davidovitch et Striga-Obolensky, 
entrèrent dans le palais archiépiscopal , et décla- 
rèrent que par égard pour les prières de Théo- 
phile , de tout le clergé , des boyards et des cl-» 
tojens, mais plus encore grâce à la puissante 
intercession de ses frères, le monarque jetait le 
voile de l'oubli sur tous les torts d(3 Novgorod , 
à condition que cette cité lui jurerait fidélité 
éternelle , et ne le trahirait plus ni e/z action y ni 
en pensées. Les boyards, les notables, ainsi que 
les marchands , baisèrent la sainte Croix, dans la 
maison de l'archevêque, et suivi de plusieurs 
officiers , le secrétaire du prince alla recevoir le 
serment du peuple dans les cinq quartiers de 



r56 HISTOIIIE 

la \ille. Les INovgorodiens livrèrent à Jeaii 
l'acte par lequel ils s'étaient unanimement engages 
à lui opposer une vigoureuse re'sistance ; cet acte 
était muni de cinquante-huit sceaux différens. 

Trois jours après, tous les boyards de Novgo- 
jY)d , les enfans-boyards et les citoyens notables 
prièrent Jean de leur permettre d'entrer à son 
service. On leur déclara qu'indépendamment 
d'autres obligations, cet honneur leur imposait 
le devoir d'avertir le grand prince de totjs les 
complots qu'on pourrait former contre lui , sans 
excepter, de cette disposition , leurs amis et leurs 
frères ; qu'il leur prescrivait en outre la plus 
grande discrétion sous le rapport des secrets du 
prince. Ils promirent l'un et l'autre. Le même 
jour, Jean permit aux Novgorodiens de rétablir 
> leurs communications avec les environs , et le 20 
janvier, il expédia un courrier à Moscou , pour 
annoncer à sa mère ( qui avait pris le voile pen- 
dant son absence), au métropolitain et à son 
fils, l'importante nouvelle qu'il avait réduit la 
grande Norgorod sous son obéissance. Le len- 
demain il donna audience aux notables et aux 
citoyens qui étaient venus lui offrir des présens , 
et il envoya ses lieutenant, le prince Jean', Slriga 
et son frère, pour occuper le palais d'Yaroslaf ; 
mais comme les maladies régnaient encore dans 



DE RUSSIE. iSy 

la ville, il ne voulut pas y faire sou entrée en 
personne. 

Enfin, le 29 janvier, jeudi du carnaval, il se 
rendit , accompagné de ses trois Frères et du prince 
A'assili de Véréïa , dans l'église de Ste. -Sophie , 
où il entendit la messe. De là il retourna à Pao- 
zérlé , et invita à un banquet les habitans les plus 
distingués. Avant le dîner, l'archevêque lui pré- 
senta une image garnie d'or et de perles, un œuf 
d'autruche, en forme de coupe, garni d'argent; 
un vase en cornaline, un tonneau de cristal , une 
écuelle d'argent du poids de six livres, et quatre 
cents ducats : tous les convives eurent la liberté 
de s'entretenir avec le grand prince. 

Le i". février, il fit arrêter Marc -Pamphilief, 
prévôt des marchands , et le lendemain la célèbre 
Marfa-Borelski , avec son petit-fils Vassili-Féodo- 
rof (dont le père était mort dans les prisons de 
Mourom). On se saisit également, parmi les no- 
tables, dcKiprianof, deKouzmin, d'Akinteavec 
son fils Roman et deRépekhof qui furent tous con- 
duits à Moscou, et on confisqua leurs biens. Ces 
hommes furent les seules victimes de l'autocratie 
moscovite , et ceschâtimens furent basés sur leur 
haine ouverte etinvétérée contre elle , ou sur leur 
d évouement connu pour la Lithuanie. — Personne 
ne s'avisa de prendre leur défense. Le 5 février. 



1 58 HISTOIRE 

Obolensky-Striga , lieutenant du grand prince, 
trouva et remit à Jean tous les traités faits et con- 
clus entre Novgorod et la Lithuanie. Quoique 
tout fût calme dans la ville , le grand prince y 
envoya encore deux lieutcnans , Ritaï et Zéno- 
viévitch auxquels il ordonna d'occuper la maison 
de l'archevêque pour veiller à la tranquillité pu- 
blique. 

Le 8 février , Jean entendit une seconde fois 
la messe dans l'église de Ste. -Sophie , et retourna 
diner dans sou camp avec son frère André , l'ar- 
chevêque et l'élite des Nov^orodiens. Le 12, 
avant la messe , Théophile oflrit au prince plu- 
sieurs présens j par exemple , une chaîne , deux 
coupes et un puisoir , le tout en or et du poids de 
neuf livres; une aiguière dorée, deux bocaux, une 
écuelle, et une ceinture d'argent, du poids de 
trente une liv. et demie, avec quatre cents ducats. 
— Le 1 7 , de gi'and matin , le grand prince prit 
la route de Moscou : à Yamni, première station, 
il donna un repas splendide à l'archevêque, aux 
boyards et aux grands de Novgorod qui lui ofl'ri- 
rent encore quelques tonneaux de vin et d'hydro- 
mel, en échange desquels il fit à son tour quel- 
ques présens. Enfin , il congédia ses hôtes, et le 5 
mars il arriva dans sa capitale , où l'on trans- 
porta bientôt la célèbre cloche du conseil de 



DE RUSSIE. l59 

Novgorod, que l'on suspendit dans le clocher de 
la cathédrale de l'Assomption ,. sur la place du 
marche. — Si l'on en croit Dlougosch, historien 
contemporain , Jean acquit d'énormes richesses à 
Novgorod , et , sans compter une quantité consi- 
dérable d'étoffes de soie, de draps et de fourrures, 
il chargea trois cents chariots de l'or, de l'ar- 
gent et des pierreries qu'il trouva dans l'ancien 
trésor de l'évèque ou chez les boyards dont les 
biens furent confisqués. D'autres portent la va- 
leur de ce butin à quatorze millions de florins ( 1 1 ), 
mais cette estimation est sans doute exagérée. 

C'est ainsi que Novgorod se rangea sous les 
lois de Jean III , après avoir possédé , pendant 
plus de six siècles , le titre de république , tant 
en Russie que dans le reste de l'Europe. C'était, 
en effet, un Etat démocratique, car le conseil 
national avait non-seulement la puissance légis- 
lative, mais encore le pouvoir exécutif suprême; 
non-seulement il choisissait et destituait à vo- 
lonté les possadniks et autres magistrats , il s'é- 
tait arrogé ce même droit par rapport aux prin- 
ces, en vertn d'un privilège particulier à lui con- 
cédé par "^roslaf-le -Grand ; il leur accordait, 
il est vrai, une grande autorité, mais toujours 
subordonnée à la sienne ; c'était lui qui entendait 
les plaintes , qui jugeait et punissait dans les 



_J 



iGo HISTOIRE 

grandes occasions; il faisait les traite's avec les 
princes de Moscou et avec Jean lui-même , les 
confirma7it par un serment mutuel , et se reser- 
vant le droit de se venger ou de déclarer la 
guerre , dans le cas où l'on aurait manqué aux 
eneaffemens contractés. En un mot , il répnait 

no ' o 

comme l'assemblée du peuple athénien ou du 
peuple franc réuni au Champ de IMars , et re- 
présentait Novgorod , personnifiée , décorée du 
litre de souveraine. 

Ce n'est pas dans le gouvernement des villes 
libres delà Germanie , ainsi que l'ont pensé quel- 
ques historiens , mais plutôt dans la forme pri- 
mitive de toutes les puissances démocratiques , 
depuis Athènes et Sparte, jusqu'à Untervalden 
et Claris , qu'il faut chercher le modèle du sys- 
tème politique de Novgorod , qui nous rappelle 
cette ancienne coutume des peuples , d'élire des 
fonctionnaires chargés, à la fois, de faire la 
guerre et de distribuer la justice ; se réservant 
le droit de surveiller leur conduite , de les des- 
tituer pour incapacité , de les punir en cas d'in- 
justice ou de trahison ; de décider enfin , dans 
les assemblées générales, toutes les^ffaires im- 
portantes et extraordinaires. Nous avons vu à 
Novgorod les princes , les possadniks et les ma- 
gistrats à la fois juges et commandant les armées; 



1>E RUSSIE. î6r 

ainsi les anciens Slaves, ainsi tant d'aulres na- 
tions n'avaient su jadis établir aucune distinction 
entre l'autorité militaire et celle judiciaire ! L'àme 
ou la principale force de cette republique exis- 
tait dans le coi^ps des propriélaires : ils étaient 
les premiers soldats, les défenseurs nës de la 
patrie. C'était de leur sein qu'étaient sortis les 
boyards ou citoyens illustres par leurs services. 
Après eux venaient les marchands, utiles à 
l'Etat par leur commerce , mais moins propres à 
la guerre que les premiers; enfin, la troisième 
classe de citoyens était composée d'hommes li- 
bres, mais pauvres ou prolétaires. Les citoyens 
appelés jeunes , ne parurent que dans les der- 
niers temps de la république , et tinrent le milieu 
entre les marchands et le peuple , proprement 
dit. Chaque classe avait ses droits particuliers. 
Les possadniks et tissiatskis étaient choisis parmi 
les boyards; les autres fonctionnaires, parmi 
les propriétaires, les marchands et les^^w/ze^ ci- 
toyens; mais aucun n'était tiré de la populace, 
bien qu'elle participât également aux décisions 
du conseil national. Les possadniks, retirés , pre- 
naient le titre à' anciens j et, jusqu'à la fin de 
leurs jours, ils jouissaient d'une grande consi- 
dération. Le génie, la puissance, l'ambition de 
quelques princes, comme Monomaque , Vsévo- 
ToME VL 1 r 



102 HISTOIRE 

lod m , Alexandre Nevsky , Kalita , Dmltri 
Donskoï , son fils et son petit fils , avaient mis 
quelque frein à la liberté' novgorodiennc , mais 
sans oser porter atteinte à ses institutions fonda- 
mentales, qui, quelquefois lésées, jamais anéan- 
ties , prolongèrent son existence pendant tant 
de siècles. 
Coup- L'histoire de Novfiforod compose la plus inté- 
iiiistoirc ressante partie de celle de la Russie ancienne. 

tie Wovgo- , 1 T ' 

rod. Dans une contrée sauvage , dans un climat glace, 

cette cité , fondée , peut-être , par une troupe 
de pêcheurs slaves, qu'attiraient dans ces lieux 
les eaux du lac llmen , si riche en poissons , sut 
s'élever au rang des grandes puissances. Entourée 
de faibles et pacifiques tribus finoises , elle s'ac- 
coutuma , de bonne heure , à commander en sou- 
veraine sur les nations voisines : subjuguée par 
les valeureux Varègues , elle leur emprunta le 
goût du commerce , un esprit entreprenant et 
l'amour de la navigation. Délivrée enfin de ces 
conquérans , et en proie aux désordres de l'anar- 
chie, elle résolut de s'ériger en monarchie, dans 
l'espérance de se procurer ce calme nécessaire 
aux progrès de la civilisation , cette force indis- 
pensable pour repousser les ennemis extérieurs; 
elle décida ainsi du sort de tout le nord de l'Eu- 
rope ; et après avoir été le berceau de notre pa- 



DE RUSSIE. l63 

Ine , après lui avoir donné des souverains, tran- 
quillisée ensuite parla puissance de ces dernlei's, 
et renforcée par une foule de braves colons va- 
règues, elle voulut jouir de nouveau de sa li- 
berté primitive ; elle devint son propre législa- 
teur , son propre juge ; limita le pouvoir de ses 
princes , et fît , de sa pix)pre autorité , la guerre 
et le négoce. Dès le dixième siècle, elle com- 
merçait avec Constantinople; et au douzième, 
elle envoyait ses vaisseaux à Lubeck. Elle s'ou- 
vrit , à travers de sombres et impénétrables 
forêts , une route jusqu'à la Sibérie : victorieuse, 
avec une poignée d'hommes , des vastes contrées 
situées entre le Ladoga , la mer Blanche et la 
Nouvelle-Zemble , TOby et le gouvernement ac- 
tuel d'Où fa , elle y jeta les premiers germes de 
la civilisation et de la religion chrétienne. Indé- 
pcndamment des productions brutes de la na- 
ture, elle fournissait à l'Europe les marchandises 
asiatiques et byzantines, et faisait jouir la Russie 
des produits des manufactures européennes et 
des bienfaits des arts. Aussi célèbre par Thabi- 
leté de ses négocians (12) que par la valeur de 
ses guerriers , elle montrait , avec orgueil , ses 
murs , contre lesquels avait échoué la puissante 
armée d'André Bogolubsky ; l'Alta, où Yaroslaf- 
le-Grand, à la tète de ses fidèles JNovgorodiens, 



l64 HISTOIRE 

avait défait le perfide Sviatopolk ; la Lipitsa , 
sur les bords de laquelle Mstislaf-le-Brave avait 
triomphé, avec les mêmes guerriers , de l'armée 
des princes de Souzdal ; les rives de la Neva , où 
Alexandre avait humilié l'orgueil de Biirger; 
et les champs de Livonie, si souvent témoins de 
la défaite des chevaliers porte-glaives , fuyant 
devant les étendards de Ste. -Sophie. Ces glo- 
rieux souvenirs , qui nourrissaient l'ambition du 
peuple , donnèrent naissance à ce fastueux pro- 
verbe : Qui oserait résister cl Dieu et à Novgv- 
rod-la-Grande ? Ses habitans se vantaient éga- 
lement de n'avoir pas été esclaves des Mogols 
comme les autres Russes; car , tout soumis qu'ils 
étaient à payer le tribut de la horde , ils ne le 
remettaient qu'aux grands princes, sans jamais 
connaître les baskaks, ni leur tyrannie. 

Les fastes des républiques nous présentent d'or- 
dinaire les puissans effets des passions humaines, 
ies élans de la grandeur d'àme, et souvent le 
triomphe attendrissant de la vertu , au milieu des 
séditions et du désordre naturel aux gouverne- 
mens démocratiques ; aussi les annalistes de Nov- 
gorod , dans leur naïve simplicité , offrent quel- 
quefois des traits séduisans pour l'imagination. 
Ici le peuple , rempli d'horreur à la nouvelle des 
forfaits de Sviatopolk , oublie la cruauté d'Ya- 



DE RUSSIE. 105 

roslaf 1". , prêt à se retirer chez les Varègiies; 
il brise cii pièces les bateaux prépares pour sa 
fuite , et lui dit : « Vous avez fait mourir nos 
>) frères , et cependant nous marcherons avec 
» vous contre Sviatopolk et Boleslas. Puisque 
» vous n'avez pas de trésors , prenez tout ce que 
n nous possédons. » Là , c'est le possaduik Tver- 
(lislaf, qui, injustement persécute; qui, enten- 
dant déjà les cris des assassins envoyés pour lui 
plonger le poignard dans le cœur, se fait, malgré 
sa maladie , transporter sur la place publique , 
pour y mourir aux yeux du peuple s'il est cou- 
pable , ou trouver en lui un défenseur s'il est 
innocent : il triomphe , et se renferme pour ja- 
mais dans un couvent, sacrifiant ainsi tous les 
charmes de l'ambition , les jouissances de la vie 
au repos de ses concitoyens. Une autre fois , un 
vénérable archevêque , armé du saint Crucifix , 
parait au milieu des horreurs de la guerre civile ; 
il donne sa bénédiction pastorale au peuple ré- 
volté : il appelle les Novgorodiens ses chers en- 
fans y et à ces mots le bruit des armes cesse; les 
rebelles rougissent de leur égarement , et s'em- 
brassent comme des frères. Dans les combats 
contre les ennemis extérieurs , les possadniks , 
les tissiatskis mouraient, pour Ste.- Sophie, à 
la tète de leurs guerriers. Les archevêques de 



l66 HISTOlKf^ 

Novgorod , choisis par la voix du peuple et par 
l'estime qu'inspiraient généralement leurs qua- 
lités personnelles , surpassaient tous les autres 
par leurs vertus pastorales et civiques ; ils épui- 
saient leur propre trésor pour le bien public , 
pour construire des murs , des tours et des ponts ; 
ils envoyaient même à la guerre un régiment 
particulier , qui portait le nom de régiment de 
r Archevêque. Vremiers ministres de la justice, 
de l'ordre et de la paix , ces prélats , zélés pour 
la cause de Novgorod, bravaient également la ven- 
geance des métropolitains et la colère des grands 
princes. Nous voyons encore ce peuple, souvent 
si léger, suivre constamment certains principes 
de générosité , comme de ne point s'enorgueillir 
de ses succès , être rempli de modération dans 
le bonheur et de fermeté dans les revers , olFrir' 
un asile aux exilés , et remplir si scrupuleuse- 
ment les traités , qu'au lieu de jurer, il sufllsait 
quelquefois de dire 'foi de citoyen novgorodien, 
La vertu est l'àme des républiques. Elles tom- 
bent aussitôt qu'elle s'aflaiblit. 

Novgorod dut principalement sa chute à la perte 
de cette humeur guerrière qui , dans les Etats 
marchands, diminue à proportion de l'accrois- 
sement des richesses; car leur effet ordinaire est de 
porter l'homme à jouir des douceurs de la paix. Ce 



DE RUSSIE. 167 

peuple , jadis le plus belliqueux de tous ceux de la 
Russie , avait, jusqu'au quatorzième siècle, trioni- 
plié dans toutes les guerres qu'il eut à soutenir au 
dedans et au dehors. Echappé, comme par mi- 
racle, au féroce Bâti, et presque libre du joug 
des Mogols , le commerce augmentait tous les 
jours sa prospérité; mais en même temps on 
voyait s'aftaiblir en lui cet esprit guerrier qui l'a- 
vait caractérisé. Cette seconde période , si favo- 
rable à son négoce et si désastreuse pour sa liberté 
civile, commence au règne de Jean Kalita. Les 
riches Novgorodiens se rachetaient , à prix d'ar- 
gent, des princes moscovites ou lithuaniens ; mais 
ce n'est point par l'or que la liberté se conserve : 
il faut y renoncer lorsqu'on n'a plus le courage de 
mourir pour elle. Se racheter ainsi, c'est avouer 
sa faiblesse, c'est demander un maître. Oji cher- 
cherait en vain dans les annales novgorodicnnes 
du quinzième siècle , quelque trait de valeur , 
quelque preuve de talent militaire ou quelques 
faits éclatans. Voyons-nous en effet autre chose 
que désordre et lâcheté dans les derniers combats 
livrés pour défendre la république. Ce n'est pas 
à l'agneau mais au lion qu'appartient la liljerté, 
e t Novgorod n'avait à choisir pour maître qu'entre 
le monarque de Moscou et celui de Lithuanie. 
hc bonheur voulut que les successeurs de Vilovte 



l6S HISTOIRE 

n'héritassent pas de son génie , et que la Provi- 
dence donnât un Jean IIÏ à la Russie. 

Quoique le cœur humain soit porté à aimer les 
républiques, fondées sur les droits primitifs et sa- 
crés d'une liberté qui leur est si chère ; quoique 
les dangers même et les désordres qu'entraînent 
cette liberté soient faits poui* alimenter la gran- 
deur d'âme etpour transporter, surtout, un esprit 
jeune et sans expérience ; quoiqu'enfin les !^ov- 
gorodiens soumis au gouvernement démocrati- 
que, ayant tous le génie du commerce et d'intimes 
liaisons avec les Allemands plus civilisés , l'em- 
portassent, en noblesse de sentimens et en vertus, 
sur tous les autres Russes humiliés par le joug ty- 
rannique des Mogols; cependant l'histoire doit, 
en celte circonstance, de grands éloges au génie 
supérieur de Jean : car une sage politique lui pres- 
crivait de consolider la puissance de la Russie , en 
unissant intimement ses différentes parties , afin 
de lui procurer l'indépendance et la grandeur , 
et rcmpècher de périr sous les coups d'un nou- 
veau Bâti ou d'un autre Vitovte : alors Novgorod 
elle-même n'aurait pu échapper à la ruine de la 
patrie. En s'emparant de ses possessions, le mo- 
narque russe plaça une des bornes de ses Etats 
sur la Narova, pour tenir en respect les Alle- 
mands et les Suédois, tandis que l'autre s'étendait 



Dii KUSSIL. 169 

au-delà de la zone Petrée ( la chaîne des monts 
Ourals), dans ces lieux où l'antiquité fabuleuse 
avait place la source de toutes les richesses, qui 
s'y trouvaient efl'ectivement dans les entrailles 
d'une terre féconde en métaux , et dans l'épais- 
seur des forêts , peuplées de martres zibelines. 
« Je serais digne ^ disait l'empereur Galba, de 
)) rétablir la liberté romaine j si Rome sa u ait en 
y» jouir. » L'iiistorien russe , qui aime et l'huma- 
nité et les vertus politiques , pourrait dire aussi : 
(f Jean fut digne de détruire la liberté de Nov^ 
)) gorod i car il ne le fit que pour le bien de toute 
)) la Russie, n 

Ici finit l'histoire particulière de Novgorod : 
nous y ajouterons ce qui reste à en dire sous le 
règne de Jean I!I. En i479> dans un voyage qu'il 
y fit , le grand prince destitua l'archevêque Théo- 
phile , accusé d'intelligences secrètes avec la Li- 
thuanie, et il l'envoya à Moscou. Ce prélat , le 
dernier des archevêques républicains , y mourut 
six ans après dans le monastère de Tchoudof , et 
eut pour successeur un moine de la Trinité nom- 
mé Serge , choisi au sort parmi trois ecclésiasti- 
ques. Le grand prince, qui leur avait enlevé le 
droit d'avoir leurs propres archevêques, voulait, 
par là, témoigner son respect pour les anciennes 
coutumes des Novgorodiens. Cependant, comme 



lyO HISTOIRE 

cet archevêque était maladif et peu aimé du 
peuple , il retourna quelques mois après dans le 
monastère de la Trinité , cédant la dignité épis- 
copale à Gennadi, archimandrite du Tchoudof. 
L'esprit re'publicain ne put s'évanouir de sitôt 
chez un peuple libre depuis tant de siècles; il 
n'y avait pas de révolte ouverte , mais Jean 
voyait éclater de toutes parts le mécontente- 
ment des Novgorodiens, et les entendait mur- 
murer en secret. Leur cœur s'ouvrait encore à 
l'espoir de voir la liberté renaître parmi eux : 
leur turbulence naturelle éclatait même de temps 
à autre , et l'on découvrit quelques conspira- 
tions. Afin d'anéantir un esprit aussi dangereux, 
Jean eut recours à un moyen décisif. En 1481, 
il fit arrêter plusieurs nobles : Vassili Casimir 
avec son frère Jacques Rorob , Michel Berdenef 
et Lucas Féodorof, dont les biens meubles et 
immeubles furent confisqués au profit du prince, 
de même que ceux des principaux boyards, éga- 
lement arrêtés. Plusieurs , accusés de haute tra- 
hison , furent mis à la question , et s'accusèrent 
jéciproquement ; mais , condamnés à perdre la 
tête, ils déclarèrent que leurs accusations n'é- 
taient que des calomnies arrachées par la force 
des tourmens. Jean les lit repartir en différentes 
prisons, et plusieurs autres, dont l'innocence fut 



DE KUSSIE. 171 

solennellement reconnue , reçurent de lui des 
fiefs dans les provinces moscovites. Au nombre 
des citoyens les plus riches qui furent incarcérés, 
l'annaliste nomme la célèbre Anastasie et le 
boyard Jean Cosmin. Le grand prince avait 
diné chez la première en 1476, et le second, 
qui s'était réfugié en Lithuanie avec trente do 
ses serviteurs, était, par suite de mécontente- 
ment contre Casimir, revenu dans sa patrie , où 
il espérait du moins qu'on lui permettrait de 
mourir tranquillement. En 1427, on transféra de 
ISovgorod à Vladimir cinquante des meilleures 
familles marchandes. L'année suivante, Jacques 
Zakhariévitch , lieutenant de Novgorod , fit ar- 
rêter et pendre plusieurs citoyens notables qui 
avaient voulu le tuer, et il envoya à Moscou 
plus de huit mille individus, tant boyards que 
nobles ou marchands , qui obtinrent des pro- 
priétés à Vladimir, à Mourom, à Nijni-Novgo- 
rod , Pcreslavle , Yourief, Rostof, Kostroma, 
tandis que leurs terres à Novgorod étaient occu- 
pées par des soldats ou marchands moscovites. 
Ces dispositions, ces enlèvemens assurèrent pour 
toujours l'asservissement de Novgorod , qui ne 
présenta plus que l'aspect d'un corps sans âme , 
le tableau d'autres habitans , d'autres mœurs 
conformes à l'esprit de l'autocratie. D'accord 



1J2 HISTOIRE 

avec le métropolitain^ Jean distribua, en i5oo, 
tous les biens ecclésiastiques de Novgorod aux 
en fans-boyards. 

Pskof seule , grâce à son obéissance , eut le 
privilège de conserver son ancien gouverne- 
ment, son conseil et ses magistrats populaires. 
Satisfait du zèle dont elle avait fait preuve dans 
son expédition contre Novgorod , le grand prince 
lui fît présent d'un très-riche bocal , et daigna 
lui donner l'assurance qu'il /le changerait point 
ses anciennes institutions. 11 fit plus : ayant ap- 
pris que ses ambassadeurs accablaient îes habi- 
tans d'injures et de violences, qu'ils rejetaient 
avec mépris les présens du conseil national, pour 
enlever de leur propre chef tout ce que bon leur 
semblait aux citoyens et aux paysans, il leur 
défendit sévèrement de pareils actes arbitraires. 
Ici, comme dans toutes les autres occasions^ 
nous voyons que le grand principe de Jean était 
de concilier les règles de la monarchie qu'il se 
proposait d'introduire, avec celles de la justice 
naturelle qui ordonnent de ne rien ravir sans 
niotif légal. Pskof conserva quelque temps en- 
core ses institutions civiles pour n'avoir point 
disputé au monarque le pouvoir de les changer. 
Satisfait des brillans succès qui avaient cou- 
ronné son entreprise contre Novgorod, Jean 



DE RUSSIE. 17'j 

éprouva bientôt la plus douce jouissance dans 
le sein de sa famille. Sophie , son cpousc, avait 
déjà trois filles, Hélène, Theodosie , et une 
troisième également appelée Hélène ; cependant 
elle désirait ardemment obtenir un fils , et s'at- 
tristait avec son époux de ce que le ciel n'accom- 
plissait pas leurs vœux. Elle faisait à cet effet à 
pied le pèlerinage du couvent de la Trinité ; un 
jour, dit-on, S. Serge lui apparut tenant dans 
ses bras un bel enfant : il s'approcha de la grande 
princesse et le jeta clans son sein. Sophie fut Naissance 
d'abord saisie de terreur à cette surprenante ap- Cabrid*' ^ 
parition ; cependant elle baisa avec un saint res- 
pect les reliques du Saint , et neuf mois après , 
elle mit au monde un fils qui reçut le nom de 
Vassili-Gabriel. Lorsqu'il fut monté sur le trône ^ 
Vassili raconta lui-même ce fait au métropolitain 
Josaphat. Sophie eut encore quatre fils, George, 
Dmitri, Siméon, André; et deux filles, Theo- 
dosie et Eudoxie. 

La conquête de Novgorod , cette importante 
époque du règne glorieux de Jean III , fut suivie 
d'un événement plus important encore , je veux 
parler de la restauration solennelle de notre in- 
dépendance , et de la chute entière de la grande 
horde ou horde dorée. C'est ici que parut dans 
tout sou éclat la profonde politique de Jean , 



1 74 HISTOIRE 

,^^8 — qui avait mis tant de soin à gagner l'amitié des 
' " khans de la Tanride, afin d'opposer leur puis- 
sance à celle d'Akhmat et des Lithuaniens. Ze'- 
nébek ne régna pas long-temps dans la Tauride : 
il fut chassé par Meîigli-Ghireï , qui s'empressa 
de faire savoir à Jean qu'il était remonté sur le 
Ambas- trône. Jean lui envoya aussitôt un courrier pour 

sade eu , . . , , 

«Jrinice. le féliciter de cet événement, et bientôt après, 
en 1480, il lui expédia le boyard Jean Zvénetz, 
Cet ambassadeur était chargé de dire au klian 
que c'était par une affection toute parliculièrc 
pour sa personne que son maitre avait accueilli 
dans ses Etats l'exilé Zénébek , ainsi que Nor- 
doulat et Aïdar, frères de Mengli-Ghireï , qui 
habitaient d'abord la Lithuanie ; que son inten- 
tion avait été par là de leur ôter tous les moyens 
de lui nuire , et que le monarque moscovite 
s'engageait à agir contre Akhmat, de concert 
avec Mengli-Ghireï, dans le cas où celui-ci lui 
prêterait secours contre Casimir de Lithuanie. 
Comme telles étaient les conditions auxquelles 
l'ambassadeur devait conclure un traité d'alliance 
avec le khan, on lui donna une formule de ser- 
ment, avec ordre d'expliquer aux seigneurs de 
la Crimée tout le zèle que mettait le souverain 
de la Russie à prendre les intérêts de lein' tzar. 
Le bovard Zvénetz était, en outre , chargé de, 



DE RUSSIE. lyj 

remettre secrètement au khan un acte particu- 
lier, confirmé par le baisemcnt du saint Crucifix , 
et muni d'un sceau d'or. D'après cet acte, rédigé 
selon les vœux de Mcngli-Gliirei, le grand prince 
s'engageait à l'accueillir favorablement en Russie 
dans le cas où il serait détrôné pour la troisième 
fois, et à le traiter alors non-seulement comme 
un souverain libre et indépendant , mais encore 
à l'aider de toutes ses forces à reconquérir sa 
couronne. Le sage, le bon Mengli-Ghireï , qui 
déjà tant de fois avait éprouvé l'inconstance de 
la fortune , voulut prendre des mesures pour 
faire face à de nouveaux revers , et s'assurer d'a- 
vance un refuge contre ses ennemis. Cette trisîe 
pensée disposa son cœur à la plus inviolable 
amitié pour le grand prince. Le boyard Zvénetz; 
réussit parfaitement dans ses négociations, et l'on 
conclut un traité commandé de part et d'autre 
par la politique , et sanctionné par la sincérité : 
on fit une alliance offensive et défensive, et l'on 
convint d'obsers'er tous les mouvemens d'Akli- 
mat et des Lithuaniens; d'empêcher secrètement 
ou à force ouverte l'exécution de ceux de leurs 
desseins qui porteraient préjudice à l'une des 
deux parties contractantes ; enfin la Moscovie et 
la Crimée s'accordèrent pour agir de concert 
dans tous les évéuemens. 



G HISTOIRE 



70 



Certain de l'amitié de Meiigli-Ghirei, et comp- 
tant sur ses propres forces , Jean, selon quelques 
annalistes, résolut de tirer Akhmat de l'erreur, 
et de proclamer solennellement, de la manière 
LaRussie suivantc , l'indépendance de la Russie. Al^hmat 

secoue le 

jou<; des envova à Moscou de nouveaux ambassadeurs 
pour exiger le tribut accoutume. Ces députes 
ayant été présentés à Jean , celui-ci prend le Bas- 
ma y ou image du khan, le brise, le jette par 
terre , le foule aux pieds et fait mourir tous 
les ambassadeurs, à l'exception d'un seul auquel 
il dit : « Pars y vas raconter à ion maître ce 
\ » que tu as vu , et dis-lui que s'il a V audace 

» de troubler mon repos , je lui réserve le sort 
n qu'ont subi son image et ses ambassadeurs. >> 
» Est-ce donc ainsi yà\t à ses seigneurs, Akh- 
» mat, transporté de rage, est-ce ainsi que nous 
» traite le prince de Moscou y notre esclave? w 
Et aussitôt il commence à lever des troupes. 
Le récit d'autres annalistes est plus con- 
forme à l'esprit de circonspection qui caracté- 
risait le grand prince , et s'accorde mieux avec 
les suites de ce grand événement. IJs n'attri- 
buent l'armement du khan qu'aux secrètes ins- 
tigations de Casimir , qui , voyant avec terreur 
la grandeur croissante de la Russie , expédia à 
la horde dorée Akirée , prince tatar , au service 



ni. RUSSIE. ly^ 

de Pologne , afin d'engager Akhmat à tenter 
une grande incursion en Russie, lui promettant 
de faire la même chose de son cote ; les cir- 
constances paraissaient très-propres à l'exécu- 
tion de ce plan : le calme régnait dans la horde , 
et Kassyda , neveu d' Akhmat , après avoir long- 
temps disputé le trône à son oncle , s'était enfin 
réconcilié avec lui. Irrité de la désobéissance du 
grand prince et de la modicité de ses présens, 
le khan convint avec le roi de Pologne , que les 
Talars se. dirigeraient , de leurs camps du Volga, 
sur rOka, et que les Lithuaniens s'avanceraient 
vers les bords de TOugra, afin de fondre tous 
deux eu même temps sur la Russie. Le premier 
tint parole ; et pendant l'été de l'année 1480, 
il s'approcha des frontières de Russie avec toute 
la horde , son neveu Kassyda , six de ses fils 
et une foule de princes tatars. De malheureux 
débats survenus alors entre Jean et ses frères, 
débats assez importans pour que nous en rap- 
portions les détails , encouragèrent nos enne- 
mis à accélérer le commencement des hostilités. 

Le prince avait destitué Jean Obolensky, son Débats 
lieutenant à Velikii-Louki , lui ordonnant en prince 

, , avec ses 

outre de payer une grosse somme d argent aux titre». 
habitans de cette ville , qui avaient eu à se plain- 
dre de son administration. Comme ces plaintes 
To>iE VL j2 



1^8 IIJSTOfRE 

éf aient injustes en grande partie , le prince Oljo- 
lensl^y , dépité , crut pouvoir profiter de l'anc-ien 
droit qui permettait aux boyards de quitter le 
service des princes de Moscou, pour passer à 
celui des princes apanages , et il se retira à V^o- 
lok Lamsky ,chez Boris , frère de Jean. liC giand 
prince ayant ordonné à celui-ci de lui livrer 
ce transfuge , Boris lui répond : (( Je ne puis 
." consentir cl le livrer j s'il est coupable , ju- 
» geons-le selon les lois.» Pour tout jugement , 
Jean donne ordre à son lieutenant de Borofsk 
de se saisir secrètement de la personne d'Obo- 
lensky , dans quelque lieu que ce puisse être , et 
de le lui envoyer enchaîné à Moscou , ce qui fut 
exécuté sans délai et de point en point. Le prince 
Boris, irrité, fait part à son frère, André de 
Souzdal, de cet acte de violence, ajoutant que 
Jean se conduit comme un tyran ; qu'il foule 
aux pieds toutes les lois anciennes , qu'il méprise 
ses frères et refuse de leur donner leur part de 
l'apanage du feu prince Youri , et des provinces 
novgorodiennes, qu'ils ont conquises aussi bien 
que lui ; qu'enfin leur patience devait être lassée, 
et qu'ils ne peuvent plus vivre désormais dans 
les Etats moscovites. André ayant adopté cette 
opinion, les deux frères lèvent de nombreuses 
troupes et sortent tous deux de lem-s apanages, 



DE RUSSIE. lyg 

avec leurs femmes et leurs enfans. Sourds aux 
exhor talions du boyard que Jean leur expédi;^ 
pour les engager à lui rester fidèles , ils gagnent 
avec précipitation les frontières de Lithuanie , 
mettent tout à feu et sang sur leur chemin^ 
comme en pays ennemi , et s'arrêtent enfin à 
Ye'likii-Loulvi , où ils implorent la protection 
de Casimir. Ce monarque , enchanté de l'occa- 
sion , leur donna la ville de Vitebsk pour l'en- 
tretien de leurs familles , ce qui inquiéta beau- 
coup tous les Russes , tremblans à Tidèe d'une 
guerre civile. Cependant le grand prince , qui 
soupçonnait sa mère de favoriser secrètement 
ses frères , et surtout André , pour lequel il 
connaissait son attachement particulier , résolut 
de faire preuve de générosité. Il leur envoya 
Vassian , archevêque de Rostof, et le boyard 
Vassili Obrazets, avec des propositions de paix, 
promettant à And»'é les villes d'Alexin et de 
Kalouga , indépendamment de son apanage hé- 
réditaire ; mais les deux rebelles rejetèrent fiè- 
rement et les sages exhortations de Vassian et 
les témoignages d'amitié de leur frère. 

o o 

Sur ces entrefaites , on apprit à Moscou qu' Akh- Expé»n- 
mat s'avançait lentement, attendant des nou- d'Alchmat 

^ _ ^ , coniic la 

velles de Casimir; heureusement Jean avait tout Russie,^ 
prévu. Aussitôt que la horde dorée se fut mise 



1 80 HISTOIRE 

en mouvement , Mengli-Ghireï, fidèle à ses en- 
gagemens , attaqua la Podolie lithuanienne , 
diversion qui mit Casimir dans l'impossibilité 
de venir au secours d'Akhmat. Le grand prince, 
instruit , de son côte , que ce dernier n'avait 
laissé dans ses domaines que des femmes et des 
enfans, ordonna à Nordooulat, tzarévitch de Cri- 
mée, et au prince Nozdrovati , voïévode de Zvé- 
nigorod , de s'embarquer avec un petit corps 
de troupes , et de descendre le cours du Volga , 
pour ruiner la horde , dépourvue de délcnseurs, 
ou du moins pour effrayer le khan. En peu de 
jours Moscou fut remplie de soldats, et déjà 
l'avant-garde de l'armée se trouvait sur l'Oka. 
Le jeune Jean, fils du grand prince , sortit de 
la capitale , à la tête de toutes les troupes de 
Serpoukhof. Le monarque resta encore six semai- 
nes à Moscou ; enfin, à la nouvelle qu'Akhmat 
s'avançait vers le Don , il se rendit , le 2 5 juillet , 
à Kolomna , après avoir confié la garde de sa 
capitale à son oncle , Michel de Véréïa , au 
boyard Jean Patrikeief, au clergé, aux mar- 
chands et au peuple. Outre le métropolitain, on y 
voyait aussi Vassian , archevêque de Rostof, vieil- 
lard zélé pour la gloire de la patrie. L'épouse 
de Jean se retira avec toute sa cour à Dmitrof , 
d'où elle s'embarqua ensuite pour les frontières 



DE RUSSIE. l8l 

de la province de Biclozersk , et la religieuse 
Martlie , mère du grand prince, céda aux ins- 
tances du clergé, qui la suppliait de rester à 
•Moscou , pour consoler le peuple de l'absence 
de son souverain. 

Jean prit lui-même le commandement de son 
armée aussi belle que nombreuse , campée sur 
les bords de r01\a , et qui n'attendait que le 
signal du combat. La Russie entière se préparait 
aux événemens avec autant d'espérance que de 
crainte. Jean se trouvait alors dans la même si- 
tuation que le héros du Don au moment où il 
s'avançait contre Mamaï ; seulement il avait des 
troupes mieux disciplinées , des voïévodes plus 
expérimentés , plus de gloire et de grandeur. 
Cependant son âge, son sang-froid, sa circons- 
pection naturelle, le portaient à ne point se con- 
conlier aveuglément à la fortune qui, dans les 
combats, l'emporte quelquefois sur la plus bril- 
lante valeur. Ces considérations faisaient naitre 
dans son esprit l'idée , si inquiétante , qu'une 
lieure sulîlsait pour décider du sort delà Russie, 
qu'un moment d'impatience allait peut-être 
anéantir pour toujours ses généreux desseins , et 
par la défaite entière de notre armée , par la 
ruine de Moscou , par un joug plus pesant que 
jamais , rendre infructueux des succès qu'il avait 



j82 histoire 

eu tant de peine à oblenir, tandis que d'un jour 
a Taulre , la borde d'or devait disparaître au 
rtiilieu des troubles qui minaient intérieurement 
son existence. Dmitri avait triomphé de Maniai 
pour voir ensuite IMoscou couverte de cendres 
fumantes , pour payer un honteux tribut à 
Tokhtamouïsch ; le fîerVitovte, qui , bravant les 
faibles restes du royaume de Raptchak , avait 
voulu les écraser d'un seul coup , avait lui-même 
perdu toute son armée sur les bords de la Vors- 
ihia. Jean n'avait point l'ambition d'un guerrier, 
il avait celle d'un vrai monarque ; et tandis que 
la gloire du premier ne consiste que dans son 
courage personnel , le mérite de celui-ci est sur- 
tout de maintenir l'intégrité de son empire : la 
prudente circonspection , nécessaire pour at- 
teindre ce but, est souvent plus digne d'éloges 
que cette orgueilleuse témérité qui fait quelque- 
fois le malheur des peuples. Ces réflexions pa- 
rurent si convaincantes au grand prince et à 
quelques uns de ses boyards , qu'il désira, si cela 
était possible, éviter une affaire décisive. 

A la nouvelle que les bords de l'Oka , vers 
les frontières de Rézan , sont occupés par l'armée 
moscovite , Akhmat abandonne le Don et s'a- 
vance sur Mtsensk , Odoéf et Luboutsk , vers 
lOugra , dans l'espérance d'opérer sa jonction 



UL JlLSilK. ■ l''~t 

avec les Iraupes du roi ^ ou d'entrer en Russie 
du cùlti où on s'attendait le moins à le voir pa- 
raitixî. Le grand prince donne anssitùt l'ordre 
à son fils et à son frère de se porter sur Kalonga 
et d'occuper la rive gauche de l'Ougra ; lui-même 
il se rend à Moscou au moment où les liabitans 
des faubourgs se retiraient dans le Kremlin 
avec leurs effets les plus précieux. A l'aspect de 
leur souverain, qu'ils se figurent aussitôt en fuite 
devant Akhmat, plusieurs d'entre eux s'écrièrent 
dans leur effroi : « Le prince nous livre aux 
» Talars ! il a surchargé l'Etat d'impôts sans 
n payer de tribut d la horde , et aujourd'hui 
» qu'il a irrité le hhaUf il refuse de combattre 
>) pour la patrie ! n Ces reproches du peuple 
furent si sensibles au grand prince , qu'au lieu 
d'entrer dans le Kremlin , il s'arrêta dans le 
village deKrasnoï, déclarant qu'il n'était revenu 
a Moscou que pour prendre conseil de sa mère, 
du clergé et des boyards. « Marchez donc cou- 
)) rageusement à la rencontre de V ennemi y » 
lui dirent unanimement tous les évêques et les 
bo\ ards. L'archevêque Vassian , prélat blanchi 
par les années , cédant à l'élan généreux d'un 
cœur embrasé d'amour pour la patrie, s'écria : 
'( Convient-il aux mortels de redouter la mor! ? 
» On essaierait en vain de fuir sa destinée. Je 



1 84 H I s T o I n t: 

H suis faible et courbé sous le fardeau des ans., 
)) mais Je sau?rns braver Fépée du Tatar, et je 
» ne détournerais point mon visage de sa lance 
» étincelante. » Jean qni desirait voir son fils , 
lui ordonna de se rendre dans la capitale avec 
Daniel Kholmsky ; mais ce jeune bëros refusa 
d'obéir et fit à son père cette noble réponse : 
« Nous attendons les Tafars. » Il dit au prince 
Rbolmsky : « J^ aimercds mieux mourir à cette 
» place cjue de Tn' éloigner un seul instant de 
» V armée. » Enfin , le grand prince céda au 
vœu général , et donna sa parole de s'opposer 
au khan. 11 fit à la même époque sa paix avec 
ses frères dont les ambassadeurs se trouvaient 
alors à ÎMoscou ; il leur promit de vivre désor- 
mais en parfaite intelligence avec eux et de leur 
accorder de nouveaux domaines, sous la seule 
condition qu'ils viendraient incessamment le 
joindre avec leurs troupes pour sauver la patrie 
en danger. Leur mère , le métropolitain , l'ar- 
chevêque de Rostof, de sages conseillers, et 
surtout le péril imminent qui menaçait la Russie, 
concoururent , à l'honneur des deux parties , à 
rétablir la concorde parmi ces frères désunis. 
Jean prit les plus sages mesures pour la défense 
des villes; il détacha les habitans de Dmitrof sur 
Péreslavlc, les Moscovites sur Dmitrof, fit brûler 



^ DK RUSSIE. 18^ 

les villages autour de la capitale, et le 5 octobre^ 
après avoir reçu la bénédiction du métropolitain , 
il repartit pour rarméc. Personne no montrait 
alors plus de zèle que le clergé pour affranchir 
la patrie du joug de Tesclavage, et ne démontrait, 
avec plus de force , la nécessité de conquérir la 
liberté le fer à la main. Le métropolitain Géronce, 
en bénissant le monarque , lui dit avec attendris- 
sement : (c due Dieu protège votre einpire et 
)) vous accorde la victoire , comme autrefois d 
» David et à Constantin ! Ayez ^ 6 mon cher 
)) filSf ce courage et cette jermeté cjui doivent 
» animer un soldat de Jésus-Christ : un honpat- 
» teur sait, cjuaud il le faut ^ sacrifier sespropT'es 
« Jours pour ses brebis : vous n'êtes point un 
» berger mercenaire _, délivrez donc le troupeau 
» que le Seigneur vous a confié y de la dent 
» meurtrière du loup qui s' approche de nosfron- 
» tières. Dieu sera notre aide. » jA-MEN ! s'é- 
crièrent tous les autres ecclésiastiques en priant 
le grand prince de ne pas céder aux lâches et 
perfides insinuations des prétendus amis de la 
paix. 

Jean se rendit h Krémenetz , petite ville sur 
le bord de la Louja , et fit savoir à ses voiévodes 
que ce serait de là qu'il dirigerait toutes leurs 
opérations. Nos troupes étaient disposées sur une 



i86 HISTOIRE 

étendue de soixante yerstes, et en attendant Ten- 
nemi, elles avalent repoussé son avant-garde qui 
voulait passer l'Ougra. Le 8 octobre , au lever 
du soleil , toutes les masses du khan s'appro- 
chèrent de cette rivière, sur Ja rive opposée de 
laquelle se trouvaient le fils et le frère du grand 
prince. On tira quelques flèches de part et d'autre, 
et les Russes employèrent même des armes à 
feu : la nuit vint mettre fin au combat. Les se- 
cond_, troisième et quatrième jours, on combattit 
encore , mais de loin. Enfin , voyant que nos 
troupes n'étaient pas disposées à prendre la fuite 
et surtout qu'elles se servaient avec succès de 
leurs arquebuses, Akhmat se retira à deux verstes 
de rOugra ; il établit son camp sur de vastes 
prairies , et envoya de gros détachemens de 
son armée pour faire des vivres dans les pays 
lithuaniens. Cependant plusieurs Tatars s'avan- 
çaient quelquefois jusqu'au bord de la rivière et 
criaient à nos soldats : « Laissez passer librement 
» notre tzar, autrement il se fera jour jusqu'au 
» grand prmce _, et alors malheur à vous ! » 

Au bout de quelques jours, Jean tint un con- 
seil de guerre avec ses voïévodes : tous mon- 
trèrent la résolution la plus intrépide , malgré 
les détails que l'on donnait sur la force prodi- 
gieuse de l'armée ennemie. Le grand prince avait 



DE RUSSIE. iSrr 

malheureusement pour favoris deux boyards , 
Ostchera et Grégoire Mamon, dont la mère avait 
étc brûlée vive comme sorcière, par ordre de 
Jean de Mojaïsls.. Ces seigneurs ^Ta^ ctpuissans, 
selon l'expression de la chronique, chérissaient 
leurs biens , leurs femmes et leurs en fans beau- 
coup plus que la patrie , et ne cessaient de soiif- 
flcr au monarque qu'il devait tout sacrifier pour 
obtenir la paix et se moquer de l'héroïsme de 
notre clergé qui, sans aucune idée des chances 
de la guerre, ne respirait que la mort et le car- 
nage. Ils retraçaient au grand prince le sort de 
Vassili-l' Aveugle , son père , fait prisonnier par 
les Tatars, et ne rougissaient pas de lui persuader 
que les souverains de Moscou , ayant prêté ser- 
ment de ne jamais tirer le glaive contre la horde, 
ne pouvaient lui déclarer la guerre sans se rendre 
coupables de perfidie. Ces insinuations agissaient 
avec d'autant plus de force sur l'esprit de Jean, 
qu'elles étaient plus conformes à son système de 
circonspection. Ses favoris parlaient ainsi pour 
conserver leurs richesses. Jean craignaitde perdre 
une puissance , fruit de dix-huit ans de travaux, 
et comptant peu sur la victoire , il voulait la 
conserver à force de présens , de prévenances 
et de promesses j en un mot , il se décida à en- 
> 0}'er le boyard Jean Tovarkof , pour faire des 



l88 HISTOIRE 

propositions de paix à Akhiiiat et à Ternir, prince 
de la liorde. Mais le tzar les rejeta toutes ainsi j 
que les presens , et repondit au boyard : « Je 
» suis venu jusqu'ici pour me venger de laperfî- 
)) die de Jean y afin de le punir de ce que depuis 
» neuf ans, il n'a pas dcdgné paraître devant 
» inoi pour me rendre hommage et m' apporter 
» le tribut accoutumé j qu'il se rende en per- 
» sonne aupT'ès de moi y et alors nos princes in- 
y> tercédant pour lui , je pourrai lui rendre mes 
» bonnes grâces. » Ternir refusa également les 
présens qui lui furent offerts , et il répondit que 
le seul moyen qui restait à Jean pour apaiser 
le courroux d'Akhmat, était de baiser Vètrier 
de ce monarque irrité. Le grand prince n'ayant 
point voulu s'abaisser à un acte de servitude aussi 
abject , Akhmat se radoucit , et fît dire à Jean 
qu'il pouvait envoyer à sa place , son fils ou son 
frère ou même le boyard Nicepliore Bassenok, 
ami de la horde. Le monarque moscovite rejeta 
cette nouvelle proposition , et les négociations 
furent ainsi terminées. 
T>rttreflc A peine ces pourparlers étalent-ils parvenus 
quT Va!- à la connaissance du clergé , que le métropolitain 
grami"*" Géronce, l'archevêque Vassian , et Païssius, abbé 
prince. ^^ j^ Trinité, rappelèrent au grand prince, par 
des écrits pi us persuasifs encore que leurs discours. 



HE RUSSIE. 189 

la parole qu'il avait donnée de prendre vigou- 
reusement la défense de la patrie et de la religion. 
Voici comment s'exprimait l'archevcqueVassian. 
« Notre devoir est d'annoncer la vérité aux 
;) rois, et ce que je vous ai déjà dit de vive voix, 
» o le plus grand des monarques de la terre , 
» je vous l'écris encore aujourd'hui , inspiré par 
» le désir d'aflérmir votre âme et votre puis- 
» sance. Lorsque touché des prières et des bons 
» conseils du métropolitain , de votre auguste 
» mère , de tout ce que nous avons de princes 
» et de pieux boyards , vous partîtes de Moscou 
)) pour votre armée , dans la ferme intention 
» d'attaquer l'ennemi des chrétiens ; nous autres, 
» destinés à intercéder pour vous auprès de Dieu , 
» prosternés jour et nuit devant ses saints au- 
» tels , nous l'avons supplié de vous accorder 
» la victoire : cependant nous apprenons qu'à 
» l'approche d'Akhmat , de ce farouche guer- 
)) rier, qui fait périr des milliers de chrétiens, et 
» menace votre trùne et la patrie , vous reculez 
» devant lui , vous lui demandez la paix et lui 
» envoyez des ambassadeurs, tandis que cet im- 
» pie ne respire que vengeance, et qu'il méprise 
» votre prière. Ah , seigneur ! à quels avis prê- 
» tez-vous donc l'oreille ? Que vous conseillent- 
') ils ces hommes indignes du nom de chrétiens ? 



IQO • llISTOiP..E 

» n'ést-ce pas de jeter \ os boucliers et de prendrt* 
); honteusement la Cuite ? Mais , réflëcliissez de 
» quel degré de grandeur ils font descendre 
» votre majesté ; à quel état d'humiliation 
)) ils vont la réduire. Voudriez-vous , ô prince ! 
» livrer la Russie au fer et à la flamme , les 
» églises au pillage , et vos sujets au glaive de 
» l'ennemi ? Quel cœur assez insensible pourrait 
» ne pas se briser à la seule idée d'un semblable 
» malheur ? Seigneur! le sang du troupeau crie 
)) vengeance en accusant son pasteur. Mais où 
)i fuirez-vous ? Dans quel lieu oserez-vous ré- 
» gner après avoir perdu les brebis que Dieu 
)) vous a confiées ? Planerez-pous comme V aigle, 
» et irez'vous établir votre nid au milieu des 
» étoiles? Mais le Seigneur uous précipitera 
n de cet asile même. .... Non , nous espérons 
» dans le Dieu tout-puissant; non, vous ne nous 
» abandonnerez pas ; vous rougirez du nom de 

» fuyard, du nom de traître à la patrie! 

>) Déposez toute crainte , redoublez de confiance, 
» d'espoir dans le Seigneur et dans sa force ! 
» Alors un seul de nous en immolera mille, et 
)) deux en feront fuir dix mille; car, d'après les 
» paroles d'un homme saint : il n'est point de 
n Diau semblable au notre. La vie et la mort 
i) sont entre ses mains : il donnera sa force à 



DE R U s s 1 £ - 1 f) T 

)i VOS guerriers. Le pliilosophe païen Democritc 
» mettait an nombre des vertus d'un roi la pré- 
» voyance dans les affaires , la fermeté et le 
» courage. ^îontrcz-vous le diiïne émule de vos 
» ancêtres qui , non-seulement conservaient leur 
» propre pays , mais faisaient encore de bril- 
» lantes conquêtes : rappelez-vous Igor , Svia- 
» toslaf, Vladimir, qui eurent les souverains de 
» la Grèce pour tributaires. Souvenez-vous de 
») Vladimir ^lonomaquc, la terreurdes Polovtsi; 
» et voire bisaïeul , le grand , le généreux Dmi- 
» tri , n'a-t-il pas triomphé, sur le bord du Don, 
» de ces mêmes Tatars? On le voyait braver le 
» danger et combattre toujours à la tête de son 
» armée. // iic disait pas j j^ ai une feimne , des 
» enfansj des richesses , et quand je serai privé 
n de mon pays , j'irai habiter une autre con- 
» trée : il présenta , au contraire , un front 
)) intrépide àMamaï, et le Seigneur protégea sa 
;) noble tête au jour du combat. Diriez-vous que 
» le serment, prêté par vos ancêtres, vous engage 
» à ne point lever le bras contre les khans? mais 
f) Dmitri l'a levé ce bras vengeur. D'ailleurs, le 
» métropolitain , et nous autres représentans de 
» Jésus-Christ , nous vous délions de ce serment 
» arraché par la force ; nous vous donnons tous 
» notre bénédiction , et vous conjiu-ons de mar- 



ÏÇ)2 UlSTOIKt 

w cher contre Akhmat , qui n'est point un tzar, 
» mais bien un brigand et un ennemi de Dieu. 
)) Un manque de foi qui peut sauver l'Etat, est 
w préférable à une fidélité capable d'entraîner 
» sa ruine. Par quelles lois saintes , monarque 
» orthodoxe , êtes-vous obligé de respecter cet 
)) impie usurpateur, qui n'a soumis nos faibles 
)) ancêtres au joug de l'esclavage , que par l'em- 
)) pire de la force , cet impie devenu tzar sans 
» avoir jamais été de la race des tzars ? Ces" cruels 
)) événemens furent l'effet du courroux céleste : 
» mais Dieu est un père plein de tendresse pour 
)} ses enfans ; il sait, quand il lui plaît, punir et 
i) pardonner; et si jadis il submergea Pharaon 
w pour sauver le peuple d'Israël , il vous sauvera 
» de même aujourd'hui , vous et votre peuple , 
» si vous purifiez votre cœur par la pénitence , 
» car vous êtes homme et pécheur. Le repentir 
» d'un monai'que est l'engagement sacré d'ob- 
» server les lois de la justice , de chérir son 
» peuple , de renoncer à tout acte de violence , 
» et de faire grâce aux coupables eux-mêmes. 
» C'est alors que Dieu vous élèvera parmi nous, 
» o prince, comme jadis il éleva Moïse , Josué 
)) et les autres libérateurs d'Israël , afin que la 
)) Russie , nouvelle Israël , soit délivrée , par 
» vous, de l'impie Akhmat, cet autre Pharaon : 



DE RUSSIE. igj 

>) les anges voleront à votre secours du haut des 
» cieux , et le Seigneur vous enverra , d^ ^ion , 
» le sceptre de la force. Vos ennemie seront 
n vaincus , lis se troubleront , et la mort sera 
)) leur partage. Ainsi, dit le Seigneur : Je vous 
» ai glorifié j roi de vérité y je vous ai pris par 
» la main droite j et je vous ai fortifié pour que 
:-) les nations vous obéissent , et que vous puissiez 
n ruiner la force des rois y et je vais devant vous, 
•' et j'aplanirai les montagnes y je briserai les 
» portes d'airain et les verroux de fer(a.)... , et 
» le Très-Haut vous accordera un règne glorieux 
» à vous et aux fils de vos fils , de génération en 
» ge'nération , dans tous les siècles des siècles 
» C'est pourquoi nous le prions , jour et nuit , 
» de disperser les races impies qui désirent le 
y) carnage; qu'elles soient éblouies parles éclairs 
») célestes , et réduites à lécher la terre , ainsi 
.') que des chiens aflamés. Nous sommes com- 
» blés de la joie la plus vive en entendant par- 
» 1er de votre valeur et de celle des fils que 
» le Ciel vous a donnés : vous avez déjà dé- 
» fait les infidèles; mais souvenez-vous de cette 
^j parole de l'Evangile : Celui qui souffrira j us- 
') qu'à la fin, sera sauvé (b). Enfin, je vous 

(a) Isaïe , cliap. 45, )^ i et 2. 
L) S. INIatb. , chap. lo, f 22. 
TOMCVI. K. 



ig4 HISTOIRE 

n prie, seigneur, de ne point blâmer mes J'aiblcs 
)) pa^plcs ; car il est écrit : Expose la raison 
» au sâ^e, et il en deviendra plus sage (ji) . Ainsi 
» soit-il ! Recevez notre bénédiction , vous, voire 
)) fils, tous les boyards et voiévodes , et tous 
» vos braves guerriers , enfans de Jésus-Christ. 
» Amen. » 

A la lecture de cette lettre , dicfne de la grande 
âme de cet homme immortel , Jean , est-il dit 
dans la chronique , sentit son cœur se remplir 
de joie , de courage et de force : il éloigna toute 
idée de paix, et ne songea plus qu'aux moyens 
de remporter la victoire et de se préparer au 
combat. 11 fut bientôt joint par ses frères, Boris 
et André , qui , sans reproches , sans excuses et 
sans conditions, lui amenèrent leur nombreuse 
armée : les frères se donnèrent le baiser de paix , 
et jurèrent de vaincre ou de mourir ensemble 
pour la patrie et la religion. 

Quinze jours se passèrent dans l'inaction : les 
Russes et les Tatars s'observaient les uns et les 
autres , car ils n'étaient sépares que parl'Ougra , 
rivière à laquelle les premiers donnaient le nom 
de Ceinture de la Sainte- J^ ierge , rcmpait des 
Etats moscovites. Akhmat détacha sa cavalerie 
d'élite sur Opal<^of, et lui ordonna de passer l'Ola 

(a) Salo. , prov. IX , >' 9. 



D E R U s s I E . ï gS 

à l'rnsu de l'ennemi : mais les voïcvodes de Jean 
surent s'opposer à ce mouvement. Al.hmat, fu- 
rieux de voir échouer son projet , menace de 
s'ouvrir une route à travers les rivières , dès 
qu'elles seraient glacées ; il attendait l'hiver et 
les Lithuaniens, dont on ne recevait aucune nou- 
velle. A la fin d'octobre , il survint de fortes 
gelées ; et le grand prince , voyant l'Ougra cou- 
verte de glace , donna ordre à tous ses voïévodes 
de se replier sur Rrémenetz , afin , disait-il , de 
se mesurer avec le khan dans les champs de Bo- 
rofsk, plus favorables pour une grande bataille. 
Ces paroles étaient , sans doute, d'accord avec 
sa pensée ; mais les boyards, ainsi que les princes, 
reçurent cet ordre avec étonnement , et les 
troupes furent saisies de frayeur, dans l'idée que 
la peur seule portait le grand prince à refuser le 
combat. L'armée russe ne se retira pas, elle s'en- 
fuit dans le plus grand désordre : par miracle , 
dit la chronique, les Tatars, voyant la rive gauche 
de rOugra abandonnée par les Russes , s'imagi- 
nèrent que c'était une ruse de guerre, et que 
ceux-ci ne fuyaient que pour les provoquer au 
combat , et qu'ils leur avaient préparé des embû- 
ches; enfin le- khan , saisi d'une terreur panique, 
se hâta de s'éloigner : on vit alors un spectacle ^'^ 

incouî-evable ; deux armées fuvant l'une de- 



novem- 



ig6 HISTOIRE 

vaut Tautre , sans être poursuivies par per- 
sonne. Les Russes s'arrêtèrent à la fin ; mais 
Akhmat se retira dans ses foyers, après avoir 
ruiné douze villes de Lithuanie, pour punir Ca- 
simir de ne pas lui avoir envoyé les secours qu'il 
lui avait promis. 

Ainsi se termina cette dernière invasion des 
Tatars ; le tzar s'éloigna sans avoir pu enta- 
mer nos frontières , ni emmener un seul Mos- 
covite en esclavage. A son retour , Amour- 
toza, son fils, entra dans un canton de l'U- 
kraine , d'où il fut bientôt chassé par les frères 
du grand prince , envoyés , avec des troupes , 
sur les pas de l'ennemi. L'annaliste de Razan , 
seul , explique , d'une manière très - satisfai- 
sante , cette fuite extraordinaire du khan Akh- 
mat , en disant que le tzarévitch Nordooulat et 
le voïévode de Zvénigorod eurent le bonheur 
d'exécuter les ordres de Jean : ils arrivèrent dans 
la horde, s'emparèrent de la ville de Bâti ( pro- 
bablement Saraï); ils firent un grand nombre de 
prisonniers, un énorme butin , et auraient pu 
détruire de fond en comble ce repaire de nos en- 
nemis, si Obouyaz, seigneur de Nordooulat , ne 
les en eût empêchés par ses représentations. 
i< Qu'allez -vous faire, dit-il à son tzarévitch? 
» ^ueS'VOus oublié que cette ancienne horde est 



DE RUSSIE. 197 

» notre mère commune y que c'est à elle que 
« nous délions tous notre existence ? Vous avez 
(( rempli les devoirs que vous prescrivait Vhon- 
n neur et le vœu que vous aviez fait de servir la 
n Moscovie y vous avez porté un coup terrible 
» d Akhmat : c'en est assez ,• épargnez les tristes 
» débris de sa puissance, m 

Nordooulat se retira ; et à la nouvelle que 
ses Etats étaient en proie au meurtre et an pil- 
lage , le khan abandonna la Russie pour voler 
au secours de son propre pays. Cette circons- 
tance fait le plus grand honneur au génie de 
Jean, qui, ayant pris d'avance toutes les me- 
sures nécessaires pour éloigner Akhmat de la 
Russie , en attendait l'effet de jour en jour : 
elle explique pourquoi il éludait d'en venir à une 
affaire décisive ; mais les autres annalistes en at- 
tribuent toute la gloire à Dieu seul. « Que des 
» hommes vains et faibles , disent-ils , ne célè- 
» brent point la terreur de leurs armes! Nofij 
» ce n'est pas cl la force de ses guerriers , ce 
» n'est pas d la sagesse humaine que la Russie 
» doit son salut, mais uniquement à la bonté du 
» Dieu des armées. » Jean congédia ses troupes, 
et se rendit aussitôt à Moscou , avec ses fils et 
ses frères, afin de rendre grâces au Tout-Puissant 
d'une victoire qu'il avait daigné lui accorder sans 



ig8 HISTOIRE 

effusion de sang ; il ne fut pas couronné de lau^ 
riers comme le vainqueur de Marnai , mais il af- 
fermit sa couronne sur sa tête, et consolida l'in- 
dépendance de son empire. XiC peuple se livra 
aux transports de la joie la plus vive ; et le mé- 
tropolitain institua une fête annuelle, fixée au 25 
juin, en l'honneur de la Ste .-Vierge, ainsi qu'une 
procession solennelle en mémoire du jour où la 
Russie avait brisé le joug des Mogols : car, ici 
finit entièrement notre esclavage. 
Destine- Akhmat éprouva le sort de Mamaï. Sorti de 
tion <i. la jj^ Lithuanie avec un riche butin , il excita l'envie 

i^rarule " 

luon ' *^^ d'ivak , prince du Schiban ou de Tumen , qui , 
d'Akb- avec Yamgourtcheï et Moussa, mourza des Ta- 
tars Notais, s'avança contre lui à la tète de seize 
mille cosaques , et le poursuivit depuis les rives 
du Volga jusqu'au petit Donetz. C'est là que le 
khan s'arrêta. Après avoir licencié ses houlans , 
il résolut de passer l'hiver dans les environs d'A- 
zof. Mais Ivak s'en approcha pendant la nuit ; et 
dès l'aurore , ayant cerné la tente du tzar , il 
tua, de sa propre main , Akhmat , plongé dans 
un profond sommeil , s'empara sans combat de 
son camp , prit ses femmes , ses filles , toutes 
ses richesses , un grand nombre de captifs lithua- 
niens et du bétail : de retour à Tumen , il envoya 
annoncer au grand prince que l'ennemi de la 



luac. 



DE RUSSIE. 199 

Russie n'existait plus. Cependant la grande horde 
n'était pas entièrement anéantie ; les fils d'Akh- 
mat conservaient encore le nom de tzars au fond 
des déserts du Volga ; mais la Russie ne fut plus 
leur tributaire ; et la célèbre capitale de Bâti, où, 
depuis deux siècles, nos princes allaient ramper 
devant les kliaus , ne conserva de son antique 
splendeur que des ruines , que l'on voit encore 
aujourd'hui sur les bords de l'Akhtouba , et qui 
servent de repaire aux serpenset à d'autres reptiles. 
Depuis cette époque , les Tatars Schibans et No- 
gais , dont les camps se trouvaient entre le Bou- 
zoulouk et la mer d'Aral, commencent h jouer 
lin rôle dans notre histoire , à avoir des relations 
avec Moscou, et à servir souvent d'instrumens à sa 
politique. Le prince Ivak de Tumense vantait de 
descendre de Genghiskan, et prétendait avoir plus 
de droits au trône de Bâti qu'Akhmat, ses frères 
et ses fils j car, selon lui, ils n'étaient que les 
en fans de Témir-Koutlouï, tandis que le titre de 
tzar des Musulmans n'appartenait réellement 
qu'à lui seul. 11 rechercha l'amitié de Jean,- et 
tout en se glorifiant du titre de monarque , son 
égal , il n'osa pas nous demander un tribut , ni 
penser que les Russes étaient les esclaves nés de 
chaque khan des Tatars. 

Il est cependant curieux desavoir quelle étail 



20O HISTOIRE 

alors à Moscou la disposition des esprits. Malt^rt- 
les prudentes mesures prises par Jean pour dé- 
tourner de ses Etats les malheurs que lui prr>pa- 
rait Akhmat ; malgré la fuite des ennemis qui 
avaient laissé intacte et l'armée et la Russie , 
les Moscovites , au milieu des fêtes et des ré- 
jouissances , étaient loin d'être entièrement sa- 
tisfaits de leur souverain : ils pensaient, qu'eu 
celle occasion , il n'avait montré ni ce courage 
qui caractérise les grandes âmes , ni ce noble 
dévouement qui porte à se sacrifier pour l'hon- 
neur et la gloire de son pays. Ils reprochaient à 
Jean d'avoir, au moment où il se préparait à la 
guerre , envoyé son épouse au fond des provinces 
septentrionales , plus occupé de sa sûreté person- 
nelle que de celle de sa capitale , où il était d'une 
grande importance d'encourager le peuple par 
la présence de la famille du grand prince. Ils 
blâmaient avec la même sévérité Sophie , qui , 
sans aucun motif de fuir un danger chimérique, 
avait couru d'une ville à l'autre, avec les femmes 
des boyards, sans vouloii' même s'arrêter à Bie- 
lozersk , et s'était portée du côté de la mer , per- 
mettant à ses nombreux serviteurs de piller les 
habitans des provinces qu'elle traversait , traités 
par elle en pays ennemis. C'est ainsi que l'action 
la plus glorieuse de Jean, au jugement de !a 



DE RUSSIE. 201 

postérité, celle qui affranchit , pour toujours, 
la Russie du joug des Mogols , ne fut pas à 
l'abri des reproches des contemporains, qui y 
virent de la timidité et de l'irrésolution ; cette 
prétendue faiblesse est souvent le fruit delà plus 
haute prudence humaine, qui n'est pas celle des 
Dieux , et qui prévoyant beaucoup , est loin en- 
core de tout prévoir. 

Lanalion dopnait, au contraire , les plus grands 
éloges à la fermeté de notre clergé, surtout a 
celle de l'archevêque Vassian , dont l'épître an 
grand prince fut relue et copiée avec le plus vif 
intérêt par les zélés patriotes. Ce vertueux pré- 
lat eut à peine le temps de bénir le commen- 
cement de l'indépendance de la Russie : il tomba 
malade et mourut, pleuré de tous les bons ci- 
toyens. Sa mémoire est restée pour toujours in- 
séparable du souvenir de cette glorieuse époque 
du règne de Jean III. 

La même année mourut André le jeune , frère ^^,,^^ 
de Jean , prince cliéri du peuple pour sa fidélité et i^ ,>"',,'" 
pour le courage qu'il avait déployé dans l'expédi- ^'^'g,.,,^," 
tion contre Akhmat. Dans son testament , il se re- r''"cc. 
connaît débiteur de Jean d'une somme de trente 
mille roubles pour paieniens qu'il aurait dii ef- 
fectuer dans les hordes, à Kazan, au tzarévitch 
Daniar ; il ordonne de racheter dlfférens etfefs 



liSi. 



202 1I15TOIKK 

mis cri gage par lui chez phisieiirs particuliei^. 
Comme il ne laissait ni femme ni enlaiis , il lègue 
au monarque son apanage , aux fils de Jean des 
images, des crucifix, des ceintures et des chaînes 
d'or ; à ses frères Boris et André' quelques do- 
maines; enfin , au couvent de la Trinité, quarante 
Mllages dans la province de Vologda. Devenant 
de la sorte unique héritier de ceux de ses parens 
qui mouraient sans postérité , le grand prince 
confirma par de nouvelles patentes à André 
l'aîné, à Boris et à leurs enfans, la possession de 
leurs apanages héréditaires avec une partie des 
revenus de ^Moscou. Il donna au premier Mo- 
jaisk , et au second quelques villages, à condi- 
tion qu'ils ne toucheraient jamais à ses acqui- 
sitions présentes et à venir : il est fait mention, 
dans ces traités, des frais à faire pour la horde ; car, 
bien que le grand prince ne craignît pas de rede- 
venir tributaire des Tatars , cependant il pré- 
voyait l'indispensable nécessité d'acheter leurs 
services , afin de disposer , à notre profit , du 
reste de leurs forces. André et Boris s'enga- 
gèrent également a contribuer aux dépenses 
qu'exigeait l'entretien du tzarévitch Daniar , ainsi 
que de Nordooulat et Aidar , frères de Mengli- 
Ghireï, dont le dernier avait été exilé à Vologda ; 
ils consentirent à fournir leur part des présens 



DE RUSSIE. 20Ù 

([uà fallait envoyer en Tauridc , à Razan et 
dans les camps des Nogais. 

Après avoir ainsi triomphe d'Akhmat et rendu sJie^eH 
le calme à la Russie , comme à son propre cœur, ^''""" 
par la paix qu'il venait de conclure avec ses frères, 
Jean expédia à Mengli-Glnrei le boyard Timo- 
tlièe , pour lui faire part de ses succès, et lui re- 
nouveler le souvenir du traité par lequel il 
s'était engagé d'agir toujours de concert avec les 
Russes conti'e la horde du Volga , ainsi que contre 
Casimir, au casque les successeurs d'Akhmat ou 
le roi de Pologne vinssent de nouveau attaquer 
nos provinces. Ce boyard devait avoir un entre- 
tien particulier avec Imenek, prince de Crimée , 
notre ami , et remettre à sou fils Dovletek une 
sauve-garde , munie d'un sceau d'or , pour l'au- 
toriser à séjourner libiement dans tous les Etals 
moscovites ; car Dovletek qui se fiait très-peu à la 
stabilité des choses dans la Tauride , avait de- 
mandé au grand prince cet acte de garantie. 
Etrange vicissitude du sort qui permit que la 
Russie , si long-temps déchirée par les Tatars , 
devînt leur protectrice et leur asile dans le mal- 
heur. 



204 HISTOIRE 

CHAPITRE IV. 

Suite du règne de Jean 
1480 — 1490- 



Guerre avec l'Ordre de Livonie. — Affaires de Lithuanie. 
— Le khan de Crimée ravage Kief. — Guerre du fils 
d'Akhmat contre le khan de Crimée. — Relations ami- 
cales entre Jean et Mathias, roi de Hongrie. — Ma- 
riage du fils de Jean avec Hélène, fille d'Etienne, hos- 
podar de Moldavie. — Conquête de Tver. — L'apanage 
de Vérëia réuni à Moscou. — Les princes de Roslof et 
d'Yaroslavle privés de leurs droits de souveraineté. — 
Affaires de Rézan. — Conquête de Kazau. — Négocia- 
tions avec le khan de Crimée. — Ambassade de Mour- 
toza , fils d'Akhmat, à Moscou. — Ambassade des 
Nogaïs. — Conquête de Yiatka. — Conquête du pays 
d'Arsk. — Mort de Jean le jeune. — Un médecin est 
mis à mort. — Concile contre les hérétiques juifs. — 
Le métropolitain est destitué et remplacé par un nou- 
veau. 



i.j8o. 
Guerre 



Jean entreprit à cette époque de porter un 
IThVl^ coup dangereux aux Allemands de Livonie. En 
1478 , année de la conquête de Novgorod , l'ar- 



■vonie, 



UE RUSSIE. 205 

mee moscovite avait pénétré dans leurs fron- 
tières de la Narova , d'où elle s'était retirée avec 
un riche butin. Bientôt après les marchands 
pskoviens furent arrêtés à Riga et à Dorpat ; plu- 
sieurs se virent privés de leurs biens , d'autres 
jetés dans des cachots. Les Pskoviens usèrent de 
représailles envers les marchands de Dorpat; mais 
comme ils ne songeaient point à la guerre , et 
qu'ils se croyaient en paix avec les Allemands , 
ils apprirent avec un extrême étonnement que 
les chevaliers s'étaient emparés de Vouychégo- 
rodok. Cette tiouvelle arriva à Pskof pendant la 
nuit : aussitôt on sonne le tocsin, les citoyens 
s'assemblent , et au point du jour , ils s'avancent 
contre l'ennemi, qui, ayant abandonné Vouyché- 
gorodok parait tout à coup devant Gdof. Aussitôt 
le grand prince leur envoya, de Novgorod, son 
voïévode André Nogot, et, à l'aide de ce secours, 
les Pskoviens mettent en fuite les Allemands, 
brûlent Roster sur l'Embach , y prennent quel- 
ques canons, et retournent, chargés de butin, dans 
leurs foyers. Cette invasion des Russes dans le 
territoire de Dorpat est rapportée par Bernard 
lui-même , maître de l'ordre Livonien , dans sa 
relation au chef de l'ordre Teutonique. 11 n'est 
point de cruautés dont il n'accuse les Pskoviens : 
égorger des hommes sans défense était , dit-il , 



206 HISTOIRE 

le moindre des forfaits dont ils se rendaient 
coupables. Rappelons au Iceteur les récits des 
historiens Byzantins sur la férocité des anciens 
Slaves, ou ceux de nos annalistes dépeignant l'in- 
vasion des Mogols : au rapport de Bernard , le?; 
Russes ne le cédèrent point à ces barbares. Le 
maître de Livonle médita une ven<yeance t'cla- 
tante. Instruit que le voïevode moscovite , mé- 
content des Pskoviens , s'était retiré avec ses 
troupes, et que Jean était alors en guerre avec 
Akhmat, Bernard demande des secours d'hommes 
et d'argent à l'ordre Teulonique : il était décidé 
h tout employer pour une attaque vigoureuse ; 
mais craignant de laisser échapper le temps fa- 
vorable ,il va mettre le siège devant Izborsk dont 
il brûle les environs , n'ayant pu réussir à s'en 
emparer. A l'aspect des torrens de llamme et 
de fumée qui s'élèvent des villages incendiés , les 
Pskoviens reprochent à leui' princeVassili Schouïs- 
ky de s'occuper h boire et à les piller , plutôt que 
de songer à les défendre. 

En attendant , les Allemands réduisirent en 
cendres le bourg de Kabouïli , où ils passent au 
fil de l'épée près de quatre mille habitaus^ et le 
20 août 1480 , ils assiègent la ville de Pskof. Leur 
armée était , dit-on , forte de cent mille com- 
battans : mais comme ces hommes étaient , pour 



DE RUSSIE. 20^ 

la plupart, des paysans mal armes, eiilieremenl 
étrangers à la vie militaire , leur camp immense 
disposé sur l'autre rive de la Vélika, ressemblait 
plutôt à une horde de Bohémiens où le bruit et 
le désordre régnaient de toutes parts , qu'à une 
armée en campagne. Cependant la terreur s'em- 
pare des Psko viens ; un grand nombre d'entre 
eux se mettent à fuir , et le prince Schouïsky lui- 
même monte à cheval pour imiter ces lâches ; 
mais les Pskovlens l'arrêtent ; ils font des pro- 
positions de paix au grand-maître, promèneiît 
solennellement aulour de leurs murailles les vê- 
temens de leur héros Dovmont, et bientôt le 
courage renaît dans leurs cœurs abattus. Bernard 
essaie d'incendier la ville avec treize canots de 
Dorpat , chargés d'artillerie , et les Allemands 
débarquent leurs troupes ; alors les Russes , ar- 
més de haches, d'épées, de pierres, fondent sur 
eux, et les forcent à regagner précipitammeiii 
la rivière , où ils se noient en voulant rejoindre 
leurs canots. Pendant la nuit, ils lèvent le siège , 
et s'éloignenf de la ville, a I\ous avons en vain 
» offert aux Russes de combattre dans la plaine, 
» dit Bernard dans sa lettre au chef de l'ordre 
>i Teutonique. La V élih a nous défendait Va p- 
» proche de la ville. » Les Pskov iens s'atten- 
dant à une nouvelle attaque , imj^lorèrent le 



208 HISTOIRE 

secours d' André et de Boris , frères du grand 
prince, qui se rendaient alors de Vélikii-Louki à 
Moscou avec de nombreuses troupes ; mais ceux- 
ci répondirent qu'ils avaient bien autre chose à 
faire qu'à penser aux Allemands , et chemin fai- 
sant , ils pillèrent plusieurs villages , pour punir 
les Pskoviens , dit un annaliste, de ce que re- 
doutant la colère de Jean , ils avaient refusé de 
recevoir les épouses de ces deux princes alors 
en Lithuanie. 

Bernard ayant ainsi échoué dans son entre- 
prise , licencia son armée , et cette imprudence 
coûta bien cher à son malheureux pays. Instruit 
des hostilités commises par l'Ordre , le grand 
prince , débarrassé de tous ses autres ennemis , 
envoya contre la Livonie vingt mille hommes 
sous les ordres des princes Boulgak et Yaroslaf 
Obolensky , sans compter les troupes de Novgo- 
rod, commandées par ses lieutenans. Cette ar- 
mée , qui devait se réunir à Pskof , était suffi- 
sante pour conquérir la Livonie entière. Mais, 
toujours guidé par la modération, Jean ne pen- 
sait point à cette conquête , ayant en vue d'au- 
tres acquisitions plus essentielles pour le bien de 
la Russie ; son but était seulement d'inspirer la 
terreur aux Allemands, et par ce moyen d'assu- 
rer pour long-temps la tranquillité de nos froii- 



DE RUSSIE. 20(y 

tières nord-ouest. A la fin de février, l'armëe ,/8i. 
du grand prince, cavalerie et in fauterie , entre 
dans les Etats de l'Ordre , et se divise en trois 
parties; la première se porte sur Marienbourg, 
la seconde sur Dorpat, et la troisième sur Yalk. 
L'ennemi n'osant se montrer nulle part, la Li- 
vonie se trouve, pendant un mois entier, à la 
discrétion des Russes , qui y mettent tout à feu 
et à sang : ils prennent Fellin , Tarvast , une 
grande quantité d'hommes, de chevaux, de clo- 
ches d'or, d'argent, et s'emparent de tous les 
bagages du grand-maître , qui serait tombé lui- 
même entre leurs mains , s'il n'avait réussi à s'é- 
chapper de Fellin la veille de leur arrivée. Quel- 
ques villes se rachetèrent h prix d'argent, et la 
chronique blâme la cupidité des princes Boulgak 
et Yaroslaf, qui en recurent secrètement des 
sommes considérables. Les prêtres furent ceux 
qui eurent le plus à souffrir de la cruauté des 
Moscovites. 11 est dit , dans les papiers de l'Or- 
dre, qu'ils les accablaient d'outrages , de coups 
de fouet , et les brûlaient ensuite tout vifs : les 
gentilshommes , les marchands , les laboureurs, 
les femmes et les enfans étaient envoyés captifs, 
par milliers, en Russie. Enfin le dégel mit un 
terme aux désastres de la Livonie : nos troupes 
reprirent le chemin de Pskof, et Bernard , dé- 
TOME VI. i4 



:5io iiiSTOirxt 

plorant le sort de ses États, accusait de tous ce>î 
malheurs le grand-mailre Teutonique, qui ne lui 
avait pas envoyé de secours. D'autres faisaient 
les mêmes reproches à l'évèque de Dorpat , dont 
l'armée n'avait pas voulu agir de concert avec celle 
des chevaliers. Il est certain que les circonstances 
n'étaient plus les mêmes. Pendant les trois siècles 
qui venaient de s'ëcouler, l'Ordre avait lutté 
contre Novgorod et Pskof , souvent divisées d'in- 
térêts; mais à cette époque l'unité du pouvoir 
monarchique donnait déjà à la Piussie une force 
qui devait faire trembler la Livonie pour son 
existence politique. En i^8o , les ambassadeurs 
de Jean signèrent, à Narva , un armistice de 
vingt ans avec les Allemands. 

Il n'y avait alors précisément ni paix ni guerre 
î483. avec les Lithuaniens. Jean proposait la paix, 
Liihuanie! ^lais il revendiquait les villes et les pays conquis 
par Vitovte sur la Russie : le roi, de son côté, 
réclamait Vélikii - Louki et même Novgorod. 
On se détestait de part et d'autre; l'on n'épar- 
gnait aucun moyen de se nuire en secret et ou- 
vertement. Au nombre des amis que la Piussie 
avait en Lithuanie, parmi les princes de religion 
grecque , elle comptait surtout Olschansky , Mi- 
chel Olelkovitch et Théodore Belzky. Ces ar- 
rière-petits-fils d'01gerd,mécontens de Casimir, 



nt RUSSIl-.. 211 

formèrent le projet de se soumettre à Jean, avec 
leurs apanages , situes dans le pa} s de Severslvj. 
Ce complot ayant été découvert , le roi fit arrê- 
ter les deux premiers, mais le prince Belzky 
s'enfuit à Moscou , forcé d'abandonner sa jeune 
épouse en Lithuanie, le lendemain de ses noces. 
Tels sont les détails que nos aimalistcs nous don- 
nent sur cetévénement. Voici maintenant le récit 
de l'historien de Pologne : « Les princes de Se- 
') versJc étant venus à 7^ ilna pour voir le roi , 
» rhuissier du palais ne leur permit pas d'en- 
>) trery et serra fortement le pied de l'un d^ entre 
» eux , en fermant la porte ^ V huissier fut con- 
» damné d mort par Casimir ^ mais les princes 
» ne respirèrent ptlus que vengeance^ Persuadés 
» qu'on avait voulu les offenser , et peu satis- 
» faits depuis long -temps du gouvernemejit 
» lithuanien , qui ne les aimait pas d cause de 
» la différence de religion j ils se soumire?it au 
») prince de Moscou (i5). )> Jean, qui espérait 
profiter un jour des services du prince Belzkj, 
lui fit la réception la plus honoiahle , et lui 
donna pour domaine le bourg de Démon. 

Casimir avait envoyé à Smolensk un corps de 
dix mille hommes : cependant il n'osa pas com- 
mencer la guerre ; il traita avec la plus grande 
bienveillance Ic^ députés pslioviens. à Grodno, 



212 HISTOIRE 

et satisfit avec bonté à toutes leurs réclamations 
sur les aOaires litigieuses qui existaient entr'eux et 
la Lithuanie. Cependant il conseillail secrètement 
aux fils d'Akhmat, Seid-Akhmat et Mourtoza, 
d'inquiéter la Russie, et tâchait de nous enlever 
Mengli-Ghireï , notre fidèle allié, entreprise 
dans laquelle il fut sur le point de réussir, en 
corrompant Imenek , seigneur de Crimée ; car 
en 1482, celui-ci engagea son souverain à con- 
clure la paix avec la Lithuanie : mais Jean dé- 
joua ces projets. Les ambassadeurs du grand 
prince firent de si pressantes représentations à 
Mengli-Ghircï , que ce khan déclara de nouveau 
la guerre à Casimir : pendant l'automne de 1482, 
il parut avec une nombreuse cavalerie sur les 
bords du Dnieper, s'empara de Kiet", fit prison- 
sonnier le voïévode de cette ville , la dévasta , 
mit le feu au couvent de Petchersky , et envoya 
au grand prince la patène et le calice d'or massif 
de l'église de Ste. -Sophie. Cet événement alîligea 
les dévots moscovites , pénétrés de douleur en 
voyant les Russes exciter les barbares contre leurs 
frères en religion , et les armer pour brûler , 
pour spolier les temples du seigneur , les plus 
anciens monumens du christianisme parmi nous. 
Mais le grand prince, qui ne songeait qu'aux 
avantages politiques, témoigna sa reconnaissance 



DERL'SSIE. 513 

a iNfciigll-Ghircï, l'engageant à observer à l'a- 
venir, avec le même zèle , les conditions de leur 
traité d'alliance. « Démon côté, lui (ît-il dire, 
)) je ne néglige aucune occcision de faille ce cjui 
» peut vous être agréable , et j'entretiens en 
)) Russie vos frères Nordooulat et yfidar, quoi- 
n qu'ils coûtent beaucoup à mou trésor, n II se 
conduisait etTectivement en ami fidèle et zélé de 
31engli-Gliireï. La haine que se portaient réci- 
proquement les khans de Crimée et de la horde 
d'Or, ne s'était point éteinte avec la vie d'Akh- 
mat, bien qu'en sa qualité de chef de tous les 
Musulmans, le sultan de Turquie leur eût dé- 
fendu de se faire la guerre. A l'approche du 
cruel hiver de i485, le tzar INIourtoza, qui er- 
rait avec ses nomades dans les déserts du Don , 
alla chercher un asile contre la famine dans les 
environs de la Tauride. Aussitôt Mengli-Ghireï 
prend les armes , le fait prisonnier , l'exile à 
Caffa, et défait encore les bandes de Témir, 
autre prince de la horde dorée; mais l'été sui- 
vant, celui-ci, réuni à un autre filsd'Akhmat, 
fond à l'improviste sur la Tauride , au moment 
où les habitans étaient tous livrés aux travaux 
de l'agriculture. 11 délivre Mourtoza , après avoir 
failli s'emparer de Mengli-Ghireï lui-même, et 
se retire ensuite dans ses déserts chargé du plus 



!îl ^ ■ HISTOIRE 

riche butin. A celte nouvelle le grand prince 
fait marcher une armée contre les camps des fils 
d'Akhmat, et renvoie à Mengli-Ghireï les pri- 
sonniers de Crime'e délivrés par les Russes. 
anJcai'eT^ La Hongrie était alors gouvernée par Ma- 
tbias^ ^rol ^^'^^ Korvin, fils du célèbre Hunniade , prince 
'^ric ^T' i^^i^istre par sa valeur autant que par son bril- 
Jean lli. |^,^^ génie. Ennemi de Casimir , il rechercha 
Tamitié du monarque moscovite, et lui expédia, 
en 1482 , un de ses ofiiciers, nommé Yan. Le 
gfand prince fit l'accueil le plus gracieux à cet 
ambassadeur : ensuite il le renvoya au roi son 
maître, accompagné de Féodor Kouritzin , secré- 
taire de Jean, pour faire ratifier le traité conclu à 
Moscou entre les deux puissances ; elles s'enga- 
geaient mutuellement à faire la guerre au roi de 
Pologne , dès que les circonstances le permet- 
traient. La Plongrie, dont les relations avaient 
été jadis si fréquentes avec le midi de la Piussie , 
était devenue entièrement étrangère à notre his- 
toire , depuis près de deux siècles. Jean s'env 
pressa de renouveler ces anciennes liaisons pro- 
pres à répandre la gloire de son nom en Europe, 
et à contribuer aux progrès de la civilisation 
parmi les Russes. 11 pria Mathias de lui procurer, 
1°. des artistes, à la fois fondeurs de canons et ar- 
tilleurs j 2°. des ingénieurs; y. des architectes 



DE RUSSIE. 2l5 

pour conslruire des églises , des palais et des 
villes ; ^°. des orfèvres en état de fabriquer de 
i^rands vases d'or et d'argent ; 5'\ des mineurs 
pour chercher et purifier les métaux : (( Nous 
» avons des mines d'or et d'argent y disait-il au 
» roi , mais nous ignorons Vart d'exploiter ces 
)) richesses y rendez-nous ce service , et à noire 
» tour nous mettrons cl votre disposition tout ce 
» qui se trouve dans notre riche empire. » En 
revenant à Moscou , le secrétaire Kouritzin fut 
retenu prisonnier par les Turcs , à Bielgorod , 
mais délivré bientôt après par les soins du roi de 
Hongrie et de Mengli-Ghireï. Cette nouvelle 
alliance fut confirmée de part et d'autre par de 
nouvelles ambassades, des lettres amicales et de 
riches présens. En 1488 , Jean envoya à Mathias 
une zibeline noire avec des grififes en or, garnies 
de grandes perles de Novgorod. Pour preuve 
de sa considération toute particulière, il donnait 
toujours audience en personne aux ambassadeurs 
lîongrois, aimait à causer avec eux , leur accor- 
dait la permission de s'asseoir en sa présence , et 
leur présentait lui-même une coupe remplie de 
vin. Cependant comme il savait que l'amitié des 
princes est fondée sur la politique, il observait 
avec attention celle de Mathias , et ses ambassa- 
deurs avaient ordre de l'instruire fidèlement de 



2lG HISTOIRE 

toutes les relations de ce prince avec la Turquie, 
Tempereur, la Bjhjnie et le roi de Pologne. 

A cette époque , on vit briller, dans le voisi- 
nage de la Lithuanie , une nouvelle puissance 
devenue bientôt l'objet de la politique de Jean : 
nous parlons de la Moldavie , dont nous avons 
déjà fait mention. Elle fut gouvernée par des 
voïëvodes peu connus jusqu'à Etienne IV, sur- 
nommé le Grand, qui osa tirer le glaive contre 
Mahomet II, et qui, par de célèbres victoires sur 
les nombreuses armées ottomanes, plaça son 
nom dans l'histoire à coté des plus illustres héros. 
Intrépide au milieu des dangers, aussi ferme dans 
le malheur que modeste dans la prospérité qu'il 
attribuait à Dieu seul, protecteur de la vertu, il 
commanda l'admiration des souverains et des 
peuples par son talent à créer de grandes choses 
avec de faibles moyens. La conformité des dogmes 
de religion , celle des mœurs, l'usage de la même 
langue dans le cuite divin et dans les affaires , le 
génie extraordinaire des souverains de Russie et 
de Moldavie, l'accoid de leurs avantages et de 
leurs principes , tout devait contribuer à établir 
entre eux des relations d'amitié. Non-seulement 
Etienne avait à craindre les entreprises des Turcs, 
il redoutait encore l'ambitieux Casimir ; car ce 
souverain prétendait placer la Moldavie sous la 



DERISSIE. 217 

dépendance de la Pologne ; ensuite Mengli- 
Ghireï qui, en sa qualité de vassal du sultan, le 
menaçait d'une attaque. Jean pouvait, plus que 
personne , assurer son indépendance et sa sécu- 
rité, en menaçant le roi de lin déclarer la guerre, 
et par sa médiation auprès de Mengli-Gliireï , à 
condition qu'en cas de besoin , Etienne le servi- 
rait avec zèle. Ce poïéi^ocle et hospodar (c'est le 
titre qu'il prend dans ses traités), qui luttait si gé- 
néreusement contre la violence des sultans , op- 
presseurs de la Grèce, avait d'ailleurs des droits 
particuliers à l'amitié du gendre des Paléologues, 
puisque celui-ci avait pris, avec leurs armes, l'en- 
gagement d'être l'ennemi des successeurs de 
IMahomet. 

Tout étant disposé de la sorte pour une sin- i\iaiiasr 
cère alliance, Jean et Etienne la consolidèrent îio'^jVa'n"'^ 
par des liens de famille : l'hospodar de Moldavie '^ù^, (inë 
ayant choisi pour médiatrice la mère du grand hospotW 
prince, proposa la main de sa fille Hélène au "^ ' ' l-^, 
fils arné du monarque moscovite. En conséquence 
le boyard Michel Plechtchéïef partit, avec une 
suite considérable , pour aller chercher la prin- 
cesse en Moldavie , où se fit la cérémonie des 
fiançailles. Etienne confia sa fille à trois de ses 
boyards et à leurs épouses, pour la conduire en 
Russie par la Litliuanie. Non-seulement Casimir 



3l8 HISTOIRE 

lui accorda un libre passage à travers ses États , 
il lui envoya même des présens pour témoignage 
de sa considération. Arrivée à Moscou au com- 
mencement du carême de S. Philippe (a) , Hé- 
lène alla demeurer dans le couvent de l'Ascen- 
sion , chez la mère du grand prince , en atten- 
dant le jour de son mariage , qui fut célébré le 6 
janvier. Nous verrons que le sort ne bénit pas 
cette union. 
Conf{!:cte En même temps que son adroite politique à 
ne i\tf. l'extérieur assurait le repos de son empire, Jean 
l'aggrandit intérieurement en faisant un nouveau 
pas vers l'unité monarchique. Déjà il avait sou- 
mis Novgorod , le pays de la Dvina, et rangé la 
Permie sous sa domination ; mais à quatre-vingts 
verstes de Moscou , il voyait une autre princi- 
pauté russe , dont le souverain était son égal par 
son titre et par ses droits. Semblable à une pe- 
tite île, menacée à chaque instant d'être sub- 
mergée , Tver élevait encore sa tête indépen- 
dante au milieu des domaines moscovites , dont 

(a) Les Russes admeltent quatre carêmes ; le premier , 
de sept semaines , avant Pâques; le second , de trois semai- 
nes, quelquefois quatre, avant la S. Pierre ; le troisième , 
depuis le i". août jusqu'au i5;le quatrième , cinq se- 
maines avant Noël. Pendant ce temps on ne célèbre point 
de mariages. 



1) E li U s s I E . 219 

elle était environnée de toutes parts. Le prince 
Michel , beau-frère de Jean , connaissait tout le 
péril auquel il était exposé; il n'avait pas plus 
de confiance dans les nœuds de parenté qu'aux 
traités qui devaient garantir son iiidcpendance , 
et savait que bientôt il lui faudrait opter, c'est- 
à-dire céder le trône à la première sommation 
de Jean , ou se défendre avec le secours de 
(juelque puissance étrangère. Quoique la protec- 
tion de la Lithuanie fût une faible ressource , 
comme le prouvait le sort de Novgorod , ce- 
pendant la haine personnelle de Casimir contre 
le grand prince , l'exemple des anciens souve-^ 
rains de Tver , de tout temps amis des Lithua- 
niens, et cet espoir vague que la crainte inspire 
aux âmes timorées , déterminèrent Micliel à 
faire des démarches auprès du roi. Comme il 
était veuf, il crut ne pouvoir mieux faire que 
d'épouser une petite-fille de ce monarque, afin 
de cimenter par là une étroite alliance avec lui. 
Jean, qui jusqu'alors avait disposé à son gré de 
l'armée de son beau-frère dans toutes ses expé- 
ditions importantes , s'était fait un scrupule d'at- 
tenter à ses droits; mais à peine est-il instruit 
de cette secrète alliance, qu'enchanté sans doute 
de trouver un prétexte légitime de rupture, il 
déclare la guerre à Michel, en i485. Ce prince, 



•J.10 HISTOIRE 

saisi d'eflVoi, s'empresse d'apaiser Jean par de 
nombreux sacrifices : il renonce au litre de son 
égal y se reconnaît pour son frère cadet y lui cède 
plusieurs domaines, et promet solennellement 
de fournir son contingent de troupes dans toutes 
les guerres. L'évêque de Tver fut le médiateur 
de cette paix, et le grand prince, qui ne négli- 
geait jamais une occasion de paraître indulgent 
et modéré, différa encore de quelque temps la 
perte de cette principauté. 11 est stipulé , dans 
le traité conclu alors, que Michel renonce à 
toute alliance avec le roi de Pologne ; qu'il ne 
pourra , sans une permission expresse de Jean , 
avoir de communications avec ce monarque, 
non plus qu'avec les fils de Chemyal^a , du 
prince de Mojaïsli, de Borofsk et autres fugitifs 
russes. Il jure pour lui-même et pour ses enfans 
de ne jamais se soumettre à la Lithuauie; de son 
côté , le grand prince s'engage à ne s'arroger 
aucun droit sur la province de Tver, etc. , etc. 
Mais ce traité n'était autre chose que l'agonie de 
l'indépendance tvérienne. Depuis long- temps 
Jean avait fixé le sort de cette puissance , comme 
auparavant celui de Novgorod, et pour parvenir 
à son but , il exerça les plus cruelles vexations 
contre le pays de Michel et contre ses habitaiis. 
Les Tvériens offensaient-ils les Moscovites d'une 



DE RUSSIE. 22 1 

niaulèrc quelconque , il exigeait impérieusement 
des punitions sévères, tandis que les Moscovites 
pouvaient impunément leur enlever leurs pro- 
priétés , et les accabler des. plus sanglantes in- 
jures. Toutes les plaintes de Michel étaient inu- 
tiles. Enfin les ïvériens , ne trouvant plus de 
défenseur dans leur prince , résolurent d'implo- 
rer la protection de celui de INIoscou : les princes 
Mikoulinsky et Dorogohoujsky passèrent au ser- 
vice de Jean , qui donna Dmilrof pour domaine 
au premier, et Yaroslavle au second. Plusieurs 
boyards suivirent leur exemple, de sorte qu'il 
ne resta plus à Michel d'autre ressource que de 
se ménager un asile en Lithuanie. Il y envoya 
donc un de ses affidés ; malheureusement pour 
lui cet homme fut arrêté et forcé de remettre à 
Jean la lettre que Michel écrivait au roi , preuve 
sufTlsante de sa trahison et de sa perfidie, car ce 
prince, qui avait promis de cesser toute commu- 
nication avec la Lithuanie , y excitait même 
Casimir à déclarer la guerre à Jean. L'infortuné 
Michel envoya à Moscou l'évèque de Tver et le 
prince Kholmsky pour s'excuser de cette dé- 
marche ; mais ces ambassadeurs ne furent point 
reçus. Jean donna ordre au boyard Yakof, lieu- 
tenant de Novgorod , de marcher contre Tver 
avec toutes ses forces; lui-même, accompagné 



:>.11 HISTOIRE 

de son fils et de ses frères, il sortit de Moscou 
le 21 août, à la tête d'une nombreuse arme'e et 
d'un corps d'artillerie commande par le célèbre 
Aristote , et le 8 septembre , il mit le siège de- 
vant la capitale ennemie, dont il incendia les 
faubourgs. Deux jours après, il vit arriver au- 
près de lui tous les princes, tous les boyards 
tvèriens, qui, favorisant secrètement ses inte'- 
rèts, ne rougirent point d'abandonner leur maître 
dans le malheur. Michel, réduit à la cruelle 
alternative de fuir ou de se livrer lui-même 
entre les mains de son ennemi, prit pendant la 
nuit la route de la Lithuanie. L'e'vêque, Michel 
Kholmsky, avec les autres princes, les boyards 
et les habitans , qui jusqu'au dernier moment 
étaient restés fidèles à leur souverain légitime , 
ouvrirent alors leurs portes au grand prince, et 
sortirent de la ville pour lui rendre hommage 
comme au monarque de toute la Piussic. Jean 
envoya ses boyards et ses secrétaires pour rece- 
voir le serment des habitans; il défendit expres- 
sément à ses soldats de s'abandonner à aucun 
excès dans la cité conquise. Enfin le i5 sep- 
tembre, il entra dans Tver , y entendit la messe 
dans l'église de la Transfiguration , et déclara 
qu'il donnait cette principauté à son fils Jean ; 
il le laissa à Tver. Quelque temps après son re- 



i>E RUSSIE. 223 

tour à Moscou , il envoya ses boyards à Tver , 
Staritsa , Zoublzof , Opoki , Rlin et Kliolm j 
pour enregistrer tous les domaines des ces con- 
trées et faire le dénombrement des laboureurs, 
afin de fixer le payement des impôts fonciers. 

Ainsi disparut, presque sans coup fërir , l'exis- 
tence de la célèbre principauté de Tver , qui 
depuis S. Michel Yaroslavitch , portait le nom 
de grande y et disputa long-temps de priorité 
avec celle de Moscou. Les liabitans le cédaient 
aux autres Russes sous le rapport de l'industrie 
commerciale j mais ils étaient célèbres par leur 
courage, par leur fidélité à leurs souverains. Les 
princes de Tver avaient près de quarante mille 
hommes de cavalerie ; par suite de leur inimitié 
pour les princes de Moscou , ayant refusé de 
prendre part au grand œuvre de noire aflian- 
chissement , ils perdirent le droit d'être plaints 
dans leurs malheurs. Michel Borissovitch ne laissa 
point d'enfans, et mourut dans son exil en Li- 
thuanie. 

En donnant avis à Mathias , roi de Hongrie, 
de la conquête de Tver, Jean lui fit dire : u J^ai 
» entamé les hostilités contre Casimir j en sa 
)i qualité d'allié du prince de Tver. Déjà mes 
» Ueutenans occupent plusieurs places en JÂ- 
n thuanie f et de son côté, Mengli-Ghireï j 



224 HISTOIRE 

» conformément à mes désirs ^ met tout ci fou 
)) et à sang dans les Etats de Casimir. Secon- 
» dez-jnoi donc j prince f comme nous en sommes 
)) convenus. » Mais Mathias, qui venait d'en- 
lever à l'empereur une partie considérable de 
l'Autriche avec Vienne , désirait goûter quelque 
repos à la lin de sa carrière. « Je nie réjouis de 
» toute mon âme y ccrit-il au grand prince , des 
» progrès de la monarchie russe; aussitôt que 
» j^apprendrai que vous déployez toutes vos 
» forces contre notre commun ennemi j je pous 
» promets d'exécuter les clauses de notre traité, 
» et d'entrer dans les Etats du roi de Pologne. 
n Mcdsj^ attends cette nouvelle pour commencer 
)) les hostilités. )) C'est ainsi que deux princes 
qui s'excitaient à la guerre contre Casimir , évi- 
taient d'en venir aux prises avec lui , et s'occu- 
paient d'autres soins plus essentiels au bonheur 
de leurs Etats. 
L'apana- Dcvcnu posscsscur de Tver par la force de ses 
KiaV^un^ armes, Jean n'eut besoin que d'un trait de plume 
à Moscou. pQy^, s'emparer de l'apanage de Veréïa. Vassili, 
fils unique et successeur du prince Michel An- 
dreievitch , marié à une princesse grecque , nom- 
mée Maiie, nièce de Sophie, fut, du vivant 
même de son père , obligé de s'expatrier , par 
suite , dit la chronique , d'une dissension qu'il 



DE RUSSIE. 223 

avait excitée dan^ la famille du grand prince. 
Afin de signaler la joie dont l'avait comblé la 
naissance de son petit-fils Dmitii , à la fin de i4S3, 
Jean voîjIuI donner à Hélène, sa bru, les bijoux de 
sa première épouse ; mais ayant appris que Sophije 
en avait fait présent à Marie ou à son époux, il en- 
tra contre celui-ci dans une si grande colère, qu'il 
lui fit rendre toute la dot de sa lémme , et le me- 
naça de le faire arrêter. Vassili saisi de terreur et 
cruellement blessé de cet alTront, s'étant retiré 
en Lilliuanie avec sa femme , le grand prince 
le déclara pour toujours déchu de sa principauté 
héréditaire , obligea Michel par un serment so- 
lennel , à ne plus avoir aucunes relations avec 
son coupable fils, et, par son testament, à céder 
à perpétuité au monarque moscovite les villes 
d'Yarosiavctz, de Biélo-Ozero et de Yéréïa. Mi- 
chel termina ses jours dans l'automne de i4<^^; 
avant sa mort , il nomma le grand prince son 
héritier universel , et son exécuteur testamen- 
taire, sans même oser léguer à son fils ni croix , 
ni images , marques de sa bénédiction ; il sup- 
pliait seulement le monarque de ne point ré- 
voquer les sentences portées par lui dans les af- 
faires judiciaires. 

En incorporant ainsi les anciens apanages à la 
grande principauté, Jean déracinait jusqu'aux 

Tome VI. i5 



226 HISTOIRE 

ccl^dcRoT- ï'^stes d'un système qui a\ ait ëte si funeste à la 

tofctd'Ya- 



lavlt 



Russie. Depuis long-temps Yaroslavle dépendait 
prives de (jg Moscou . Cependant , commc les princes de 
de souvc- qqHq viJle avaient encore quelques droits de suc- 
cession peu conformes aux principes de la nou- 
velle monarchie russe , ils en firent volontaire- 
ment cession au grand prince; de leur côtelés 
princes de Rostof lui vendirent la moitié' de cette 
ville, considérée encore comme leur patrimoine. 
Ainsi fut rétablie la grande principauté telle 
qu'elle avait existé sous André Bogolubsky , et 
sous Vsévolod III. Agrandie de plus par la con- 
quête de Novgorod et de ses vastes domaines , 
par l'acquisition des apanages de Mourom et de 
Tchernigof, elle méritait déjà le nom d'empire. 
Rézan seule conservait encore une ombre d'indé- 
pendance. Comme il aimait beaucoup sa sœur 
Anne , Jean y laissait régner en paix l'époux de 
cette princesse et ses fils. Vassili, son beau-frère, 
étant mort en i485, avait laissé à Jean, son fils 
aîné, la grande principauté de Rézan avecles villes 
Affaires de Pércslavle , de Rostislavle et de Pronsk ; à Féo- 

dc Rtzan. , ii i ti ' ' • i t • 

dor, son cadet, celles de rerevitesk et 1 ancienne 
Rézan , avec le tiers des revenus de Péreslavle. 
Ces deux frères vivaient dans la plus parfaite 
intellio^ence , entièrement soumis à leur mère , 
qui percevait le quart de toutes les taxes et 



DE RUSSIE. J2a7 

douanes de l'Etat. En i486 , ils firent un traité 
par lequel celui des deux qui mourrait sans en- 
faus devrait nommer l'autre son héritier , afin de 
ne pas faire passer leur principauté en des mains 
étrangères. On conçoit que ce traité fut dicté par 
la crainte où ils étaient de voir le prince de Mos- 
cou se déclarer leur successeur. 

Un nouveau succès plus éclatant illustra les 
armes si souvent victorieuses du grand prince. 
En 1478, malgré le serment qu'il avait prêté, 
et sur la fausse nouvelle que Jean, battu par les 
Novgorodiens, et dangereusement blessé, était 
rentré , lui quatrième , dans sa capitale , le tzar 
de Kazan avait, pendant Tliiver, porté la guerre 
dans la province de Viatka; il avait fait le siège 
de plusieurs villes, désolé les villages, et fait 
quantité de prisonniers emmenés en esclavage. 
Le grand prince se vengea de cet affront au prin- 
temps suivant. Les habitans d'Oustiougue et de 
Viatka incendièrent tous les villages sur les bords 
de la Kama , et Vassili Obrasctz , voiévode mos- 
covite , réduisit tout en cendres sur les rives du 
Volga. 11 s'avança même de Ni] ni -Novgorod 
jusqu'à Kazan, fit le siège de cette ville, dont 
il fut contraint de s'éloigner par un ouragan. Le 
tzar Ibrahim demanda la paix, l'obtint et mou- 
rut laissant un grand nombre d'enfans nés de 



22S HISTOIRE 

plusieurs femmes. Kazan devint alors le théâtre 
de la discorde et des projets séditieux des grands; 
les uns nommèrent pour successeur d'Ibrahim , 
Makhmet-Amin , son fds cadet , dont la mère , 
Noursaltan , fille de Ternir , avait épousé en 
secondes noces Mengli-Ghireï, khan deTauride; 
les autres penchaient pour Alégam , fils aîné 
d'Ibrahim , et ils réussirent à le faire monter sur 
le trône , avec le secours des Nogaïs. Cette 
circonstance excita le mécontentement du grand 
prince , car il s'intéressait vivement au beau- 
fils de son ami Mengli-Ghireï ; et connaissant 
toute la haine d'Alégam contre la Russie, il crai- 
gnait en outre une étroite alliance entre Kazan 
et les Nogaïs. Le jeune Makhmet-Amin s'étant 
rendu à Moscou , Jean lui donna Roschira, et fit 
observer avec soin toutes les démarches d'Alé- 
gam. Les voïévodes moscovites postés sur les 
frontières menaçaient sans cesse la capitale du 
nouveau tzar, et ce prince, détesté de ses sujets, 
ne se réconciliait avec nous, ne promettait de 
rester notre ami que pour nous tromper et exer- 
cer ensuite mille cruautés contre les Russes. A la 
fin, convaincu de la haine implacable dont ce tzar 
était animé contre les Russes, Jean fil partir au 
commencement du mois d'avril 14S7, Makhmet- 
Amin , et le célèbre Daniel Kholmsky, pour 



DE KLSSIL. 22g 

marcher contre Kazan avec une armée formi- 
dable. Le iS mai, le prince Kholmsl^y mit le 
sicge devant cette ville , et le 9 juillet il s'en 
empara ainsi que de la personne du tzar. 

Cette heureuse nouvelle fut apportée à Mos- 1487. 
cou, par le prince Riapolovsky. Aussitôt Jean 
fait célébrer la sainte messe, sonner toutes les 
cloches, et, les yeux baignés de larmes, il remercie 
le ciel d'avoir livré entre ses mains le royaume 
de _Mamoutek où son père , Vassili-l'Aveugle , 
avait langui dans la captivité. Mais l'idée de s'em- 
parer entièrement de cet ancien pays des Bul- 
gares et de l'incorporer à la Russie , ou ne se pré- 
senta pas à son esprit, ou ne lui parut alors 
qu'une imprudence : il pouvait penser aux diffi- 
cultés qu'éprouverait un monarque chrétien pour 
dompter ce peuple mahométan, d'une humeur 
belliqueuse et inquiète : d'ailleurs nous n'avions 
pas encore d'armée fixement organisée et per- 
manente pour conserver la conquête de ce pays 
\aste et peuplé. Jean se contenta de prendre le 
titre de prince de Bulgarie , mais il lui donna 
m\ roi particulier. Le prince Rholmsky mit, 
en son nom , la couronne sur la tète de 
Makhmet-Amin ; il punit de mort quelques uns 
des houlans ou princes , d'humeur séditieuse , et 
envoya Aléçam à Moscou ; les habitans de la 



2'So HISTOIRE 

capitale pouvaient à peine en croire leurs yeux, 
et le spectacle d'un khan talar prisonnier dans 
leurs murs, était pour eux aussi nouveau qu'éton- 
nant : Alégam fut exilé avec deux de ses femmes 
à Vologda ; sa mère, ses frères et ses sœurs furent 
envoyés à Kargolom , sur le lac Blanc. 
Relations Jean s'cmprcssa d'instruire Mengli-Ghirei de 
khan de cct hcureux événement ; il l'annonça surtout à la 
tzarine Noursaltan , afm que cette femme , aussi 
adroite qu'ambitieuse , guidée par la reconnais- 
sance pour l'important service qu'il venait de 
rendre à son fils, employât son crédit à conso- 
lider l'alliance entre la Russie et la Crimée. — 
Cette sincère et mutuelle amitié ne se démentit 
pas. Le grand prince informait Mengli-Ghireï 
de tous les desseins des khans de la horde du 
Volga , de leurs fréquentes négociations avec Ca- 
simir, et à la nouvelle qu'ils se portaient sur la 
Tauride, il fit marcher contre eux un corps de 
cosaques, commandé par le tzarévitch Nordoou- 
lat ; il donna en même temps l'ordre à Makhmet- 
Amin de les menacer, et conseilla à Mengli-Ghireï 
de leur opposer les Nogais. La communication 
devenant dès lors très-difficile entre la Tauride et 
la Russie , en raison des brigandages exercés par 
les Tatars du Volga contre tous ceux qu'ils ren- 
contraient dans les déserts sur les bords de l'Os- 



DE RUSSIE. aSi 

kole et de la Merle , Jean proposa d'établir une 
nouvelle route par Azof, à condition que les Turcs 
aflVanchiraient les Piussesde tout péage. Cette dé- 
marche était nécessaire pour la sécurité des agens 
diplomatiques, ainsi que pour celle des artistes 
étrangers que le grand prince faisait venir d'Italie 
et qui se rendaient à Moscou par Calïa. Indépen- 
damment des courriers ordinaires, on expédiait 
aussi en Crimée des ambassadeurs chargés de 
lettres de créance et de présens toujours fort peu 
considérables. En i486, par exemple, Jean en- 
voya au tzar trois pelisses , dont une de lynx , 
l'autre de martre, la troisième d'écureuils; trois zi- 
belines et un double ducat; à son épouse, à son frère 
Yamgourtchéï, et à chacun de ses enfans, deux du- 
cats. En échange, il désiraitrecevoir lui-même des 
cadeaux. Ayant appris que la tzarine Noursaltan 
possédait la célèbre perle de Tokhtamouisch( sans 
doute enlevée à Moscou par ce khan sous le règne 
de Dmltri Donskoï), illa demanda avec instance 
dans plusieurs lettres et l'obtint enfin de la tzarine. 
Ami sincère de Mengli-Ghireï , Jean fa- 
vorisa l'alliance de ce prince avec le roi de 
Hongrie et l'empêcha de faire une grande faute 
en politique. Ce fait est mémorable en ce qu'il 
montre la pénétration du grand prince et la 
bonhommie du kliau. Aidar et Nordooulat , 



2^2 HISTOIRE 

Aaihas- ^Vcres de Mengli-Gliireï , qui, de leur plein gre, 
Mom t )za s'étaient retirés en Russie , n'avaient plus la liberté 
»it'!hîloi- d'en sorlir. Afin d'attirer Nordooulal chez lui , 
^'^'^' Mourtoza , Khan de la horde dorée , envoya à 

Moscou , en 1487 , un des ses ofliciers porteur de 
lettres de sa part pour ce prince et pour Jean. 
u Mon frèj-e et mon ami, disait-il au premier, 
» prince juste de cœur et célèbre par tes exploits , 
>j noble appui du tj'ône des musulmans ! tu sais 
» que nous sommes en fans du même père; tu sais 
» que nos ancêtres, aveuglés par l'ambition , se 
» sont mutuellement déchirés; mais après tant 
» de mal et de carnage , les cœurs ont pris des 
» sentimens plus doux ; les vestiges de sang ont 
-» disparu sous des flots de lait , et les eaux bien- 
)) faisantes de l'amitié ont éteint les feux de la 
» guerre. Le Seigneur a puni, par les plus affreux 
') désastres, ton frère Mengli-Ghireï quia de 
» nouveau allumé les torches de la guerre civile. 
j) Ornement de la patrie , nous ne saurions, 
)j d'un œil tranquille , te voir vivre au milieu 
» des mécréans; c'est pourquoi nous t'envoyons 
)) par notre serviteur Schih-Bagloula , unpro- 
» fond salut et un faible présent , et t'engageons 
)) à dire franchement à cet officier si ton inten- 
» tion est de quitter le séjour profane que tu 
» habites. J'écris à ce sujet à Jean. Au reste, dans 



DE iiussrE. 253' 

» quelque endroit que tu fixes ta demeure, porte- 
» toi hicn,et clicris-nous comme des frères. » — 
Voici le contenu de sa lettre au grand prince. 
Mourloza à Jean, salut : « Apprends que le tzar 
» Nordooulat eut toujours de l'aftection pour 
» moi : ne le retiens donc plus et nel'empcclie pas 
» d'accepter un trône d'où je veux précipiter mon 
h ennemi Menfrli-Gbireï. Garde en ôta^e la 
)) femme et les enfans de Nordooulat, et quand 
)) ce prince aura reconquis sa couronne, il les 
» reprendra , pénétré d'amour et de reconnais- 
» sance pour toi. » Le grand prince méprisa 
l'orgueilleux langage de Mourtoza ; il retint son 
ambassadeur et en instruisit Mengli-Ghireï; il 
lui fit dire en outre que , de son côté , le roi de 
Pologne cliercliait à attirer auprès de lui Aïdar, 
autre frère du klian ; mais Mengli-Ghirei , dont 
l'esprit n'était pas fort pénétrant , et qui désirait 
lui-même céder à Nordooulat la moitié de son 
trône, afin qu'en régnant avec lui , ce prince lui 
allégeât le fardeau du pouvoir par ses talens et 
son courage , écrivit à Jean : « Permcllez-lai de 
)) se rendre auprès de moi , îious oublierons le 
» passée quant à ylïdar que je crains peu , je 
» consens à ce qu'il se retire où bon lui seni- 
» blera. » — Le grand prince répondit qu'il n'ac- 
complirait jamais un vo?u aussi inconsidéré; que 



254 nisioir. L 

l'ambition ne connaissait ni fraternité , ni gra- 
titude, et qu'avec son génie et ses partisans, Nor- 
doonlat ne se contenterait pas de la moitié d'un 
trùne qu'il avait jadis occupé seul ; qu'enfin les 
lois de l'amitié l'obligeaient de l'avertir du dan- 
ger , et de se refuser à une démarche qui pouvait 
lui être si nuisible. Ces représentations éclairè- 
rent enfin Mengli-Ghireï qui leur dut peut-être 
son salut. 

Ambas- Cependant le sort infortuné d'Alégam avait 
~\ô"aïs.* offensé les princes du Scbiban et ceux des No- 

'!*)• gaïs, qui se trouvaient en relation de parenté 
avec lui : le tzar Ivak , les mourzas Alatcb , 
Moussa j Yamgourtchéi et son épouse , expédiè- 
rent à Moscou des lettres dans lesquelles ils 
priaient Jean de rendre la liberté à cet illustre 
captif. « Vous êtes mon frère , écrivait Ivak au 
» grand prince , je suis souverain du pays des 
» musulmans, et vous régnez sur des chrétiens. 
» Voulez-vous vivre en bonne intelligence avec 
» moi, rendez la liberté à mon frère Alégam. 
» Quel profit vous revient de le retenir dans les 
u fers? Rappelez-vous que, par les traités conclus 
') avec ce prince , vous promettez d'avoir pour 
)) lui de la bienveillance et de l'amitié. » Les 
mourzas s'exprimaient d'une manière plus mo- 
deste dans leurs lettres et envoyaient au grand 



DE RUSSIE. 23^ 



prince lin profo/id sa! ni cnec un léger présent , 
ajoutant qu'ils attendaient tout de sa bonté, parce 
que leurs ancêtres avaient toujours été amis des 
monarques de Moscou. Les circonstances, di- 
saient-ils, avaient contraint la horde d'ivak à 
s'éloigner des frontières de Russie; mais ce tzar , 
vainqueur de ses ennemis, s'en était rapproché 
et désirait ardemment l'alliance du grand prince. 
Les ambassadeurs souhaitaient encore qu'il fut 
permis aux marchands nogaïs d'exercer libre- 
ment le commerce en Russie , sans payer aucun 
droit. Le monarque leur fît faire la réponse sui- 
vante : cf Je ne délivrerai pas Alégam que j'ai 
» détrôné à cause de ses perfidies et de ses par- 
» jures y mais je consens d vous accorder mon 
» amitié, d condition que le tzar Ivak punira 
)i les gens d* Alégam qui séjournent auprès de 
» luij et portent le ravage dans mes Etats ainsi 
» que dans ceux de mon fils MaJchmet - Amin; 
j) à condition quil restituera tout ce que ces 
» brigands ont enlevé , et ne souffrira plus dé~ 
» sonnais de semblables crimes. » — En atten- 
dant cette satisfaction, Jean retint à Moscou un 
des ambassadeurs et congédia les autres , leur 
ordonnant de ne plus passer en Russie que par 
l^azan et Nijni-Novgorod , au lieu de traverser 
le pays des ^îordviens comme ils l'avaient fait 



2 3G II I s T o I n E 

dans leur tlernier voyage. Ces relations qui du- 
rèrent encore quelques années, présentent peu 
d'intérêt à l'histoire : elles prouvent seulement 
([ue la horde des Nogaïs qui errait sur les bords 
du Jaïk et aux environs de Tumen, avait diflérens 
tzars et plusieurs mourzas ou princes, et que tout 
en prenant le titre de leur ami , Jean leur parlait 
le langage d'un supérieur. 11 permit au prince 
^louffa, petit-fils d'Edigée et neveu de Témir, 
de donner sa fille en mariage à Makhmet-Amin ; 
mais il défendit à ce dernier d'accorder la main 
de sa sœur an fils d'Yamgourtchcï, mourza des 
Nogaïs , dont les gens réunis auxhabltans d'As- 
trakhan, pillaient nos pêcheurs du Volga. Malgré 
toutes les instances des princes nogaïs , Alégam 
resta dans la captivité, et Jean leur Faisait ré- 
pondre à ce sujet que c'était uniquement par 
égard pour eux qu'il allégeait , de toutes manières, 
le sort de ce prisonnier. 11 leur envoyait des 
courriers , des draps d'Ypres , des gerfaults , des 
dents de poisson , et n'oubliait pas même les 
femmes des mourzas auxquelles il donnait , dans 
ses lettres, le nom de sœurs; mais il était très- 
sévère sur l'article de l'étiquette, et attentif à 
distinguer le rang des ambassadeurs : il ne ré- 
pondit jamais aux Nogaïs que par des O'iiciers 
de seconde classe, comme des trésoriers ou des se- 



DE RUSSIE. 257 

cretaircs. Le principal but de Jean , dans ses 
relations diplomatiques avec ce peuple nomade, 
était de l'armer contre les fils d'Akhmat , et de 
l'empêcher de faire incursion dans le pays de 
Kazan où Maklimet-Amin régnait comme vassal 
et fributaiivde la Russie. Nous en avons la preuve 
dans les papiers de ce temps qui contiennent une 
plainte de Makhmet contre réodor-Kissélef,ofli- 
cier moscovite , lequel ^ outre les droits ordi- 
naires, avait exigé des habitans de la province de 
Tsivil , quelques cuves d'hydromel , des che- 
vaux, des martres, des castors, des renards, etc. 

Aussitôt que Razan fut ranimée sous sa domi- soumis- 
nation , Jean III affermit son pouvoir sur la pro- v-i^ika! 
vince de Viatka. A l'époque où Daniel Kholmskj 
marchait contre Alégam, les turbulens citoyens 
de Viatka, non moins attachés à leurs anciennes 
institutions et à leur liberté que les Novgoro- 
diens leurs frères , s'étaient rendus coupables de 
la plus injurieuse désobéissance en chassant de 
leur ville le lieutenant du grand prince. Outre 
la nombreuse armée qui se trouvait sous les murs 
de Razan, Jean en avait encore une autre toule 
prête, qu'il envoya contre les rebelles, sous le 
commandement du voiévode Routouzof; mais 
les habitans de Viatka réussirent à tromper ce 
boyard , et prêtant l'oreille à leur justification il 



:jj8 iiisTOiut 

revint sans les avoir punis de leur témérité'. 
Aussitôt le grand prince nomma chefs de cette 
expédition, les princes Daniel Stchénia et Gré- 
goire Morozof qui firent le siège de Rlinof, avec 
soixante mille hommes. Les habitans promirent 
d'obéir, de payer exactement le tribut, et de 
fournir des troupes au grand prince; mais ils refu- 
sèrent obstinément de livrer les principaux au- 
teurs de la sédition. Alors les voiévodes menacè- 
rent de mettre tout à feu et à sang , et firent 
environner la ville de claies enduites de poix- 
résine. Les rebelles voyant qu'il ne leur restait 
qu'un instant pour se déterminer, présentèrent 
enfin les coupables, qui furent, sur-le-champ, 
enchaînés et envoyés au grand prince. Le peuple 
prêta serment de fidélité ; on lui donna une nou- 
velle constitution civile conforme aux lois de 
l'autocratie , et tous les notables , citoyens et 
marchands furent conduits à Moscou avec leurs 
femmes et leurs enfans. Jean répartit les citoyens 
à Borofsket à Rremenetz, les marchands à Dmi- 
trof , et il fit punir de mort trois des rebelles les 
plus coupables. 

Tel fut le terme de l'existence de cette petite 
république , fondée à la fin du douzièmtî siècle 
par des émigrés Nougorodiens , au milieu des 
déserts et des forêts habitées jadis par les Votiaks 



DE RUSSIE. 9.3<^ 

et les Tcliereniisses , au sein du repos et de 
robscurité. L'histoire fut long-temps sans faire 
nienlion de Viatka. D'abord ses habitans peu 
nombreux , soumis aux lois de la démocratie , 
se construisirent des habitations et des forteresses; 
adonnés à l'agriculture et à la chasse, ils repous* 
saient les fréquentes attaques des Votiaks : mais 
leur nombre s'augnientant de jour en jour , leurs 
connaissances dans l'économie domestique de- 
vinrent plus étendues; ils parvim-ent à chasser 
les indigènes des endroits les plus fertiles, et^s 
ayant relégués dans l'épaisseur de leurs fo^Rs 
marécageuses, ils s'emparèrent de tout le pays 
compris entre la Kama et le Youg, entre l'em- 
bouchure de la Viatka et la Syssola. Ils exercè- 
rent alors le commerce avec les Permiens, les 
Bulgares de Razan , avec les provinces orientales 
de Novgorod et celles de Moscou ; mais peu 
satisfaits de ce négoce favorisé par des rivières 
navigables, ils devinrent terribles par d'auda- 
cieux brigandages dont leurs compatriotes eux-' 
mêmes ressentirent les effets. Vologda, Ous- 
tiougue, le pays de la Dvina autant que laBulgarie, 
avaient sans cesse à redouler les incursions de 
ces Normands russes , dontles légers canots armés 
en guerre croisaient continuellement sur la Kama 
et le Volga : les annales fontsouvent mention de 






240 HISTOIRE 

VialKa vers la fin du quatorzième siècle. Un géné- 
ral de Toklitamouiscli incendia les villes de celle 
province. Le fils de Dinitri Donskoi établit son 
pouvoir sur elle ; son petit-fils y restreignit la 
liberté républicaine, anéantie enfin sous l'arrière- 
Conquètc petil-fîls dc cc tjrand prince. La conquête de Viat- 

du pays , . . 

d'AisL ka fournit aux voïévodes de Jean l'occasion dc 
soumettre également le pays d'Arsk (où se trouve 
aujourd'hui la ville du même nomj .Cette province 
de l'ancienne Bulgarie avait ses princes particu- 

£s : ils furent faits prisonniers et envoyés à Mos- 
, mais rendus ensuite à la liberté lorsqu'ils 
eurent prêté serment de fidélité au grand prince. 
Mort (lu Un malheur domestique vint troubler la joie 
ce Jean"" causéc par ces brillans événemens politiques , 
i^çjo. signalés tous par la sagesse et l'heureuse étoile 
jdu monarque. Digne héritier du grand prince, 
le jeune Jean , chéri de son père et du peuple , 
ardent, et modèle de bravoure dans les combats, 
tomba malade , en 1490 ; il éprouvait des élance- 
mens dans les jambes. Quelques mois auparavant, 
les fils de Ralo Paléologue , dans un voyage 
qu'ils firent à Venise, avaient ramené avec eux 
plusieurs artistes , ainsi qu'un médecin nommé 
JMistr-Leon, Juif de nation, qui se chargea de gué- 
rir le malade ^ annonçant au monarque qu'il en 
répondait sur sa tête. Jean se fia à ses promesses 



DE RUSSIE. 241 

et lui ordonna de commencer le traitement. Ce 
médecin, beaucoup plus hardi qu'habile, appli- 
qua aux pieds du malade des vases de verre rem- 
plis d'eau bouillante , et lui prescrivit une potion. 
Le mal ne fit qu'empirer, et, après de longues 
souffrances, le jeune prince mourut à l'âge de 
trente-deux ans , objet des regrets de son père et 
de ses sujets. Jean fit aussitôt arrêter l'imprudent 
docteur , et six semaines après il le condamna 
à mourir en place publique. Ce châtiment qui Un me- 
nous paraît si cruel , ne passa aux yeux du peuple damne à 
que pour un acte de justice ; car en trompant le 
monarque , Lëon avait lui-même prononcé sa 
propre condamnation. Un autre médecin, Alle- 
mand de nation, nommé Antoine, subit la même 
peine, en 1426, pour avoir, par des remèdes vio- 
lens, accéléré la mort d'un prince tatar, fils de Da- 
niar : il fut livré aux parens du défunt qui l'égor-^ 
gèrent. Cette barbarie effraya tellement tous les 
étrangers que le célèbre Aristote voulait quitter 
la Russie. Jean irrité le fit mettre en prison ; ce- 
pendant bientôt après il lui pardonna. 

Trop sévère envers de pauvres médecins qui Concile 

, , . , I j,. coniie les 

n étaient coupables que d ignorance , ce mo- hcïctiqucs 
narque déploya en même temps la plus louable 
tolérance dans un événement fort important 
pour la religion, dans une hérésie, si funeste, 
Tome VF. 16 



uifs 



242 HISTOIRE 

d'après Texpressiou de l'écrivain contemporain ; 
S. Joseph de Volok , que l'orthodoxe Russie 
n'avait pas vu de semblable scandale depuis le 
siècle d'Olga et de S. Vladimir. Pvous allons en 
rapporter les détails. Il y avait à Rief un Juif 
nommé Skharia , doué d'un esprit fin et d'une 
grande éloquence. Arrivé à Novgorod en 1470, 
avec le prince Michel Olelkovitch y il eut l'adresse 
de séduire deux prêtres, Denis et Alexis; de 
leur persuader que la loi de Moïse était la seule 
réellement divine j que l'histoire du Rédempteur 
n'était qu'une fable inventée à plaisir, que Jésus- 
Christ n'était pas encore né; enfin qu'il ne fallait 
pas honorer les images, etc. Tel fut le commen- 
cement de l'hérésie judaïque. Le prêtre Alexis 
prit le nom d'Abraham , sa femme celui de Sara ; 
il séduisit avec Denis un grand nombre de laïcs 
et d'ecclésiastiques, parmi lesquels se trouvaient 
Gabriel, archiprêtre de l'église de Ste. -Sophie, 
et Grégoire Toutchin , fils d'un boyard. 11 serait 
difficile de concevoir comment Skharia aurait pu 
si facilement augmenter le nombre de ses pro- 
sélytes , s'il s'en était tenu à prêcher l'abolition 
du christianisme et l'adoption de la religion juive. 
Il est plus vraisemblable que ce zélateur , au- 
quel S. Joseph de Volok donne les noms ai astro- 
logue et de sorcier , abusait de la crédulité des 



DE RUSSIE. 245 

Russes par cette science cabalistique des Juifs, 
science pleine d'attraitspour les ignoitins curieux, 
et tellement en vogue au quinzième siècle, que 
des hommes du plus grand mérite, entre autres 
Pic de La Mirandolc, tâchaient d'y trouver la so- 
lution des problèmes les plus subtils de l'esprit 
humain. Les cabalistes se vantaient de posséder 
d'anciennes traditions venues en ligne directe de 
Moïse jusqu'à eux : plusieurs assuraient qu'ils 
avaient un livre donné à Adam par Dieu lui- 
même , livre où Salomon avait puisé toute sa 
sagesse : à les entendre, « eux seuls connaissaient 
» tous les mystères de la nature, pouvaient ex- 
») pliquer les songes, lire dans l'avenir et prendre 
» de l'ascendant sur les esprits. C'était au moyen 
» de cette science que Moïse avait triomphé des 
» mages d'Egypte, qu'Elie commandait aux éié- 
» mens , que Daniel avait fermé la gueule des 
» lions. L'ancien Testament était rempli d'al- 
» légories subtiles qu'on ne pouvait expliquer sans 
» le secours de cette cabale qui opérait des mira- 
» clés par la vertu de certaines paroles tirées de la 
» Bible. » Ces discours devaient nécessairement 
produire un effet puissant sur des esprits faibles ; 
aussi l'habile Juif s'empressa-t-il de s'en emparer 
et de leur persuader aussi que le Messie n'avait 
pas encore paru dans le monde. Cependant tout 



244 HISTOIRE 

en rejetant le christianisme de leru's cœurs , les 
hérétiques de ISovgorod en pratiquaient les exer- 
cices , par bienséance ; ils observaient rigou- 
reusement tous les carêmes et tous les jeûnes ; 
ils e'taient humbles et si zélés dans l'accomplisse- 
ment de leurs devoirs de piété, qu'en 1480, le 
grand prince engagea à venir à Moscou les prê- 
tres Alexis et Denis , comme des pasteurs du 
mérite le plus éminent. Le premier devint ar- 
cliiprêtre de la cathédrale de l'Assomption , 
l'autre fut revêtu de la même dignité dans l'église 
de St. -Michel archange. Ils semèrent bientôt dans 
la capitale les germes de l'hérésie dont la racine 
était restée à ISovgorod. Alexis était tellement 
en faveur à la cour du monarque qu'il avait 
un libre accès auprès de sa personne : il fit secrè- 
tement adopter sa nouvelle doctrine à Zozime, 
archimandrite de St. -Simon , au moine Zacharie, 
à Féodor Rouritzin , secrétaire de Jean, et à un 
grand nombre d'autres personnes. Le prince lui- 
même , sans soupçonner aucune hérésie , enten- 
dait de ses propres oreilles les paroles mystiques 
les plus équivoques , ce dont il se confessa depuis 
à S. Joseph , ajoutant même que la princesse 
Hélène , sa bru , avait également été entraînée 
dans cette doctrine erronée par Jean Maximof , 
un des disciples d'Alexis. Cependant celui-ci 



T)E rxïssiE. 245 

jouit jusqu'à la fin de ses jours de la confiance de 
son maître , et les éloges dont il ne cessait de 
combler Zozime , son prosélyte , devant le grand 
prince , eurent tant de succès, qu'après la mort 
du mciropolitain Géronce, arrivée en i49o> Jean 
promut cet archimandrite de St. -Simon à la mé- 
tropole de toutes les Russies. u On vit alors , dit 
» Joseph , un fils de Satan sur le trône des saints 
>i prélats Pierre et Alexis : on vit un loup dé- 
n vorant sous V habit d'un paisible berger. )) Se- 
cret zélateur du Judaïsme, il savait encore prendre 
le masque des vertus chrétiennes. 

Enfin l'hérésie fut découverte à Novgorod par 
l'archevêque Gennadius qui , après avoir ras- 
semblé toutes les pièces et les preuves à l'appui, 
soumit le jugement de cette afiaire au- tribunal 
du grand prince et du métropolitain ; il lein* 
envoya les délinquans, pour la plupart prêtres ou 
diacres , avec une liste exacte de leurs adhérens 
de Moscou, à l'exception de Zozime et de Kou- 
vitzin. Le monarque convoqua tous les évêques , 
ainsi que plusieurs archimandrites , abbés et 
prêtres , leur ordonnant d'examiner cette im- 
portante affaire dans un concile présidé par le 
métropolitain. On lut avec horreur toutes les 
dépositions de Gennadius, et Zozime lui-même 
en parut étonné ; l'archevêque de Novgorod ac- 



2i^6 HISTOIRE 

disait ces apostats de maudire Jesus-Christ et la 
Sainte- Vierge , de cracher sur le crucifix, de 
donner le nom d'idoles aux images qu'ils jnor- 
daient avec leurs dents, et qu'ils jetaient dans les 
lieux les plus impurs ; de nier qu'il y eût un pa- 
radis et une résurrection des morts ; enfin , de 
corrompre audacieusement les âmes faibles, tandis 
qu'ils gardaient un lâche silence devant les chré- 
tiens zélés. On cita les accusés : le moine Zacharie, 
GabrieL archiprêtre de Novgorod, Denis et beau- 
coup d'autres ( leur chef Alexis était mort deux 
ans auparavant ). Ils nièrent tous le fait, malgré 
les dépositions de Novgorod et de Moscou qui té- 
moignaient ouvertement contre eux. Plusieurs 
furent d'avis de faire donner la question à ces 
chrétiens apostats et de les condamner à mort ; 
mais le grand prince refusa d'y consentir; con- 
formément à ses ordres , le concile lança l'ana- 
théme contre l'hérésie et prononça la peine de 
l'exil contre ses insensés partisans. Ce châtiment 
doit être regardé comme très-modéré si l'on se 
reporte à la rudesse du siècle et aux suites graves 
que pouvait alors entraîner cette hérésie. Un 
grand nombre d'accusés furent envoyés à Nov- 
gorod, où l'archevêque Gennadius les fit monter 
sur des chevaux , le visasfe tourné du côté de la 
queue , avec leurs habits à l'envers, ayant sur la 



DE RUSSIE. 247 

tête des bonnets pointus ornc's de glands de tille, 
tels qu'on représente les diables, une couronne 
de paille et cet écriteau : T^oici l'armée de Satan. 
On promena ces malheureux de rue en rue , ex- 
posés à toutes les insultes de la populace , qui 
leur crachait à la figure en criant : J^oilà les enne- 
mis de Jésus-Christ. On termina enfin cette bur- 
lesque cérémonie par brûler les bonnets sur leur 
tête. Ceux qui applaudirent à cette action comme 
digne d'un zèle véritablement chrétien, blâ- 
mèrent sans doute la modération du grand prince ; 
car , au lieu d'emplojCT ite fer ou le feu pour 
confondre l'hérésie, Jean crut, fort sagement, que 
les foudres de l'Eglise sufîisaient pour empêcher 
les esprits faibles de s'abandonner désormais à 
de pareilles erreurs. 

Cependant Zozime, qui n'avait pas osé protéger 
au concile ses secrets adhérens , ne renonça pas 
intérieurement à son hérésie : tout en observant 
les bienséances au dehors, il nuisait sourdement 
au christianisme , tantôt par de fausses interpré- 
tations des saintes écritures, quelquefois ti'ou- 
vant des contradictions qui avaient l'air d'exciter 
son étonnement : souvent même s'abandonnant 
à un transport de sincérité , il rejetait la doctrine 
de l'Evangile , celle des apôtres, des saints Pères 
et disait à ses amis ; « Qu'est-ce en effet que le 



248 HISTOIRE 

» royaume du Père céleste ? qu* est-ce que la se- 
n conde venue de Jésus-Christ et la résurrection 
» des morts? celui qui n^ est plus ne sera plus. » 
ÎjC secrétaire de la cour , Feodor Kouritziii , et 
plusieurs de ses partisans tenaient secrètement 
le même langage ; ils avaient leurs disciples aux- 
quels ils expliquaient l'astrologie, la cabale, s'ap- 
pliquant à affaiblir dans leurs cœurs la véritable 
reliiiion. Partout , dans les maisons et dans les 
marchés, on remarquait un esprit de vaine curio- 
sité, un pyrrhonisme etTrajant sur les plus im- 
portantes vérités du*cfiristianisme. Moines et 
laïcs dissertaient publiquement sur la nature du 
Sauveur et de la Sainte-Trinité _, sur la sainteté 
des images, etc. Enfin, tous ceux que l'hérésie 
avait corrompus formaient une espèce de société 
secrète dont le noyau se trouvait dans le palais du 
métropolitain, où ils s'assemblaient pour discuter 
et pour faire bonne chère. Des ennemis zélés de 
leurs erreurs furent aussi l'objet de leurs persécu- 
tions. Zozime éloigna du saint ministère plusieurs 
prêtres et diacres distingués par leur sincère at- 
tachement à l'orthodoxie , par leur haine pour 
l'hérésie judaïque; cependant l'hypocrite ne ces- 
sait de répéter : « Tl ne faut nourrir de ressenti- 
n ment contre personne y pas même contre les 



DE RUSSIE. 2/,9 

>) hérétiques } les pasteurs de V Eglise ne doivent 
» prêcher que la paix. » 

Tel est le récit de S. Joseph , fondateur et 
chef du monastère de Volok-Lamsky , historien 
peut-être partial, mais du moins courageux et 
intrépide ennemi d'un schisme qu'il blâmait ou- 
vertement sous le pontificat même de Zozime , 
ainsi que nous le voyons dans une de ses lettres 
adressée à INiphont , évêque de Souzdal : <•< Ils 
» ne sont plus , écrit-il à ce prélat, ils se sont 
n envolés dans le sein de Jésus-Christ , ces aigles 
)) audacieux de la religion^ ces vertueux é vaques ^ 
» dont la voix annonçait la vérité dans le jardin 
» de r Eglise , et qui eussent impitoyablement 
» ai'raché^ avec leurs serres , tout œil assez hardi 
» pour jeter un regard louche sur la divinité 
» du Sauveur, aujourd'hui on n*y entend que 
)) le sijfflejnent d'un reptile affreux qui vomit le 
» blasphème contre le Seigneur et contre sa 
M Sainte-Mère. » Il conjiu'e Niphont d'arrêter ce 
scandale inoui , de faire ouvrir les yeux au mo- 
narqueetde tout employer pour destituer Zozime. 
Ce dernier vœu de Joseph s'accomplit bientôt. 
Nous ignorons si le grand prince fut ou non ins- 
truit des menées secrètes du métropolitain ; mais 
en 1401, sans jugement et sans bruit, il lui or- tropniitnin 
donna de se retirer, comme de son plein gro, rrmpiac;.-. 



200 HISTOIRE 

dans le couvent de Saint-Simon , et de là dans 
celui de la Trinité , parce que , dit la chronique , 
ce prélat n'avait aucun soin de l'église et qu'il 
était adonné à la boisson. Jean était trop prudent 
pour scandaliser les Russes par la condamnation 
publique d'un pasteur qu'il avait lui-même choisi, 
et la même circonspection l'empêcha aussi de 
divulguer la véritable cause de cette destitution. 

Le successeur de Zozime à la métropole fut 
Simon, abbé de la Sainte-Trinité : les annalistes 
nous ont transmis quelques circonstances curieuses 
sur la cérémonie de son sacre. Quand les évêques 
russes, réunis au conseil du grand prince, eurent 
reconnu Simon digne de devenir leur chef, le 
monarque se rendit avec lui , de son palais, dans 
l'église de l'Assomption , accompagné de ses fils , 
de son petit-fils, des évêques, de tous les boyards 
et employés. Après avoir adoré les saintes images 
et s'être prosterné devant les tombeaux des mé- 
tropolitains , l'on entonna les cantiques et on 
commença les prières d'usage : dès qu'elles furent 
terminées, Jean, prenant le nouveau pasteur pai' 
la main, le remit aux évêques qui le conduisirent 
dans le palais des métropolitains. Là, cet homme 
modeste donna sa bénédiction à tous les prélats, 
les congédia ensuite et prit un repas frugal avec 
les moines du couvent de la Sainte-Trinité , ses 



DE RUSSIE. 25f 

boyards, et ses ofllciers. Le jour de son sacre, il 
se rendit à l'église , monté sur un ânon , qu'un 
4les principaux dignitaires de la cour conduisait 
par la bride. On commença les cérémonies et 
Simon alla prendre sa place de métropolitain. 
Tout à coup l'otTice divin cesse ; les chants sont 
interrompus et tous les regards des ecclésiastiques, 
des laïcs, sont fixés sur le grand prince qui s'avance 
et adresse à haute voix les paroles suivantes au 
nouveau chef de l'Église. « La sainte et toute 
» puissante Trinité de qui nous aidons reçu le 
» gouvernement de toute la Russie , vous confie 
)) le trône pontifical par V imposition des mains 
» des évèques de notre empire. Saisissez- vous 
)) donc de la houlette de pasteur ; montez, au 
)i nom de notre Seigneur Jésus-Christ , sur ce 
y trône qui vous appartient par vos mérites : 
w priez Dieu pour nous , et que le Seigneur vous 
)) accorde la santé et une longue suite de jours 
» heureux. )) Le chœur des chantres entonna 
aussitôt le èiç^TtoXKa. €r>i J'éiTTCorct, c'est-à-dire /// 
plurimos annos doniinum y le métropolitain ré- 
pondit : « Q^ue la main ioute-puissanle et con- 
» servatrice du Très-Haut, bénisse V empire que 
» vous tenez de Dieu lui-même, seigneur sou- 
» verain ! puissiez-vous régner long-temps , et 
» triompher de vos ennemis avec les armées et 



252 IIISTOIHE 

h les nations chrétiennes soumises ci vos lois; 
» que jamais la maladie ne vienne troubler la sé- 
1) rénité de vos jours; soyez constamment fidèle; 
)) à la vertu ^ monarque autocrate de toute 
)) la Russie. » Le chœur répéta ensuite le can- 
tique inplurimos annns , etc. Les grands princes 
disposaient toujours de la métropole , et il n'y 
a pas d'exemple dans notre histoire que l'auto- 
rité ecclésiastique leur ait jamais disputé cet im- 
portant privilégie. Cependant Jean crut néces- 
saire de le sanctionner par une cérémonie sacrée : 
il indiqua lui-même au métropolitain la place 
qu'il devait occuper, et, à cette occasion, il rem- 
plit solennellement des fonctions actives dans le 
temple : ce que nous n'avions pas encore vu 
jusqu'alors. 

Afm de rendre le calme aux orthodoxes , le 
nouveau métropolitain s'appliqua de tout son 
pouvoir à déraciner l'hérésie judaïque. Joseph 
de Volok y mit encore phis de zèle. Comme il 
avait accès auprès du monarque , il insistait pour 
que tous les coupables fussent arrêtés et punis de 
mort ; mais le grand prince répondait toujours 
que détruire une hérésie par le fer ou par le feu 
serait tme action contraire à l'esprit du christiar- 
nisme : souvent il perdait patience au point d'ira^ 
poser silence à Joseph ; d'autres fois il lui pro- 



DE RUSSIE. 2'j'S 

mettait de rëflcchir à ses observations. En im 
mot, il ne put se résoudre à sévir contre des gens 
égarés , et plusieurs hérétiques réels ou accusés 
de l'être , moururent sans être inquiétés en au- 
cune manière. Le célèbre Féodor Kouritzin jouit 
long-temps encore de la confiance de son maître 
qui l'employa dans ses négociations diploma- 
tiques. 



254 HISTOIRE 



CHAPITRE Y. 



Suite du règne de Jean III. 



1491 — i49^- 



Emprisonnement d'André, frère de Jean. — Mort de ce 
prince et de Boris. — Ambassades réciproques entre 
l'einpereur et Jean. — Découverte des mines de Pel- 
chora. — Ambassade du Danemarck, du Zagataï , d'I- 
bérie. — Premières relations d'amitié avec le Sultan. — 
Ambassades en Crimée. < — Affaires de Lithuanie. — 
Mort de Casimir. — Son fils Alexandre monte sur le 
trône de Lithuanie. — Hostilités contre la Lithuanie. 
— Négociations de paix et projet de mariage. — Cons- 
piration contre la vie de Jean. — Ambassade du prince 
de Mazovie à Moscou. — Paix avec la Lithuanie. — Jean 
donne la main de sa fille Hélène à Alexandre. — Nou- 
veaux mécontentemens entre la Russie et la Lithuanie. 

i^gi?* JLXEVENONS aux évënemens politiques. Le grand 

Empiî prince resta en bonne intelligence avec ses frères 

.rAndrc, tant que vécut leur mère : mais à sa mort, ar- 

fière de ^ ^ ^ -i i 

Jean. rlvcc en 14S4 > "S s'abandonnèrent mutuelle- 
ment à de funestes soupçons. André' et Boris 
ne pouvaient s'accommoder du nouvel ordre de 



DE RUSSIE. 2D5 

choses , ni supporter l'ambition de Jean , qui , 
toujoursplusoccupc de l'agrandissement desEtats 
moscovites , laissait ses frères entièrement étran- 
gers à ses acquisitions. Dès qu'ils furent prives de 
l'appui , de la médiation de leur mère chérie , 
ils craignirent même que le grand prince ne leur 
enlevât jusqu'à leurs apanages héréditaires. Jean, 
de son côté, qui n'ignorait point les disposi- 
tions de ces princes, qui se souvenait de leur fuite 
en Ijithuanie et des ravages exercés par eux 
sur le territoire de la Russie _, ne leur accordait 
ni conlîance ni amour. Cependant , ne voulant 
point se déclarer ouvertement leur oppresseur, 
il s'engagea, en i486 , par un nouvel acte , à ne 
jamais s'approprier les villes de Boris, ni celles 
d'André , à condition que ceux - ci lui pro- 
mettraient de rompre toutes relations avec Ca- 
simir, Michel, prince de Tver, les seigneurs po- 
lonais , les Novgorodiens et les Pskoviens, enfin 
de lui communiquer , sur-le-champ,, les lettres 
qu'ils en recevraient. Jean craignait donc une 
secrète alliance entre ses frères, les Lithuaniens 
et ceux des Russes qui voyaient avec peine les 
progrès de l'autocratie. Peut-être même , qu'ins- 
truit déjà de cette ligue , son intention était de 
la rompre , ou, dans le cas contraire , d'enlever 
à ses frères toute possibilité de se justifier. De 



2^6 IIÏSTOIKE 

part et d'autre on évitait encore d'en venir à une 
rupture ouverte , lorsqu'on vint annoncer à An- 
dré que le grand prince avait le projet de le 
faire arrêter. André voulait d'abord s'enfuir : ce- 
pendant il changea de résolution , et ordonna à 
Patrikéïef , boyard moscovite , de demander au 
monarque en quoi il avait pu s'attirer son cour- 
roux. Le boyard n'ayant pas osé s'immiscer dans 
une affaire aussi délicate , André alla lui-même 
trouver son frère , et voulut savoir de lui le mo- 
tif de sa disgrâce. Le grand prince , étonné , prit 
le ciel et la terre à témoins que jamais il n'avait 
songé à causer le moindre désagrément à son 
frère , et il exigea qu'on nommât le calomnia- 
teur. André cita son boyard Obrazets, et à son 
tour , celui-ci interpella Mount , domestique de 
Jean , qui avoua n'avoir tenu les propos qu'en 
badinant. Le monarque tranquillisa son frère , 
et il condamna Mount à avoir la langue coupée ; 
mais l'intercession du métropolitain épargna ce 
supplice à l'infortuné qui , pourtant , subit la 
peine du knout. 

En 1491 , le gi-and prince envoya une armée 
contre Seid-Akhmouth et Schig-Akhmet , tzars 
de la horde , qui voulaient faire invasion en Tau- 
ride; leurs troupes se retirèrent des frontières 
de ce pays , à la nouvelle que l'armée moscovite 



DE RUSSIE. 257 

était déjà sur les bords duDonetz. Alors le tza- 
révitcli Saltagan , iils de iSordooulat , et les deux 
princes Obolensky, voïévodes de Jean, revinrent 
sans avoir fait aucune opération militaire. Mai- 
gre l'obligation imposée aux frères du grand 
prince, de prendre part à cette expédition,. 
André n'avait pas envoyé de secours à Saltagan. 
Jean dissimula son dépit. Le 19 septembre, pen- 
dant l'automne , André , étant venu d'Ouglitch 
à Moscou , passa une soirée toute entière avec le 
souverain de Moscou ; la conversation était 
franche , animée , et la bonne intelligence pa- 
raissait oarfaitement rétablie entre eux ; le len- 
demain Jean envoya l'intendant de son palais 
inviter André à dîner. Il lui fît le plus gracieux 
accueil , s'entretint amicalement avec lui , et 
passa dans une autre chambre , après avoir ren- 
voyé tous les boyards d'André dans la salle à 
manger, où ils furent arrêtés. En même temps , 
le prince Siméon Riapolovsky parut devant An- 
dré, accompagné de plusieurs autres seigneurs ; il 
essayade parler, mais d lui fut d'abord impossible 
d'articuler un seul mot; enfin il lui dit, d'une 
voix tremblante et en versant des larmes : i< Prince 
» André y vous êtes prisonnier par la i^olonié de 
>) Dieu et celle du grand prince Jean, votre 
') frère aine.» — a Libre. d Dieu et au monarque 
To.-\iE Vï. 17 



258 HISTOIRE 

» mon frère y répondit André avec fermeté et 
)) en se levant; mais le Très - Haut nous ju- 
)) géra , car je suis irmocent. » On conduisit 
André dans un autre château , où il fut chargé 
de chaînes, et confié à une nombreuse garde 
composée de princes et de boyards. Ses deux fils, 
Jean et Dmitri, furent mis en prison à Rreslavle ; 
ses filles conservèrent leur liberté , mais l'a- 
panage de leur père fut incorporé à la grande 
principauté. Afin d'excuser cet acte de violence , 
Jean déclara André coupable de trahison. Il l'ac- 
cusa d'avoir, au mépris des traités conclus, mé- 
dité un soulèvement contre le monarque , avec 
ses frères Youri, Boris et André le jeune ,• d'avoir 
entretenu de secrètes intelligences avec Casi- 
mir et Akhmat pour les armer contre la Piussie; 
de s'être enfui en Lithuanie avec son frère Boris ; 
d'avoir enfin désobéi au grand prince , en refu- 
sant d'envoyer ses voïévodes contre Seid-Akh- 
mouth. Ce dernier grief seul avait quelque vali- 
dité , tous les autres étant anciens et efl'acés par 
la paix de i479- Pour accuser André de nouvelles 
ofïénses , il aurait fallu le convaincre d'avoir écrit 
à Casimir depuis cette époque. En un mot, Jean 
commit, en cette occurrence, une injustice ma- 
nifeste, que probablement il trouva moyen d'excu- 
ser à ses propres yeux, par la turbulence connue 



DE RUSSIE. 259 

d'André , par l'intërèt de l'Etat, qui exigeait une 
souveraineté à l'abri de toute contestation ; enfin, 
par l'exemple d'Yaroslaf I". , qui avait égale- 
ment fait enfermer son frère. Le grand prince 
fit en même temps venir Boris , son autre frère : 
celui-ci fut saisi de terreur en entrant dans le 
palais de Moscou ; mais au bout de trois jours, 
il lui fut permis de retourner h Volok. André 
mourut en prison dans l'année i4q3 , et les an- ^^«rt 

^ . d'Andicet 

nalistes assurent que le grand prince en fut pé- <!« Rorjs 

^ t Vûssilic— 

netre de douleur ; on rapporte qu'en 1498, ayant viich. 
convoqué dans son palais le métropolitain et les 
évêques , il alla au devant d'eux avec un visage 
triste , et qu'après un morne silence , les yeux 
baignés de larmes , il fit amende honorable pour 
s'être montré trop cruel , et avoir été cause de 
la mort prématurée de son malheureux frère. 
Le métropolitain et les évêques étaient assis, 
tandis que le monarque , debout devant eux , 
leur demandait pardon de sa faute. Ces véné- 
rables prélats calmèrent sa conscience alarmée , 
et lui donnèrent l'absolution de son péché , ac- 
compagnée d'une exhortation pastorale et tou- 
chante. Boris suivit de bien près son frère André; 
ses fils Féodor et Jean lui succédèrent dans son 
apanage. Jean Borissovitch , avant sa mort , ar- 
rivée en i5o3, fît un testament dans lequel il 



260 HISTOIRE 

mit son souverain en possession de Rouza , de la 
moitié de Rjcf , ainsi que de ses équipages de 
guerre , de ses armes et de ses chevaux. C'est 
ainsi que les apanages héréditaires disparaissaient 
successivement pour venir s'engloutir dans les 
Etats du grand prince. 
Ambas- Cependant, les relations politiques que la Piussie 

sadfs rcci- i ' 111 

pioqiies entretenait avec les puissances élrantières, con- 
pcreur et tribuaicnt tous les jours davantage à relever la 
dignité de son souverain. Les ambassadeurs d'Ol- 
ga avalent paru en Allemagne sous Othon I". , 
et ceux d'Allemagne étaient venus à Rief vers 
l'an loyS. ïsiaslaf P^ et Vladimir de Gallicie 
avaient recherché la protection des empereurs ; 
Henri IV avait épousé une princesse russe , et 
Frédéric Barberousse avait témoigné de la con- 
sidération pour Vsévolod III. 3IaiSj depuis cette 
époque , nous n'eûmes plus aucune communi- 
cation avec l'Empire, jusqu'en i486, qu'un il- 
lustre chevalier , nommé Nicolas Poppel , vint à 
Moscou , porteur d'une lettre de Frédéric lïl , 
mais sans aucune mission particulière, et guidé 
par un simple motif de curiosité. « J'ai vu^ di- 
» sait ce voyageur , tous les pays chrétiens et 
)) tous les rois , je veux qussi voir la Russie et 
» le grand prince. » Les boyards n'ajoutèrent 
aucune foi à ses paroles, persuadés que cet étran- 



DE RUSSIE. 261 

«][er avait de mauvaises Intentions, et que c'était 
un espion de Casimir de Litliiianie. Cependant 
Poppel sortit heureusement de la llussie , après 
avoir satisfait le désir qui le pressait de voir ce 
qu'elle a de remarquable. Denx ans après il re- 
vint en qualité d'ambassadeur de l'empereur , 
avec une riouvelle lettre de Frédéric et de son 
fils Maximilien , roi de Rome , datée d'Ulm , 
le 26 décembre 1488. Gracieusement accueilli 
dans la première entrevue qu'il eut avec, les 
boyards moscovites, Poppel leur dit : «Après 
)) avoir quitté la Russie , j'allai trouver l'empe- 
» reur et les princes d'Allemagne à Nuremberg ; 
» je m'entretins long-temps avec eux sur votre 
» pays et sur le grand prince ; je détruisis la 
» fausse idée , conçue par eux , que Jean était 
)) vassal de Casimir. Cela est impossible , leur 
» ai-je dit ; le monarque de Moscou est beaw 
» coup plus puissant , beaucoup plus riche que 
)) le roi de Pologne ; ses Etats sont immenses ^ 
» ses peuples nombreux , et sa sagesse est extra- 
» ordinaire. En un mot, le plus dévoué des ser- 
» viteurs du grand prince n'en aurait pas parlé 
M avec plus de zèle , ne lui aurait pas rendu plus 
» de justice. Tous les assistaris m'écoutaient avec 
» étonnement , et surtout l'empereur , qui s'en- 
» tretenait tous les jours avec moi; à l'heure de 



262 HISTOIRE 

» son dîner; enfin ce monarque, désirant de- 
» venir l'allié de la Russie , m'a ordonné de me 
y, rendre chez vous en qualité d'ambassadeur , 
» avec une suite nombreuse. Pourriez-vous en- 
)) core me soupçonner de m'étre revêtu d'un 
» faux titre ; car , il y a deux ans , j'ai passé à 
)) vos yeux pour un imposteur , parce que je 
» n'avais avec moi que deux domestiques ? Ce- 
» pendant, s'il restait quelque doute au grand 
» prince , il peut envoyer un de ses officiers à 
» mon maître , pour s'assurer de la sincérité de 
» mes paroles. » Mais Jean ajoutant foi à l'am- 
bassadeur , celui-ci demanda , au nom de Fré- 
déric , la main de sa fille Hélène, ou Théodosie , 
pour Albrecht , margrave de Baden , neveu de 
l'empereur ; Poppel témoigna le désir de voir la 
jeune princesse. Le secrétaire Kouritzin eut 
l'ordre de lui répondre que le grand prince le 
ferait accompagner en Allemagne par un am- 
bassadeur russe , qui serait chargé de s'expliquer, 
à ce sujet, avec l'empereur, parce que les cou- 
tumes du pays défendaient de montrer, avant le 
temps , les jeunes filles à leurs prétendus , ou aux 
chargés de pouvoirs de ceux-ci. Le second objet 
de la mission de Poppel , était de prier le grand 
prince de défendre aux Pskoviens de s'approprier 
les domaines des Allemands de Livonie, sujets 



DE RUSSIE. 265 

de l'Enipire. Le monarque répondit que les 
Pskoviens , satisfaits de leurs possessions , n'em- 
piétaient jamais sur celles des autres. 

La troisième audience fut la plus remarquable 
de toutes- Elle fut donnée à l'ambassadeur dans 
les appartemens du côté du quai , où le grand 
prince l'écouta en personne, à quelques pas de 
ses boyards. « D'abord ^ dit Poppel, je vous 
>) recommande d'être prudent et de garder le 
i) secret y car si les Polonais et les Bohémiens ^ 
» vos ennemis , venaient à apprendre ce que j'ai 
» dessein de vous communiquer aujourd'hui , 
n mes jours ne seraient plus en sûreté. Nous 
» avons ouï dire, seigneur , que vous aviez de- 
» m,andé la dignité royale au pape y sachez que 
>) ce n'est pas le pape , mais l'empereur seul 
» qui a le droit de créer les rois , les princes 
» et les chevaliers. Je vous ojf're donc mes 
» services y dans le cas où effectivement vous 
» ambitionneriez ce titre. Alors il faudrait 
» avoir grand soin de laisser ignorer ce projet 
n au monarque de Pologne y car il redoute 
» qu'une fois devenu roi, son égal , vous ne 
» lui enleviez les anciennes provinces de la 
» Russie. )) La réponse de Jean fut dictée par 
une noble fierté. « he grand prince ^ notre sou- 
)) verain , dirent les boyards à l'ambassadeur, 



264 HISTOIRE 

» « j par la grâce de Dieu y succédé à ses an- 
» cêlres au trône de Russie. Il ne relève <jue 
» de Dieu seul y et le prie ds lui conserver la 
y) couronne y ainsi qu^à ses enfans y de géné- 
>j ration en génération; mais il ne veut et n'a 
» jamais voulu 7'ecevoirde titres d'aiicuîi sou" 
)i verai/i de la ten^e. » Poppel n'osa plus insister 
sur cet objet et toucha de nouveau l'article du 
mariage, u Le g? and prince y dit -il, a deux 
» fdles y s'il ne veut en accorder aucune en nia- 
» riage au inar grave de Baden y l'empereur 
» lui propose y pour F une y un des illustres prin- 
>) ces de Saxe , Jils de son neveu ( l'électeur 
» Frédéric) y et pour l'autre y Sigismond y mar~ 
w grave de JBrandebourg y dont le frère aîné est 
» gendre du roi de Pologne, n Cette proposi- 
tion demeura sans réponse. Poppel partit bien- 
tôt de Moscou et se rendit , par la Suède , en 
Danemark,, où il était chargé d'une autre mis- 
sion impériale. Le grand prince , de son côté, 
envoya en Allemagne un grec nommé Trakha- 
niot , venu en Russie avec la grande princesse So- 
phie , et il lui donna les instructions suivantes: 

« 1°. Présenter ses lettres de créance à l'em- 
» pereur , à son fils Maximilien , roi de Piome , 
» et les assurer tous deux de la sincère amitié 
» de Jean. 



DE RUSSIE. l/.G") 

» 2°. S'entendre au sujet des ambassades rëci- 
» proques, ainsi que sur la lil)re communica- 
)) tion entre les deux puissances. 

» 3°. Dans le cas où Ton demanderait si le 
» grand prince consent au mariage de sa fille 
» avec le margrave de Badcn , répondre, qu'une 
» telle alliance n'est pas digne de la grandeur 
» et de la puissance du monarque russe , frère 
» des anciens empereurs grecs , qui en s'établis- 
)) sant à Constantinople , avaient cédé la ville 
» de Rome aux papes; mais ne point refuser 
)) positivement , et laisser môme entrevoir quel- 
» que espérance de succès , dans le cas où l'em- 
-» pcreur désirerait une de nos princesses pour 
)) le roi Maximilien , son fils. 

)) A.". Chercher en Allemagne et engager au 
)) service de Russie d'habiles artistes , comme 
» des mineurs, des architectes, etc. » Jean lui 
accorda, pour frais de voyage, quatre-vingts 
martres-zibelines et trois mille écureuils ; il lui 
donna des lettres de recommandation pour le 
bourgmestre de Narva , de Reveletde Lubeck. 

Trakhaniot partit le 22 mars de Moscou pour 
Revel ; de cette dernière ville il se rendit à 
Lubeck et à Francfort , où il fut présenté à Maxi- 
milien , roi de Rome ; il eut l'honneur de le ha- 
ranguer en langue loml)arde , et il lui remit, au 



2 



î66 II rSTOI Tî E 



nom du grand prince, quarante zibelines, une 
pelisse d'hermines et une autre d'écureuils. IjC 
docteur George Thorn adressa à l'ambassadeur, 
au nom de Maximilien , un discours dans lequel 
il exprima toute la reconnaissance, toute Tamitic 
dont ce prince était pénétré pour le monarque 
de Russie. L'ambassadeur moscovite fut comblé 
en Allemagne de fayeurs et de politesses. Le 
roi de Rome allait au-devant de lui , descendait 
ordinairement de son trône , et le faisait asseoir 
à ses côtés. L'empereur lui-même observa la 
même étiquette , et par respect pour le grand 
prince , il restait debout en donnant la main à 
son représentant. Nous ne savons rien de plus 
sur les négociations de Trakhaniot , qui revint 
à Moscou, le i6 juillet 1490 > avec George 
Delator , nouvel ambassadeur de Maximilien. 
Quelque temps avant cette époque , le célèbre 
3Iathias étant mort , les magnats de Hongrie vou- 
lurent élire à sa place le fils de Casimir , Ladis- 
las , roi de Bohême , projet qui chagrina beau- 
coup Maximilien ; car il se regardait comme le 
successeur légitime de Mathias. Cette circonstance 
servit à unir la politique autrichienne à la nôtre : 
en effet , si Maximilien songeait à conquérir la 
Hongrie , Jean ne désirait pas moins s'emparer 
de la Russie lithuanienne. Ils reconnurent Casimir 



DE RUSSIE. 267 

pour leur ennemi commun , et afin d'assurer 
davantage le succès de cette négociation , Delator 
déclara que le désir du roi de Rome, alors veuf, 
était d'épouser la fille du grand prince , mais qu'il 
voulait d'abord voir la jeune princesse et con- 
naître l'importance de sa dot. On ne répondit 
à cette demande que par un refus poli , et quel- 
ques explications sur les mœurs de la Russie. 
Comment pouvait- on supposer qu'un illustre 
monarque et la princesse sa fille consentiraient 
à subir l'affront de se soumettre au jugement 
d'un ministre étranger qui pouvait trouver la 
princesse indigne de son maître. On fit ensuite 
entendre à Delator qu'il ne convenait pas à des 
tètes couronnées de marchander pour une dot; 
que le grand prince aurait soin , mais seulement 
après le mariage , de la proportionner au rang 
des deux futurs époux ; qu'enfin il fallait s'ac- 
corder sur le point le plus important, c'est-à- 
dire , convenir que dans le cas où la jeune prin- 
cesse deviendrait l'épouse de Maximilien, elle 
ne changerait point de culte , et aurait toujours 
chez elle une église grecque et des prêtres de sa 
religion. Le grand prince demanda un acte par- 
ticulier pour assurer l'exécution de ce dernier 
article; mais Delator ayant répondu qu'il n'avait 



268 lîîRTOir.E 

point reçu de pleins pouvoirs à ce sujet , on ccfsa 
de parler de ce mariage. 

Cependant , on conclut un traité d'alliance de 
la teneur suivante : 

« Far la volonté de Dieu et le désir de notre 
» cœur , nous , Jean , par la grâce divine , mo- 
» narque de toutes les Russies, prince de Vladi- 
)) mir , de Moscou , Novgorod , Pskof , Yougra , 
» \ iatlxa , Ferme, Bulgarie (c'est-à-dire de Ka- 
» zan ) , sommes convenus avec noire frère Maxi- 
» milieu, roi de Rome et prince d'Autriche, de 
» Bourgogne , de Lorraine , de Styrie , de Ca- 
)) rinthie, etc. , de vivre éternellement en paix 
)) et bonne intelligence , et de nous prêter mu- 
» tuellemcnt secours en telle occurrence que ce 
» soit. Si le roi de Pologne et ses enfans vous 
» déclaraient la guerre au sujet de la Hongrie , 
)) votre patrimoine , à vous , mon frère , faites- 
» le-nous savoir, et nous jurons sincèrement de 
» vous prêter main-forte ; mais si, à notre tour, 
» nous jugeons à propos de commencer la con- 
» quête de la grande principauté de Kief et 
» autres pro\ inces russes , usurpées par la Li- 
)) thuanie , vous nous prêterez un généreux se- 
» cours dès que nous vous en aurons témoigné 
» le désir : dans le cas même où nous n'aurions 
» pas le temps de nous avertir et où la guerre 



Dr. KussiË. 269 

n serait commencée de notre côte ou du vôtre , 
» nous nous engageons mutuellement à remplu' 
» les conditions du présent traité. Nos ambassa- 
» deurs et nos marchands auront de plus la li- 
» berté de passer librement de votre pays dans le 
» notre , et vice versa. Sur ce , mon clier frère, 
1) je baise la sainte croix pour garant de ma 
» sincérité. Fait à Moscou , le 16 août 6998 
n (1490). » 

Ce premier traité avec l'Autriche , écrit sur 
parchemin , fut muni du sceau d'or du grand 
prince. Delator ayant été présenté à Sophie , 
épouse de Jean , lui offrit, au nom de Maxim i- 
lien , quelques pièces de drap gris et un perro- 
quet. Le grand prince donna à l'ambassadeur 
une chaîne et une croix d'or, une pelisse d'her- 
mines et des éperons d'argent , comme marques 
de sa dignité de chevalier. Delator partit de Mos- 
cou le 19 août, accompagné de notre ambassa- 
deur Tralihaniot, et du secrétaire Vassili Roulé - 
chef. Voici les instructions dont ils étaient por- 
teurs. 

« i**. Remettre à Maximilien le traité conclu 
» avec Jean, et jurer la fidèle observation de 
)) toutes les conditions y relatées. 

)) 2**. Demander à ce prince un traité sem- 
)) blable , écrit en langue slavonne , et dans le 



270 HISTOIRE 

» cas OÙ il serait écrit en allemand ou en latin , 
» notUicr que l'engagement serait de nulle valeur 
)) s'il contenait quelque chose qui ne fût point 
;) dans le texte russe (car Trakhaniot et Kou- 
» lechef ignoraient ces deux langues. ) 

)) 5°. Prier Maximilien de confirmer l'al- 
» liance conclue , en baisant le saint crucifix 
» devant nos ambassadeurs. 

» 4°- Déclarer au roi que Jean consentait à 
» lui accorder sa fille , à condition qu'elle ne 
» changerait pas de religion. 

» 5°. Lui dire qu'il était plus convenable de 
» faire passer ses ambassadeurs et ceux de Mos- 
» cou par le Danemark et la Suède , pour éviter 
h les désagrémens auxquels ils pouvaient être 
)) exposés dans les Etats polonais. 

» 6". Lui demander pour le grand prince 
» quelque médecin habile dans l'art de guérir 
» toutes sortes de maladies. 

» 70. Ne complimenter que le roi de Rome , et 
» non l'empereur , attendu que , pendant son sé- 
» jour à Moscou , Delator n'avait pas dit au grand 
» prince un seul mot au nom de Frédéric. » Tout 
en appréciant l'importance de ses relations poli- 
tiquesavec l'Autriche, nous voyons Jean observer 
strictement. les règles de l'étiquette et conserver 
toute la dignité d'un grand monarque. Il renvoya 



DF, RUSSIE. 271 

de Moscou, sans réponse, un secrétaire de Poppel, 
venu en Russie pour acheter des élans vivaiis , 
destinés à l'empereur , mais qui n'avait apporté 
de la part de son maitrc qu'une lettre peu polie. 
Le grand prince refusa un riche collier que Pop- 
pel lui avait adressé par cet olïlcier. Cependant 
il en accepta deux pièces de moire, en échange 
desquelles il lui donna cent vingt zibelines du 
prix de trente ducats. 

De Lubeck , Trakhaniot et Kouléchef écri- 
virent à Jean qu'à la nouvelle de leur arrivée en 
Allemagne, le roi de Danemark et les princes 
allemands, partisans de Casimir, avaient eu l'in- 
tention d'entraver leur voyage , mais que l'am- 
bassadeur de Maximilien ne les quittait point , et 
qu'il saurait prendre toutes les mesures néces- 
saires pour garantir leur sécurité ; enfin que déjà 
le roi de Piome avait conquis plusieurs places en 
Hongrie. Ils trouvèrent Maximilien à Nurem- 
berg , et lui remirent les présens de Jean , ainsi 
que ceux de la grande princesse , consistant en 
quatre-vingts zibelines, du damas, et un ger- 
fault : ils lui soumirent ensuite les conditions du 
traité qu'il approuva et ratifia par serment ; mais 
ils s'abstinrent de parler du mariage , ayant ap- 
pris que Maximilien , inquiet de ne pas recevoir 
de réponse du grand prince , avait promis , par 



2^7. IIISTOIKE 

égard pour son père , d'cpoiiser une princesse de 
Bretacaie. Après un séjour de trois mois à INu- 
remberg , les ambassadeurs revinrent à Moscou 
le 3o août i49i > avec le traité d'alliance qui 
fut déposé dans les archives de l'Etat. 

Aussitôt après leur départ, le roi de Rome ex- 
pédia une seconde fois Delator à Moscou , afin 
qu'il fût témoin du serment que Jean devait 
prêter , à l'exemple de Maximilien , pour ga- 
rantir l'exécution du traité ; Jean baisa le saint 
crucifix en présence de l'ambassadeur autrichien. 
Après lui avoir témoigné toute la satisfaction et 
la reconnaissance du roi , Delator pria le grand 
prince de ne pas voir de mauvais œil les 
fiançailles de son maitre avec la princesse de 
Bretagne, et afin de le justifier, il entra dans 
de longues explications. « Le ciel, dit-il, s^estop- 
)) posé au désir ardent qu\içait le roi de Rome 
» de devenir le gendre du grand prince. Le 
» bruit ayant couru dans toute la Germanie 
» que moi et les ambasssadeurs moscovites, par- 
» tis de Lubech sur vingt-quatre vaisseaux , 
» en i4^o , avions tous péris dans une tempête , 
» notre monarque a pensé que Jean n'avait 
y-) pas encore eu connaissance de son projet 
» d'épouser une pi'incesse russe. L'éloigné- 
» ment ne permeilail pas de députer une nou- 



I3t RtJSStË. 275 

>i vellé ambassade _, et le consentement du grand 
>j prince était encore incertain. D'autre part , 
» le temps pressait , les princes de l'empire en- 
» gageaient l'empereur à marier son fils à la 
» princesse Anne de Bretagne. Enfin Maximi- 
*) lien céda aux instances de Frédéric y mais 
» dès qu'il eut appris que nous respirions eji- 
» core , et que la fille du monarque russe au-- 
)) rait pu devenir son épouse _, il fut pénétré de la 
» plus vive douleur , et regrette j usqu* à présent 
» encore de n'avoir pas uni son sort à celui 
)i d'une aussi illustre princesse. » Ce récit , 
vrai ou supposé , satisfit le point d'honneur du 
grand prince , qui ne témoigna, à ce sujet, au- 
cune espèce de mécontentement à l'ambassadeur. 
Comme preuve de la sincère confiance queMaxi- 
milien avait en lui, Delator instruisit le grand 
prince des vues secrètes de la politique autri- 
chienne. La longue guerre de l'ordre Teuto- 
nique avec la Pologne s'était terminée (en 1466) 
par l'entière soumission des chevaliers à Casimir; 
le grand-maitre Louis avait pris le titre de vassal 
de ce monarque; et l'Ordre, jadis souverain , 
gémissait sous le joug d'une puissance étrangère. 
Maximilien l'excitait secrètement à briser ce joug 
et à recourir une seconde fois aux armes; mais les 
maîtres des ordres Tcntonique et Livonien exi- 
TOME VL 18 



274 HISTOIRE 

geaient qu'on leur assurât préalablement la pro- 
tection du puissant et formidable monarque de 
Russie. Delator pria instamment le grand prince 
d'envoyer en Livonie un ministre cliargéde négo- 
cier avec les chevaliers un traité de paix éternelle , 
par lequel il s'engagerait d les prendre sous sa 
généreuse sauve -garde. L'ambassadeur parla 
avec le même zèle en faveur de Sten-Stur, ré- 
gent de Suède , qui , se trouvant en relations 
d'amitié avec INIaximilien , s'était plaint à lui des 
cruautés inouics exercées par les Russes en Fin- 
lande, en 1490 j iîs en avaient brûlé _, torturé 
les habitans, et s'étaient approprié un pouvoir 
absolu sur toute cette province. Delator supplia 
Jean de rendre le calme à ce malheureux pays. 
11 l'engagea , en outre , à expédier ses ambassa- 
deurs dans l'Empire par le Meklembourg et Lu- 
beck, au lieu de les faire passer par le Danemarck, 
où on ne leur accordait ni les lioimeurs qui leur 
étaient dus , ni les devoirs de l'hospitalité , et 
dont le souverain était ami de Casimir. Il est à 
remarquer que l'ambassadeur de Maximilien , 
dans les audiences qu'il reçut du grand prince, 
lui donnait le titre de tzar , ainsi que nos plénipo- 
tentiaires avaient désigné Jean dans leurs négo- 
ciations en Allemagne, et que, dans la traduc- 
tion des actes diplomatiques , les Allemands 



DE KLSSIE. 275 

substituaient au mot de tzar celui de kaiser 
( impei'ator ). 

En coiifïédiant l'ambassadeur, le grand prince 
lui fit dire par des dignitaires de sa'cour ce qui 
suit : « En conséquence de la sincère alliance que 
» j'ai contractée avec mon frère Maximilien , 
» mon intention était de l'aider, de tout mon 
)) pouvoir , à conquérir le royaume de Hongrie ; 
» déjà j'étais prêt à monter à cheval lorsque j'ai 
» appris que Ladislas , fils de Casimir , avait été 
» élu roi de ce pays et que Maximilien s'était 
» réconcilié avec lui. Ainsi l'engagement que 
» j'avais pris se trouve rompu de lui - même. 
» Cependant je lui enverrai des ambassadeurs , 
» qui vous accompagneront jusqu'à sa cour : tou- 
» jours scrupuleux observateur de mes sermens , 
» si mon frère ^Maximilien jugeait à propos de 
» recommencer la guerre, je marcherais aussitôt 
» contre Casimir , contre ses fils Ladislas et 
» Albrecht. Conformément aux vœux du roi de 
» Rome , je me rendrai médiateur dans l'alliance 
» qu'il veut contracter avec Etienne , hospodar 
» de Moldavie , et quant à ce qui concerne les 
>•> grands maîtres de Prusse et de Livonie, je suis 
» prêt à les prendre sous ma protection. Le der- 
» nier désire négocier directement avec moi , et 
>) au lieu du terme supplier jadis en usage daiis 



2n6 HIôTOIRE 

» les traites, il ne veut plus employer que ceiiii 
» de prier j mais ma volonté, à moi , est que tout 
» reste sur l'ancien pied. Jadis il aitppliait la 
» république de Novgorod : il peut maintenant 
» entamer des négociations avec mes lieutenans 
» dans cette ville, n 11 ne fut pas dit un seul mot 
de la Suède dans cette déclaration. 

Dclator partit de Moscou le 12 avril 1492, 
avec un commissaire du grand prince, chargé de 
lui fournir tout ce dont il pouvait avoir besoin 
jusqu'à la frontière , ainsi que cela se pratiquait 
ordinairement. Le 6 mai, Trakhaniot partit de 
nouveau pour l'Allemagne , avec le secrétaire 
Yaroplvin , qui avait l'ordre de s'informer seu- 
lement de la santé de Maximilien , sans le saluer, 
parce que dans sa première audience , au lieu 
de complimenter le grand prince et son épouse 
au nom de son maître , Delator s'était borné à 
demander des nouvelles de l'état de leur santé. 
L'ambassadeur reçut de plus les instructions sui- 
vantes : 

(c Déclarer à Maximilien que, fidèle à l'alliance 
» contractée avec lui , et désirant en remplir 
» scrupuleusement les conditions, le grand prince 
» n'avait point voulu prêter l'oreille aux propo- 
» sitions de paix de l'ambassadeur lithuanien 
» arrivé à Moscou; qu'en conséquence le roi de 



DE RUSSIE. 277 

» Rome ne devait pas faire la paix avec la Bohême 
» ni avec la Pologne sans en avertir Jean , qui , 
n dans le cas où Maximilien serait fidèle à sa 
w parole , était prêt à le seconder de toutes les 
» forces que Dieu avait mises en son pouvoir. 
» Si ce prince avait fait la paix avec Ladislas, 
» s'informer des motifs secrets qui l'avaient porté 
» à cette résolution. Etudier toutes les vues de la 
» politique autrichienne ; s'informer du nombre 
» et du nom des partisans de Maximilien en 
» Hongrie ; savoir s'il n'avait cédé ce royaume à 
•^ Ladislas, que pour déclarer la guerre au roi 
)i de France , qui , d'après la voix publique , lui 
» aurait enlevé la princesse Anne de Bretagne , 
À) sa future épouse. En supposant que ce mariage 
)> du roi de Rome serait rompu, insinuer adroi- 
)) tement que le grand prince ne rejeterait pas 
» une seconde demande , à condition que l'em- 
» pereur et Maximilien lui enverraient, à ce sujet, 
>) un de leurs plus illustres seigneurs , et qu'ils 
n consentiraient à tous les articles concernant la 
» religion grecque. Si cette alliance était déjà 
;) contractée , parler alors de Philippe , son fils , 
» ou de Frédéric , électeur de Saxe. Chercher 
» aussi parmi les filles des rois quelque princesse 
» digne de devenir l'épouse de Vassili , fils du 
n grand prince ; mais observer en tout la plus 



2'jS HISTOIRE 

)) scrupuleuse circonspection pour ne point bles- 
» ser l'honneur du monarque. Visiter en pas- 
)) sant l'électeur de Saxe, lui olîVir un présent de 
)) quarante zibelines et lui dire au nom du grand 
» prince : Le monarque russe vous remercie 
i) d'avoir protégé ses ambassadeurs à leur pas- 
» sage dans votre pays. Veuillez les protéger 
» à Favenir de même que ceux qui se rendent 
)) chez nous des contrées italiennes. Per- 
» jnettez aux artistes j vos sujets, de passer au 
» seri>ice de Russie _, et le grand prince , de son 
» côté j sera toujours prêt à vous procurer tout 
» ce qui fait la richesse de son vaste empire. » 
Nos ambassadeurs furent charges de lettres de 
créance pour le duc de Meklembourg , ainsi que 
pour les bourgmestres et conseillers des villes 
allemandes , afin de n'éprouver aucun retard 
dans leur voyage. Ils avaient ordre de rester assis 
en remettant les lettres du grand prince aux ma- 
gistrats de Narva et de Revel. Les rapports qu'ils 
adressèrent à Jean pendant leur route renferment 
des détails fort curieux , tant par les notions 
qu'ils offrent sur la politique de l'Europe à cette 
époque, que sur ses affaires commercial es. Ils nous 
apprennent, par exemple , que le blé était alors 
d'une cherté exorbitante en Flandre , où Von en 
payait le poud jusqu'à un ducat. En parlant de 



DE RLSSIE. 279 

la guerre de Maximilien contre le roi de France , 
Trakhaniot et Yaropkiii font mention de l'al- 
liance du premier avec l'Angleterre , l'Ecosse , 
l'Espagne , le Portugal et tous les princes alle- 
mands; de sa paix avec Ladislas qui s'était en- 
gagé à lui payer cent mille ducats pour la Hon- 
grie , et à le déclarer son successeur. Ils font éga- 
lement mention d'une expédition du sultan contre 
la Servie; en un mot, ils présentaient tous les 
mouvemens de l'Europe aux yeux curieux de 
Jean , qui désirait figurer avec éclat parmi ses 
plus grands monarques. 

Trakhaniot et Yaropkin s'embarquèrent à Re- 
velet descendirent à Lubeck, où ils demeurèrent 
quelque temps, incertains de la route qu'il fallait 
prendre pour trouver Maximilien , occupé de la 
guerre contre la France. Afin de se faire expli- 
quer les papiers allemands qu'ils recevaient , ils 
engagèrent au service du grand prince un fa- 
meux imprimeur de Lubeck, nommé Barthélémy, 
qui fit le serment d'une extrême discrétion. Us 
rencontrèrent, enfin, Maximllien à Colmar où 
ils séjournèrent depuis le i5 janvier jusqu'au 2 3 
mars; mais la politique de ce prince avait cliangé 
de but : satisfait des conditions de la paix signée 
avec Ladislas, il ne pensait plus à l'alliance qu'il 
avait recherchée dans le Nord , et s'occupait à 



28a HISTOIRE 

diriger toutes ses forces contre le roi de France; 
enfin nos ambassadeurs revinrent à Moscou au 
mois de juillet 149^, sans au<;un succès connu. 

Ainsi se terminèrent les relations de la cour 
de Russie avec l'Empire , relations dont les ré^ 
sultats furent de peu d'importance pour l'État , 
mais satisfaisans pour l'ambition de Jean , qui 
traita d'égal à égal avec le premier monarque de 
l'Europe. Nos liaisons avec l'Allemagne nous 
procurèrent encore un autre avantage essentiel. 
La magnificence de la cour de Moscou , les nou- 
veaux édifices du Kremlin, de formidables levées 
de troupes, les ambassades et les présens adressés 
aux souverains étrangers exigeaient des dépenses 
qui épuisaient le trésor bien plus, peut-être, que 
l'ancien tribut deskhans. Nous n'avions jusqu'alors 
d'autres métaux précieux , que ceux qui nous 
venaient de notre commerce avec les étrangers, 
et de nos échanges avec les peuples de Sibérie, 
par l'entremise des Yougres ; mais cette dernière 
source était tarie , à ce qu'il faut croire , car dans 
les traités du quinzième siècle , il n'est déjà 
plus question de l'argent d'au-delà de la Kama. 
Depuis long-temps le bruit courait parmi noug 
que les contrées glaciales , voisines de la Zone 
Pétrée, abondaient en métaux : possesseur de la 
Perraie , des pays de la Dvina et de Viatka réunis 



mines 
Pelchora. 



DE RUSSIE. 281 

par lui à la principauté de Moscou , Jean voulait 
se procurer des gens habiles dans l'art d'exploiter 
les mines. Nous l'avons déjà vu écrire à ce sujet 
au roi de Hongrie ,• mais ce fut à ce qu'il paraît 
Trakhaniot qui le premier en fît venir quelques 
uns de l'Allemagne. En 1491 , deux Allemands, 
Jean et Victor , accompagnés de deux Russes , 
André Pétrof et Vassili Boltin, partirent de Mos- 
cou pour aller découvrir des mines d'argent aux Decou- 
environs de la Petchora ; ils revinrent au bout de ^^^^^^ ^t 
sept mois avec l'heureuse nouvelle du succès de 
leurs recherches et de la découverte d'une mine 
de cuivre , occupant un espace de dix verster 
sur la Tzilma , à vingt verstes de Kosma, trois 
cents de la Petchora et trois mille cinq cents de 
îMoscou. Cet és^énement important combla de 
joie le monarque, et c'est à dater de cette époque 
que nous avons commencé à extraire nous-mêmes 
les métaux , à les fondre , à battre des monnaies 
d'argent et même d'or russe. On voit sur la pre- 
mière monnaie frappée alors , S. Nicolas en 
habits pontificaux, donnant sa bénédiction de la 
main droite et tenant un livre dans la gauche. 
D'un côté se trouve l'image du Sauveur, de l'autre 
celle de la Vierge. L'inscription annonce que le 
grand prince a fait fondre ce thaleràe son propre 
or et qu'il en a fait présent à sa fille Thcodpsie, 



282 lilSTOIRE, 

Quant aux monnaies d'argent du règne de Jean III , 
elles représentaient ordinairement un cavalier le 
sabre à la main. 

11 est probable que la nouvelle de la décou- 
verte des mines d'or et d'argent de la Russie sep- 
tentrionale, parvint bientôt jusqu'en Allemagne, 
et y fit naître le désir de s'assurer de la vérité du 
fait; car l'Europe ne connaissait pas encore l'A- 
mérique ; et le besoin qu'elle avait de métaux 
précieux , dut lui faire pi'endre le plus vif intérêt 
à l'exploitation des mines de Petchora. En 1492, 
un Allemand , nommé Michel Snoups , arriva à 
Moscou , porteur d'une lettre adressée au grand 
prince par Maximilien , et par son oncle Sigis- 
niond , archiduc d'Autriche , qui régnait à 1ns- 
pruck : ils priaient, de la manière la plus amicale, 
le monarque russe de permettre à ce voyageur 
de visiter ce qu'il y avait de curieux dans notre 
patrie , d'apprendre la langue russe , d'observer 
les moeurs et coutumes du peuple , et d'acquérir 
des notions capables de contribuer aux progrès 
de l'histoire et de la géographie générale. Snoups 
reçut du grand prince l'accueil le plus flatteur: 
il lui témoigna le désir de se rendre dans les pays 
du Nord et de l'Orient, vers les bords de TOby ; 
mais Jean hésita d'abord, et finit par refuser for- 
raelleraent. Après quelques mois de séjour à 



1)F, RUSSIE. ^!83 

Moscou , Snoiips retourna en Allemagne par le 
même chemin , c'est-à-dire par la Livonie ; et il 
fut chargé , par le grand prince , de remettre à 
Maxilien et à Siijismond la lettre suivante : uL^a- 
w initié que noit^ vous portons nous a engagé à 
n accueillir favorablement l'homme que vous 
» nous avez recommanda. ; maisnousn' avonspas 
» jugé à propos de lui accorder la permission 
» de voyager dans les contrées lointaines , ar- 
» rosées par les eaux du fleuve Oby ^ nous avons 
» craint pour lui les incommodités de la route ^ 
» car ceux même de nos sujets qui s\y rendent 
» pour recueillirle tribut, s'exposent à de gran- 
» des fatigues et à de fréquens mcdheurs. Nous 
» V avons également engagé à ne point retour- 
n ner vers vous , par la Pologne et la Turquie , 
» ne pouvant garantir la sûreté de ce voyage. 
» Sur ce , nous prions Dieu qu'il vous ait en sa 
» sainte et digne garde. » Il est > raisemblable 
que Jean , craignant que cet homme ne fût un 
espion, ne voulut point lui permcltrc de visiter 
nos provinces nord-est, où venait de s'ouvrir 
une nouvelle source de richesses pour la Russie. 

La seconde ambassade mcmoral)le de l'cpoquc ^'^'\y' 
que nous décrivons , fut celle du Danemarck. Ce ^^""'^■ 
pays , ou plutôt la Norvège , voisine de ses pro- 
vinces septentrionales, se trouvait depuis long- 



:284 HISTOIRE 

temps en relations avec Novgorod. La cour d'Ya-. 
roslal-le-Grand avait servi d'asile à ses illustres 
exiles. Alexandre Nevsl^y avait voulu marici^ 
son fils avec la fille du roi Hacon : nous avons 
fait mention d'un traité conclu , en i 526 , entre 
la Norvège et le gouvernement de Nogvorod ;: 
mais en raison de son éloignement , Moscou 
resta ensevelie dans les ténèbres , pour les trois 
royaumes de la Scandinavie, jusqu'au temps où 
les grands princes se déclarèrent autocrates de 
toutes les Russies , étendant leur domination de- 
puis les rives du Volga jusqu'à la Laponie. L'a- 
mitié qui l'unissait avec Casimir , monarque de 
Pologne, avait forcé Jean , fils de Christian, alors 
Foi de Danemarck, à violer les devoirs sacrés de 
l'hospitalité envers les ambassadeurs mosco- 
vites , qui traversaient son pays pour se rendre à 
Lubeck ,• car Trakhaniot et Yaropkin s'étaient 
plaints des mauvais traitemens qu'ils y avaient 
essuyés. Mais le véritable intérêt de ses Etats fit 
changer les dispositions de ce souverain ; il s'a- 
perçut qu'étant ennemi du régent de Suède , il 
retirerait , d'une alliance avec le grand prince , 
l'inappréciable avantage de pouvoir réprimer 
les Suédois par la seule terreur de nos armes. 
A cet effet , un ambassadeur danois se rendit , 
en 149^ y à Moscou j pour y conclure un traité de 



DE Russie. ^85 

paix et de fraternité avec la Russie. Le Grec 
Dmitri Ralef et le secrétaire Zaitzof furent expé- 
diés en Danemarck pour le faire ratifier. 

Nous ferons encore mention de deux autres 
raiibassades adressées à Jean par des peuples 
d'Asie. La puissance colossale, fondée par les 
armes de Tamerlan , n'avait pu se conserver 
dans son intégrité après la mort de ce héros : 
cependant , bien qu'elle eût été partagée , le nom 
du royaume de Zagataï , qui renfermait la Bu- 
kharie et le Khorazan , retentissait encore dans 
les contrées asiatiques. Le sultan Abou-Saïd, 
petit-fils de Miran , fils de Tamerlan , avait ré- 
gné depuis lesbords de la merCaspienne jusqu'au 
Multan dans l'Inde; mais ayant été tué, en 1468, 
par Hassan , roi de Perse , il laissa , par testa- 
ment , tout ce vaste pays à ses fils , dont les 
guerres civiles présagèrent bientôt la perte com- 
mune. Houssein-Mirza, arrière-petit-fils d'Omar, 
second fils de Genghiskhan , s'empara du Kho- 
razan , et se rendit célèbre par de grandes vic- 
toires sur les Tatars-Usbecks : il aimait la vertu , 
les sciences , et ne put entendre parler de la gloire 
du monarque russe , sans éprouver un vif désir 
de devenir son ami. C'est pourquoi, en 14^9, il.^e^'^Jê 
il envoya à Moscou un certain prince Ourouss , ^^UbSir 
pour conclure un traité d'alliance avec Jean» 



2SG HISTOIRE 

Son intention était peut-être d'exciter les Nogais 
contre les UsbeclxS par l'entremise du grand 
prince ; mais le royaume de Zagatai touchait à 
sa ruine. Au commencement du seizième siècle , 
Scliaï-Bey, khan des Usbecks , chassa du Rhora- 
zan les fils de Houssein , ef s'empara même de 
la Bukharie ; Babor , dernier sultan de la fa- 
mille de Tamerlan , abandonnant ce dernier 
pays , s'enfuit dans l'Indoustan , où le sort lui 
réservait de fonder l'empire , connu encore au- 
jourd'hui sous le nom de Grand Mogol. 

L'Ibcrie , ou Géorgie actuelle , avait été , de 
temps immémorial, célèbre par l'humeur belli- 
queuse de ses peuples, qui avaient résisté , avec 
un égal succès , aux armes de la Perse et à celles 
des rois de Macédoine; elle n'était pas moins 
fameuse par ses richesses, car les anciens Argo- 
nautes avaient été chercher la toison d'or dans 
la Mingrélie, pays limitrophe de l'Ibéric. Con- 
quise par Pompée , elle figure dès-lors dans l'his- 
toire romaine, qui nous montre plusieurs de ses 
rois tributaires de Rome. L'un d'entre eux , Pha- 
rasmane II, fidèle ami de l'empereur Adrien, eut 
l'honneur de sacrifier aux dieux dans la capitale , 
et de venir voir sa statue dans le temple de Bel- 
lone sur le bord du Tibre. Mais toutes les no- 
tions historiques, concernant cette intéressante 



DE RUSSIE. 287 

contrée , se perdent à la division de l'Empire : 
nous savons seulement que le christianisme com- 
mença à s'y introduire sous Constantin-le-Grand, 
et qu'il s'y alVermit par les soins de S. Siméon- 
Stylite ; que , toujours obéissant à ses propres 
princes, elle dépendait tantôt des empereurs d'O- 
rient, tantôt des monarqdes de la Perse ; qu'enfin, 
conquise par les Mogols, elle fut assujétle, en 
147^ , à Ouzou-Hassan , roi de Perse. Il n'y à 
aucun doute que la Russie se trouvait depuis 
fort long -temps en relation avec la Géorgie , 
qui professait la même religion. On sait qu'I- 
siaslaf V'. fut marié à une princesse d'Abassie, 
et que le fils d'André Bogolubsky devint l'époux 
de Tamar, célèbre princesse géorgienne. Cette 
liaison , interrompue par l'invasion de Bâti , fut 
renouvelée par une ambassade d'Alexandre , 
prince d'ibérie , qui, en 1492 , envoya à Moscou 
deux seigneurs de sa cour , Nariman et Rhoze- 
marum, à l'effet d'implorer la faveur de Jean IlL 
L'estime dont il jouissait en Perse et dans les con- 
trées environnantes, lui donnait les moyens de 
protéger eflicacement un peuple opprimé , de 
même culte que lui, qui , enseveli dans l'igno- 
rance , suite d'un long esclavage , déplorait la 
chute de Tempire grec et avait besoin des conseils 
de notre clergé pour mieux s'instruire dans la 



s88 HISTOIRE 

religion. Alexandre prend, dans sa lettre, l'hunl-» 
ble titre de valet de Jean y il donne à ce prince 
les noms de grand tzar y de flambeau du ciel 
azuré , étoile des fidèles, espérance des chrétiens , 
appui des pauvres f législateur et véritable ar-^ 
bitre de tous les monarques du monde , pacifica-^ 
teur de l'univers , et serviteur zélé de S. Nicolas. 
Continuellement occupé des affaires de l'Eu- 
rope et de l'Asie , Jean ne pouvait voir, d'un 
œil tranquille , la puissance ottomane, dont l'in- 
fluence avait déjà tant de force sur le sort des 
trois parties du monde. Les titres de gendre des 
Pale'ologues , de fils de l'Eglise grecque , oppri- 
mée par les Turcs, lui commandaient d'être 
l'ennemi des sultans; mais il ne voulut point se 
dissimuler que le temps de les combattre n'était 
pas encore arrivé , et que la saine politique exi^ 
geait que la Russie tournât ses forces , à peine 
consolidées , sur des objets qui toucliaient davan- 
tage à ses véritables intérêts. C'est pourquoi , lors 
de l'alliance contractée avec la Hongrie et la 
Moldavie, il s'était abstenu de faire aucune men- 
tion de la Turquie , n'ayant eu en vue que la 
Lithuanie , notre ennemie naturelle. Les avan- 
tages commerciaux de nos marchands à Azof et 
à Caffa , villes gouvernées par des pachas de 
Constantinople; la dépendance des sultans, sous 



DE RUSSIE. 28g 

laquelle se tronvaitMengli-Gliireï, le plus impor- 
tant des allies de la Russie ; enlin, l'espérance de 
Duire à Casiniir par le moyen de la Porte Otto- 
mane, furent autant de motifs qui portèrent le 
j^rand prince à conclure un traité d'alliance avec 
celte cour. 11 épiait une occasion favorable à 
ses desseins, lorsqu'il apprit que dans leurs en- 
tretiens avec son secrétaire Rouritzin , à Bielgo- 
rod, les pachas du sultan lui avaient fait part du 
désir qu'éprouvait leur souverain de rechercher 
l'amitié de Jean. Le grand prince chargea Men- 
gli-Ghireï de s'assurer de la vérité de cette pro- 
position; et le sultan Bajazet II répondit à ce 
sujet au khan de Crimée : « Mengli-Ghireï , si 
» le monarque de Moscou est votre frère , il sera 
» aussi le mien, n Mais ce fut l'événement sui- 
vant qui donna lieu aux premières relations po- 
litiques entre la Porte et la Russie. Les marchands 
russes d'Azof et de CafTa avaient éprouvé de si 
cruels désagrémens dans ces deux villes , qu'ils 
avaient entièrement cessé de s'aventurer dans les 
domaines du sultan ; le pacha de Caffa en porta 
SCS plaintes à Bajazet, et rejeta tout le tort sur 
Mingll-Ghireï , disant que ce prince engageait 
à dessein les Russes à ne plus commercer avec 
cette cité. Mengli-Ghireï exigea que le grand 
prince le justifiât devant le sultan ; et pour satis- 
Tome VI. 19 



290 HISTOIRE 

faire au voeu de son ami calomnie , comme par 
pure condescendance , Jean écrivit la lettre sui- 
vante à Bajazet : 
p eniicres '^ -^ BojcLzet , sultaîi libre 3 roi des princes 
relations j, ^^ Turouie , souveraiTi de la terre et de la 
avecksul- ^, ^jier ; Tious , Jean , par la grâce de Dieu , seul 
» et véritable inonarque héréditaire de toutes 
» les Russies et de plusieurs autres contrées du 
» Nord et de V Orient : voici ce que nous croyons 
» devoir écrire à votre majesté. IVousne nous som- 
» mes point mutuellement envoyé d'ambassa- 
» deurspour nous complimenter. Cependant les 
j) marchands russes ont parcouru vos Etats pour 
>j y exercer un commerce avantageux à nos deux 
» empires; plusieurs fois ils se sont plaints à moi 
» des vexations exercées contre eux par vos ma- 
)) gistrats , mais j'ai gardé le silence. L'été der- 
» nier , le pacba d'Azol les a forcés de creuser 
» un fossé et de porter des pierres pour cons- 
» truire les édifices de la ville : on fait plus , on 
» oblige nos marchands d'Azof et de Cafla à li- 
H vrer leurs marchandises pour la moitié de leur 
» valeur. Si quelqu'un d'entre eux vient à tom- 
» ber malade , on appose les scellés sur les biens 
» de tous; et s'il meurt , l'Etat s'empare de tout, 
)) ou ne restitue que la moitié en cas de guérison . 
» Les clauses des testamens ne sont pas obser- 



DE RUSSIE. 291 

» vees. Les magistrats turcs ne connaissent, pour 
)) toutes les propriétés russes , d'autres héritiers 
» qu'eux-mêmes. Tant d'injustices m'ont forcé 
» de défendre à mes marchands d'exercer le né- 
)i goce dans votre pays. D'où proviennent donc 
» ces actes de violences , puisque autrefois ces 
» marchands i>e payaient que la taxe légale, et 
» qu'il leur était permis de commercer libre- 
» ment? Le savez-vous, ou non? Encore un 
» mot ! . . , Mahomet II, votre père, était un grand 
H et célèbre prince. 11 a voulu , dit-on, nous en- 
)) voyer des ambassadeurs pour nous compli- 
» m enter ; Dieu s'est opposé à l'exécution de ce 
» projet ; mais pourquoi n'en verrions-nous pas 
» l'accomplissement aujourd'hui ? Nous atten- 
» dons votre réponse (iNIoscou, le5i août 1492).» 
Nous verrons les suites de cette lettre que JNlen- 
gli-Gireï se chargea de faire tenir à Bajazet. 

Bien loin d'affaiblir l'étroite alliance qui sub- Ambas- 
sistait entre eux , Jean et le khan de Taurîde Ciimce. 
avaient soin de l'entretenir par de fréquentes 
ambassades et par des présens : en 1490 , le 
prince Piomodanovsky s'était rendu en Crimée 
pour assurer Mengli-Ghireï que notre armée 
était toujours prête à inquiétei;. la horde dorée. 
Ce misérable reste du royaume de Bâti errait de 
désert en désert; on le voyait tantôt passer le 



29^ HISTOIRE 

Dnieper , tantôt se porter vers les frontières des 
Circassiens, sur les bords de la Kouma. Vaine- 
ment les fils d'Akhmat réunis à Abdyl-Kerim , 
tzar d'Astrakhan, tentèrent une irruption dans la 
Tauride , prote'ge'e d'un coté par les Russes , par 
Makhmet-Amin de Razan et les Nogaïs ; de 
l'autre par deux mille soldats que le sultan avait 
envoye's à la défense de Mengli-Gliircï. Les lia- 
bitans de la Crimée enlevaient les troupeaux des 
Tatars du Volga , et dans un combat sanglant ils 
firent mordre la poussière à Edigée, fils d'Akh- 
mat. En 1492 > Jean expédia à Mengîi-Ghireï un 
nouvel ambassadeur pour l'exhorter à faire une 
invasion dans les Etats lithuaniens et lui pour re- 
présenter que les tzars de la horde n'étaient ses 
ennemis qu'à l'instigation de Casimir. « Moi et 
» mon fi^ère , le grand prince y avons toujours 
» même volonté ^ répondit le khan , et je cons- 
» truis aujourd'hui _, près de V embouchure du 
» Dnieper, une forteresse pour inquiéter de 
» là les domaijies de la Pologne. » Cette for- 
teresse était OtchaJzof , fondée sur les ruines 
d'une ville dont on ignore le nom. Pour tran- 
quilliser Mengli - Ghiref, Jean tâcha d'attirer 
en Russie Ousmenir , frère du khan , et Dovlct 
son neveu , qui, vivaient chez Casimir ; mais 
n'ayant pu y réussir, et afin de faire quelque 



DE RUSSIE. JX)'^ 

chose d'agréable pour son ami , il accueillit 
son l)eau-fîls Aljilyl-letif et l'envoya , comblé 
d'honneurs, à i\Takhmet-Amin , tzar de Kazaii. 
IMengli-Ghirei désirait encore qu'il cédât Ko- 
chira en toute propriété au tzarévitch Mamoui- 
tek, fils de Mustaplia, mais ce vœu ne fut point 
accompli. Une autre demande qu'il avait fiiite 
à Jean de payer trente-trois mille altines («) , 
empruntées par le khan aux habitans de CafTa 
pour bâtir Otchakof n'eut pas plus de succès. 
(( Ce 71^ est point , écrivit le grand prince à son 
» ami , en construisant d' inutiles forteresses y 
» éloignées de la Lithuanie , que vous devez 
» inquiéter nos communs ennemis ^ c^est en fai- 
» sant de fréquentes incursions dans leur pays. « 
Le khan aimait les présens et demandait souvent 
des gerfaults et des zibelines pour le sultan de 
Turquie ; le monarque russe les lui accordait , 
mais ce n'était jamais sans intérêt. En 149 1 > après 
le service rendu à Mengli-Ghireï , en détachant 
les voïévofles moscovites contre la horde dorée, 
il voulut qu'en signe de rccoimaissancc il lui en- 
voyât son gros rubis î'ouge. Nous observerons 
aussi que pour éviter les soupçons de Jean , la 
correspondance du khan de Crimée avec le tzar 

(rt) Monnaie idcde populaire, équivalente à trois ko- 
peks. 



294 HISTOIRE 

de Razan se faisait par Moscou , et que toutes 
leurs lettres étaient traduites et lues devant le 
monarque, dont l'opinion était que la circons- 
pection ne nuit point à l'amitié. 
Affaires Tel était l'état des choses, lorsqu'en 1492, une 
nier'^^ "^ importante révolution arrivée en Litliuanie , 
força la Russie de changer de système. Malgré 
la haine mutuelle qui animait ces deux puissances 
l'une contre l'autre , aucune d'elles ne désirait 
en venir à une rupture ouverte. Casimir, déjà 
vieux et toujours pusillanime, redoutait le ca- 
ractère ferme, adroit et actif de l'heureux Jean, 
tant de fois couronné par la victoire : les inspi- 
rations d'une sage politique dirigeaient le grand 
prince , en le persuadant que plus il tardait à 
déclarer la guerre , plus il devenait fort , plus il 
pouvait compter sur de brillans succès. Ainsi tout 
en s'etforçant de nuire sans cesse à la Lithuanie, 
il paraissait toujours prêt à conclure la paix , et 
ne rejetait aucune occasion de s'expliquer avec 
le roi au sujet de leurs mécontentemens réci- 
proques. De 14^7 jusqu'en 1492? plusieurs am- 
bassadeurs lithuaniens s'étaient rendus à Moscou 
pour porter différentes plaintes. Depuis le règne 
de Vitovte , les princes apanages de l'ancien 
pays de Tcliernigof , dans les gouvernemens ac- 
tuels de Toula , de Kalouga et d'Orel , étaient 



DE RUSSIE. 295 

sujets de laLithuanie. Voyant la puissance tou- 
jours croissante de Jean III , naturellement dis- 
posés en sa faveur par l'unité de religion , et par 
le seul nom de Russes, toujours clieràleur cœur, 
ils commencèrent bientôt à passer sous notre do- 
mination avec tous leurs domaines, se bornant, 
pour tranquilliser leur conscience , à faire savoir 
à Casimir qu'ils s'aflVanchissaient de l'ancienne 
obligation de se regarder comme ses vassaux. 
Quelques princes, tels que ceux d'Odoéf, de Vo- 
rotynsk, de Belef et de Pércmyslc servaient déjà 
sous les étendards du monarque russe , et se trou- 
vaient contiuellement en guerre avec ceux de 
leurs parens , restés en Lithuanie. Vassili-le- 
Borgne, prince de Vorotynsk, dévasta plusieurs 
domaines dans les Etats du roi , et perdit lui- 
même beaucoup de monde ; les iîls du prince Si- 
méon d'Odoëf prirent la ville capitale de l'apa- 
nage de leur oncle Féodor, s'emparèrent de son 
trésor et de sa mère ; la garde du prince Dmitri 
de Vorotynsk réduisit en cendres plusieurs vil- 
lages de la principauté de Briansk ; et le prince 
Jean de Belei employa la force pour obliger son 
frère André à abandonner le roi de Pologne. Ca- 
simir se plaignait de ce que Jean recevait des 
traîtres , et leur accordait la permission d'exer- 
cer leurs brigandages, ajoutant que déjà plu- 



296 HISTOIRE 

sieurs villes de Lilhuanîe s'e'taieiit rangées sons 
la domination russe , et que Rjef ainsi que Ve- 
lilvil-Louki refusaient de lui payer le tribut 
d'usage , etc. Le grand prince trouvant ces 
plaintes injustes pour la plupart , repondit que 
r»jef et Vellkii-Louki avaient de tout temps fait 
partie du territoire de Novgorod ; que c'étaient 
les sujets de Casimir eux-mêmes qui commet- 
taient des vexations contre les Russes ; que les 
débats devaient être décidés par des juges com- 
muns sur les lieux mêmes , et que les princes de 
la race de Vladimir après avoir, de leur plein 
gré, offerts leur services à la Litliuanie, avaient 
bien le droit de retourner, avec leurs biens héré- 
ditaires, sous l'ombre protectrice de leur ancienne 
patrie, etc. Jean ayant exigé que Casimir permit 
à l'épouse du prince Belsky de se rendre en Russie ; 
qu'il cessât d'accabler nos marchands de taxes 
forcées, et leur restituât ce qui leur avait été. 
enlevé par violence ; qu'il punît ceux qui les 
avaient outragés et accordât aux ambassadeurs 
moscovites un libre passage en Moldavie par la 
Lithuanie , le roi répondit à l'envoyé russe : 
i( f^otre monarque aime beaucoup à demander y 
» mais non pas à satisfaire y je suivrai son 
» exemple. » Cependant les égards mutuels que, 
se doivent les souverains étaient scrupuleusement 



DE RUSSIE. 2Q7 

observes. Les ambassadeurs lithuaniens étaient 
admis à la table de Jean , et jamais le grand 
prince, ni son fils Vassili, n'oubliaient de faire 
complimenter Casimir. Pour marque de son ami- 
tic, Jean délivra même plusieurs Polonais qui se 
trouvaient prisonniers dans la horde. Au mois de 
mai 1492? Jean Béklémichef fut expédié à Cra- 
covie , pour proposer au roi de nous restituer les 
petites villes de Khlépen, Rogatchef et autres 
qui avaient anciennement appartenu à la Piussie, 
et d'envoyer des boyards sur les frontières pour 
terminer les affaires en litige entre leurs sujets 
respectifs. Mais Béklémichef revint avec la nou- 
velle que Casimir était mort le 2 5 juin , et que Cnsimir*! 
Albert, son fils aîné, s'étant fait nommer roi de ,],,. '^^lon 
Pologne, Alexandre son cadet avait été déclaré sVrjc"'t"^- 
grand duc de Lithuanie. "^huaaiéî 

Cet événement parut très-favorable à la Russie; 
car , en se choisissant un souverain particulier^ la 
Lithuanie ne pouvait plus disposer des forces de 
la Pologne, et comme celle-ci n'avait point de 
raisons pour être notre ennemie , elle devait 
suivre un système de politique tout-à-fait séparé. 
Jean dépêcha aussitôt à Mengli-Ghireï un de ses 
officiers pour l'engager à profiter de la mort de 
Casimir : il lui conseillait de tomber sur la Li- 
thuanie, et de ne pas différer sou expédition jus- 



2Ç)8 HISTOIRE 

qu'au printemps , attendu que la horde du Volga, 
errant alors danslescontreeslointainesderOrient, 
n'était point dangereuse pour la Tauride , et qu'il 
no pouvait trouver un moment plus favorable 
pour se venger sur le fils de Casimir de toutes 
les coupables intrigues de son père. — Un autre 
olllcier du grand prince fut en même temps ex- 
pédié à Etienne de Moldavie , pour lui iaire les 
mêmes représentations. Les Russescommencèrent 
Hostilités les hostilités. Le prince Féodor Obolensky entra 

eontre la , _..,.,., -,, , 

Lithuanie. avcc Sa garde en JLithuame ou il ravagea Jltsensk 
et Luboutsk ; les princes d'Odoëf et de Pérémysle, 
nouvellement entrés au service de Jean , firent 
prisonniers les lieutenans de Massalsk , ainsi 
qu'un gi'and nombre d'habitans. Un autre corps 
de troupes s'empara de Rhlépen et de Rogatchef. 
Cependant le nouveau souverain de Lithuanie 
désirait ardemment faire la paix avec le prince 
de Moscou , dont il entendait , depuis son en- 
fance, vanter la grandeur et les victoires; le 
moyen le plus sûr de gagner l'amitié de Jean lui 
parut être de rechercher la main de l'une de ses 
iilles. Jean, lieutenant de Polotsk , écrivit d'abord 
à ce sujet au prince Patrikéief , premier voïévode 
de Moscou , une lettre dans laquelle il lui disait, 
entr'autres choses , que jamais la Russie et la Li- 
thuanie n'avaient joui d'un bonheur plus parfait. 



DE RUSSIE. 299 

que lors tUi mariage de Yasslli Dmitriovltch , 
grand-père de Jean, avec une (lUe de Vitovte ; Ntgod;.- 

î • « ^ • «>-*«■ ùrtns (le 

l)ientut après on vit paraître a Moscou une am- paixetpm 

1 • • jet (le nia- 

l)assade solennelle du pruice de Lilhuanie. Un liagc 
seigneur nommé Stanislas , ayant remis au grand 
prince ses lettres de créance , lui annonça la mort 
de Casimir, l'avènement d'Alexandre au trône, 
et demanda satisfaction des excès commis par les 
Russes dans Mtsensket d'autres villes. On lui ré- 
pondit qu'il avait fallu tirer vengeance des bri- 
gandages exercés en Russie parles sujets lithua- 
niens , et que les prisonniers seraient mis en 
liberté dès qu'Alexandre aurait songé à réparer 
tous les torts dont il s'était rendu coupable envers 
les Russes, etc. — Un jour que Stanislas dînait chez 
le prince Patrikéïef, il fit mention, dans une con- 
versation amicale, du désir qu'avait son maître 
d'épouser la fille du grand prince ; mais comme 
il paraissait échauffé par les vapeurs du vin , on 
ne crut pas à propos de lui donner une réponse. 
Le lendemain il ajouta que les seigneurs lithua- 
niens souhaitaient également ce mariage , qu'il 
était chargé de s'informer secrètement des véri- 
tables intentions du grand prince à cet égard. 
Une affaire aussi importante exigeant beaucoup 
de circonspection , on n'entra dans aucune expli- 
cation : on se contenta de lui faire entendre qu'il 



000 IIÎSTOIIIF. 

fallait établir un-e paix sinccrc et durable avant 
(le songer à parler de mariage; que cette paix 
n'éprouverait aucun obstacle si le gouvernement 
lithuanien s'abstenait de paroles superflues et 
surtout n'émettait point de prétentions dénuées 
de fondement. Le prince Patrikéïef répondit 
dans le même sens au lieutenant de Polotok. 
Stanislas partit de Moscou; les hostilités conti- 
nuèrent. Le prince Siméon de Vorotynsk et 
Jean , son neveu , passés à notre service , prirent 
les villes de Serpeïsk et de Mestchofsk , appar- 
tenant à la Lilhuanie. Youri, voïévode de Smo- 
Icnsk, et Siméon de Mojaïsk les en ayant chassés, 
le grand prince envoya une puissante armée , 
composée dos troupes de Moscou et de Rézan , 
pour s'emparer de toute cette province où un 
grand nombre de no})les de Smolensk et de sei- 
gneurs de la cour d'Alexandre furent faits pri- 
sonniers. Un autre corps occupa Viazma dont 
les princes prêtèrent serment de fidélité à notre 
monarque : aussi restèrent-ils en possession de 
leurs domaines héréditaires, de même que le 
prince de Mézetsk, qui livra à Jean ses deux 
frères , exilés à Yaroslavle pour s'être montrés trop 
dévoués à la Lithuanie. Les princes de Vorotynsk 
soumirent à leurs armes la ville de IMossalsk, 
C'est alors qu'on découvrit à Moscou un hor- 



DE RUSSIE. ;>()T 

iblc complot , dont le véritable auteur était déjà Conspi- 



■;ition i-<>ii- 



dans le tombeau , mais qui fut sur le point d'être ire la vie 

, . , , . ., de Jean. 

exécute et de terminer la s'oi'icuse carrière du 
grand prince. Jamais l'intérêt de l'Etat ne saurait 
justifier un crime, car la morale est faite pour 
les monarques autant que pour les particuliers, 
et , dans toutes les circonstances , les souverains 
doivent agir comme si les principes de leur con- 
duite devenaient des lois pour les peuples. Celui 
qui admettrait qu'un prince a le droit d'en im- 
moler un autre parce qu'il le croit dangereux à 
sa puissance, détruirait tous les liens qui unissent 
lessociétéspolitiquesrl'onneverraitplusentr'ellcs 
, que guerres, désordres, haines, craintes, soup- 
çons ; élémens destructeurs contraires au but 
qu'elles se proposent , qui est le calme , le repos 
et la paix. Ces nobles sentimens étaient étrangers 
à Casimir, père d'Alexandre : il envoya àMoscou 
le prince Jean Loukomsky , de la race de S. Vla- 
dimir, chargé de poignarder Jean_, ou de l'em- 
poisonner. Loukomsky avait juré de s'acquitte^ 
de cette horrible commission, et il apporta de 
la Pologne le poison destiné à consommer sou 
crime. 11 reçut de notre monarque l'accueil le 
plus gracieux; il fut admis à son sei'vice ; heureu- 
sement une indiscrétion fit découvrir son affreux 
dessein. Il fut arrêté, et l'on trouva chez lui le 



302 HISTOIRE 

poison qu'il tlevait donner au grand prince pour 
se montrer fidèle au serment prêté à Casimir. 
Un crime aussi épouvantable exigeant un châti- 
ment exemplaire , Loukhomsky et son complice, 
le polonais Matliias , interprète latin , furent 
brûlés vifs dans une cage sur la Moskva. Sur la 
déclaration du premier, que le prince Féodor 
Belsky avait formé le projet de s'enfuir secrè- 
tement en Lithuanie , ce parent de Casimir de- 
vint l'objet des soupçons de Jean qui l'exila à 
Galitch. On découvrit encore deux coupables , 
les deux frères Alexis et Bogdan Sélevin , citoyens 
de Smolensk , qui , prisonniers sur parole dans 
Moscou, avaient abusé de la confiance du mo- 
narque russe et entretenu des intelligences avec 
la Lithuanie où ils faisaient parvenir leurs rap- 
ports au fils de Casimir. Bogdan subit la peine 
du knout (ci) y et Alexis eut la tête tranchée. 
Un événement de cette nature n'était pas fait 

[a) Le knout est un fouet formé de lanières de cuir for- 
tement tressées et attachées à un manche très-court. C'est 
]a cravache des Cosaques. Lorsqu'un criminel doit être 
knouté à mort, il dépend des bourreaux de faire durer ou 
d'abréger son agonie , car il en est de tellement habiles 
qu'en trois ou quatre coups , ils brisent la colonne verté- 
brale du patient et le tuent. S'il n'est pas condamné à mort , 
le jugement fixe le nombre de couj)s qu'il doit recevoir. 

Nott lies Traducteurs. 



DE KUSSIL. 30 J 

pour inspirer à Jean des dispositions pacifiques , 
aussi il ne cessait d'exciter Mengli-Ghirei contre 
la Lithuanie. Le prince Glinsky se trouvait alors 
en Crimée, en qualité d'ambassadeur d'Alexandre, 
et il exigeait que ce klian fit raser la forteresse 
d'Otcliakof qu'il venait de construire sur le terri- 
toire lithuanien . Conformément au vœu du grand 
prince , Mengli-Gliireï retint Glinsky, fit pendant 
l'hiver le siège de Kief , et mit en feu les environs 
de Tchernigof; mais il fut forcé, par une inon- 
dation du Dnieper, de retournera Prékop. Ce- 
pendant Bogdan , chef des Cosaques , ruina 
Otchakof , causant par là le plus sensible chagrin 
au khan , qui avait dépensé cent cinquante mille 
altines à la construction de cette forteresse. (( Ja- 
)) mais ^ écrivit Mengli-Ghireï au grand prince , 
» nous ne Jerons de mal réel â notre ennemi , tant 
» que nous n* aurons pas déplace forte d l'embou- 
» chure du Dnieper. » En même temps il lui lit 
savoir que, par l'entremise du sultan de Turquie, 
Alexandre lui avait proposé la paix et treize mille 
cinq cents ducats pour la rançon des prisonniers li- 
thuaniens. Mais qu'en fidèle allié il avait rejeté ces 
ouvertures de l'ennemi de Jean. Il ajoutait que, 
fidèle à la politique de son père, le nouveau prince 
de Lithuanie ne cessait d'exciter les fils d'Akhmat 
contrelaTaurideetla Russie; queSchig-Akhmat, 



3o4 HISTOIRE 

tzar delà horde, d'abord de'trôné à cause de son 
mariage avecla fille de Moussa, prince desISogaïs, 
re'gnait de nouveau avec son frère Seid-Makhmout; 
enfin que l'armée de Crime'e était toujours prête à 
marcher contre eux et contre la Lithuanie. Mcn- 
gli-Ghireï ne cessait efïéctivement de porter l'a- 
larme et le ravage dans les Etats d'Alexandre. 
Un nouvel allié vint bientôt se présenter au 
Arubas- mouarquc russe. Conrad, prince souverain de 
prince de Mazovic , dc la race des anciens rois de Pologne, 
Moscou, alors ennemi des fils de Casimir, résolut de se 
lier étroitement avec la Russie , et d'envoyer à 
Moscou Jean Podozia , lieutenant de Varsovie , 
pour demander en mariage une des filles du grand 
prince. Bien que cette alliance parût convenable, 
et même avantageuse pour l'intérêt de notre em- 
pire, le monarque ne voulut pasd'abord y donner 
son assentiment et il dépêcha lui-même une am- 
bassade en Mazovie pour conclure préalablement, 
avec le prince de ce pays , un traité , en vertu du- 
quel Conrad devait prêter secours à la Russie 
contre les fils de Casimir , et fixer la dot qu'il se 
proposait de donner à sa future épouse , c'est- 
à-dire , lui accorder en toute propriété quelques 
ville s et domaines dans la Mazovie . Nous ignorons 
la réponse que reçurent les ambassadeuis , mais 
ce projet de mariage n'eut point de résultats ulté- 



Dli KLSSIE. 3o5 

lieurs, ii cause du chanf^ement des circonstances. 
Si (Casimir lui-même , à la fois souverain de 
Pologne et de Lilbuanie, avait craint la guerre 
avec le grand prince, à plus forte raison Alexaiidre 
qui ne régnait que sur le dernier de ces deux 
pays , qui était peu certain du secours de son frère, 
ne pouvait se résoudre à s'y engager que lorsqu'il 
y serait contraint par une impérieuse nécessité. 
Ses provinces étaient dévastées parMesigli-Ghireï 
et menacées par Etienne de Moldavie ; mais le 
plus dangereux de tous ses ennemis était le grand 
prince , qui rappelait h lui, au nom de la patrie 
et de la religion , tous les anciens sujets de la 
Russie, principale force des Etats lithuaniens. 
Plus puissante encore par sa politique que par ses 
armes , Moscou étendait déjà sa domination 
jusqu'à la Jisdra et jus(ju'au Dnieper, tandis que 
craignant la trahison dans les villes , dans les vil- 
lages et jusqu'au milieu des combats, Alexandre 
Ti'avait pas de désir plus pressant que celui de 
conclure une paix sincère et durable. 

11 est bien moins facile d'expliquer par les cir- 
constances du temps , les motifs capables d'en- 
gager le grand prince à souhaiter la paix, car 
tout semblait, au contraire, le portera faire 
la guerre. Maître d'une armée formidable et 
aguerrie , certain de trouver des partisans en 
Tome VI. 20 



5o6 HISTOIRE 

Lithuailie , ayant pour lui la fortune , si impor-^ 
tante dans les aflaires humaines, témoin de la 
frayeur et de la faiblesse de son ennemi , il pou- 
vait se promettre le plus noble des triomphes en 
se montrant fidèle serviteur de la religion , c'est- 
à-dire , en restituant à sa patrie de belles pro- 
vinces, à l'Église six ou sept diocèses opulens 
arraches a sa domination par les violences des 
Latins. Mais rappelons-nous le caractère de ce 
prince pour qui la modération fut toujours une 
loi suprême jusque dans la prospérité ; souvenons- 
nous qu'il n'abandonnait jamais au hasard que ce 
qu'il croyait absolument indispensable d'y expo- 
ser. Après un règne de plus de trente ans passé 
dans l'activité, dans des inquiétudes continuelles, 
il lui était permis d'aspirer après un repos qui put 
se concilier avec la dignité d'un grand monarque et 
l'intérêt de l'Etat; car, en général, parvenus à leur 
douzième lustre , les hommes tentent rarement 
quelque entreprise difficile , et se laissent bien 
moins éblouir par l'espoir de succès éloignés. 

Essayer la conquête de l'ancienne Russie mé- 
ridionale, aurait suffi pour armer contre nous 
non-seulement la Pologne , mais encore la Hon- 
grie et la Bohême , gouvernées par Ladislas , frère 
d'Alexandre : c'était nous attirer une longue 
guerre , sans pouvoir jamais licencier les troupes, 



DK RUSSIE. ÔO7 

ce qui alors était regardé comme impossible. 
L'alliance du kiiaii de Crimée et celle d'Etienne 
le-Grand , quoique fort utiles pour tenir la Li- 
thuanie en respect, n'étaient pasdes garanties assez 
puissantes pour être certain de réussir dans une 
lutte contre ces trois Etats. Tilbutaire du sultan, 
dispose , parfois , à rendre service à la Hongrie et 
à la Pologne, ^Mengli-Gliireï ne trahissait pas le 
grand prince; cependant il était loin de le satis- 
faire en tout : il avait rendu la liberté au prince 
Glinsky, sans en avoir prévenu Jean; il entre- 
tenait des négociations avec Alexandre , et n'agis- 
sait, en général, qu'avec faiblesse et lenteur contre 
la Lithuanie. Quanta Etienne, il avait bien plus 
de génie et de courage que de puissance , et ses 
forces s'épuisaient continuellement dans des 
guerres sanglantes contre les Turcs. — Piemar- 
quons enfin que le temps avait déjà accoutumé 
les habitans de la Russie septentrionale à se re- 
garder comme entièrement étran gers à la Li- 
thuanie, oii le changement des coutumes et des 
mœurs avait considérablement afl'aibli le sen- 
timent de la fraternité entre ces deux pays. Jean 
satisfait d'avoir montré la supériorité de sa puis- 
sance en enlevant quelques provinces à son en- 
nemi, aima mieux consolider ces acquisitions 
par un traité de paix , que de s'abandonner encolle 



5o8 HISTOIRE 

aux chances de la guerre pour tenter de nouvelles 
conquêtes. 

Aussitôt après le départ des ambassadeurs li- 
thuaniens , Jean expédia un de ses gentilshommes 
à Alexandre , pour lui déclarer que les princes de 
Vorotynsk , Bélef , Mezetsk et Viazma , étant 
entrés au service du grand prince , leurs domaines 
feraient désormais partie de la Russie , et que le 
gouvernement lithuanien n'aurait plus aucun 
droit sur ces pays. Indépendamment d'une lettre 
de créance , dans laquelle Jean prenait comme 
à l'ordinaire le titre de monarque de toutes les 
Russies , l'envoyé était encore porteur d'une 
autre dépêche du jeune Vassili-Ivanovitch pour 
le prince Vassili de Véréia , réfugié en Lithuanie : 
on lui avait accordé la liberté de retourner à 
Moscou par suite du pardon obtenu en sa faveur 
par la grande princesse Sophie. Arrivé à Vilna, 
l'officier russe reçut pour réponse que de nou- 
veaux ambassadeurs lithuaniens seraient envoyés 
à Moscou ,• et en effet , à la fin de juin ils arrivè- 
rent avec des dépêches d'après lesquelles Jean de- 
vaitnon-seulement restituer h Alexandre toutes les 
provinces lithuaniennes occupées par les Russes, 
mais encore punir les auteurs de cet envahisse- 
ment; ils témoignèrent en outre combien le gou- 
vernement lithuanien était surpris de ce que le 



DE RUSSIE. DOg 

grand prince s'était orgueilleusement paré , dans 
ses lettres, du titre tout-à-fait nouveau de uioncir- 
que de toute la i2w5s/<? et de plusieurs autres con- 
tre'es; cependant ils terminèrent par dire à Patri- 
kéïef , Yoïévode de Moscou , que , d'après le voeu 
des seigneurs lithuaniens , Alexandre était prêt à 
entamerles négociations d'une paix durable. « Les 
» princes de J^orotynsk et autres , répondirent 
» les boyards de Jean , ont été de toute antiqui- 
» ié y serviteurs de nos souverains. La Lilhua- 
» nie a profité , pour s'emparer de leur pays , / 
» des malheurs de la Russie y mais les circons- 
n tances sont changées aujourd'hui. Quant à 
» r orgueil du titre que vous reprochez au grand 
» prince y cette expression signijie simplement 
» qu'il est le maître des pays que Dieu lui a 
» donnés. » 

Au mois de janvier i494> ^cs grands ambas- I^l)^. 
sadeurs lithuaniens arrivèrent à Moscou pour 
y conclure la paix : leur intention était de renou- 
veler le traité de Casimir avec Vassili-l'Aveugle; 
mais nos boyards en proposèrent un autre plus an- 
cien, signé par Olgerd et Siméon-le-Superbe, et 
postérieurement conclu avec le père de Dmitri 
Donskoï. Les Lithuanienscédaient à perpétuité, au 
prince de Moscou , Novgorod , Pskof et Tver , 
mais ils réclamaient la restitution de toutes les 



10 ÏTISTOIIIE 

antres villes , dont les Russes s'ëlalenl nouvelle- 
ment empares : nos boyards leur répondirent 
alors : « Kous nous cédez ce gui est à nous et 
» non pas ce qui vous cqiparlient. » Enfin après 
de longues discussions pendant le cours desquelles 
on intrigua avec finesse , l'on interrompit même 
les négociations, il lut arrêté que Viazma , Alexin, 
Paix avec Roslavlc , Técbilof , Vénef, Mstislavle, Toroussa , 

la Liillua 

nie. Obolensk , Kozelsk , Serensk , Vorotjnsk , Péré- 

mysle , Bélef, Mestchera , resteraient à la Russie,, 
et queSmolensk, Luboutsk , Mtzensk, Briansl\, 
Serpeïsk , Loutcliin, INIossalsk, Dmitrof,Loujin 
et autres places jusqu'à l'Ougra , appartiendraient 
à la Litliuanie. Quant aux princes de Mézetsk, 
on leur accorda la liberté de rester au service de 
qui bon leur semblerait. Alexandre promit de 
reconnaître le grand prince pour souverain de 
toute la Russie , à condition qu'il n'élèverait au- 
cunes prétentions sur Kief. Les ambassadeurs, 
alors présentés à Jean pour la deuxième fois, 
entamèrent de nouvelles négociations relatives 
au mariage proposé, et le monarque témoigna 
qu'il consentirait à accorder la main de sa fille 
j,an ac- Hélène à Alexandre , à condition que ce priiîce 
malad'iK- lui donnerait sa parole de ne jamais la forcer à 
ilne' à^ changer de religion. Le lendemain, 6 février , 
dre^" admis dans les appartemens de la grande princesse 



DE RUSSIE. 5ll 

Sophie, ils virent la princesse Hélène qui leur 
fît demander par un boyard des nouvelles de la 
santé de son futur époux; on commença la céré- 
monie des fiançailles, dans laquelle le prétendu 
fut représenté par ram!)assadeur Stanislas Gas- 
told : les prêtres récitèrent les prières d'usage et 
l'on fit l'échange des anneaux et des croix sus- 
pendues à des chaînes d'or. 

Le lendemain les ambassadeurs d'Alexandre 
prêtèrent, au nom de leur souverain, le serment 
d'observer religieusement toutes les clauses de la 
paix; le grand prince baisa le Crucifix, en prenant 
les mêmes engagemens. Voici les principales 
conditions de ce traité qui fut écrit sur parchemin 
et muni d'un sceau d'or : 

« i°.Lcsdeuxmonarqucsetleursenfans vivront 
» désormais en parfaite intelligence , et se prête- 
>} ront mutuellement secours en toute occasion. 

» 2°. Chacun d'eux gouvernera son pays dans 
» les anciennes lignes de démarcation. 

» 3°. Alexandre ne regardera pas comme ses 
» vassaux les princes de Viazma , INovossil , 
)) Odoëf, Vorotynsk, Pérémysle , Bélef , non 
» plus que lesgrandsprinces de Rézan : ils restent 
» tous du côté du souverain de Moscou , à qui 
)) seul appartient de juger leurs contestations 
)) avec la Lithuanie. 



5l2 iriSTOIRE 

)) 4°' Les deux princes de Mezetsk , exilés à 
» Yaroslavle, seront rendus à lallherté. 

» 5°. En cas de contestations des juges seront 
n envoyés de part et d'autre sur la frontière. 

» Cf. On interdira la sortie de la Lithuanie 
« au prince Michel deTver, aux fils des pnnces 
w de Mojaïsk, de Borofsk et de\ éréïa, ainsi qu'à 
)) celui de Cheniyaka , tous traîtres à la Russie , 
» et en cas de fuite on ne pourra plus les J re- 
» cevoir, 

» 7". Les ambassadeurs et marchands voyage- 
)) ront librement d'un pays à l'autre. » 

Les ambassadeurs donnèrent en outre leur 
parole qu'Alexandre s'engagerait, par un acte 
particulier, à ne pas inquiéter son épouse sous lé 
rapport de la religion. Ils furent admis trois fois 
à la table du grand prince et recin-ent en présent, 
plusieurs belles pelisses et des coupes en argent; 
il leur dit ensuite de vive voix en les congé- 
diant : c( Pierre et Stanislas ! par la grâce de 
» Dieu , nous venons de conclure un traité d'al- 
» liance auec notre gendre et frèi'e Alexandre. 
» Nous accomplirons scrupuleusejnentlesclauses 
» qu'il renferme ; mes ambassadeurs seront té- 
» moins du serment de votre maître. » 

Les princes Vassili et Siméon Riapolovsky 
furent, à cet effet , envoyés à Vilna. Alexandre 



DE RUSSIE. 3l5 

prêta le serment convenu , échangea les traités 
de paix , et fit aussitôt dresser l'acte concer- 
nant sa future épouse , mais il y ajouta : « Si la 
>) grande princesse Hélène vent embrasser la 
» religion romaine , elle en sera entièrement la 
» maîtresse. )) Cette clause faillit à rompre le 
mariage ; Jean en fut irrité , et il envoya dire h 
Alexandre , qu'apparemment il n'avait aucun 
désir de devenir son gendre. On transcrivit ''^9^" 

,, - . , N 6 janvier. 

1 acte ; et, quelques mois après , les grands am- 
bassadeurs lithuaniens parurent une autre fois 
dans notre capitale , pour venir chercher la prin- 
cesse ; tous les yeux étaient éblouis par la ma- 
gnificence de leurs costumes, parleur nombreuse 
suite , le luxe de leurs équipages , et la richesse 
des harnois de leurs chevaux. Jean prit lecture 
de la lettre de créance , dans laquelle Alexandre 
lui donnait les noms de père et de beau-père : 
il écouta la harangue de l'ambassadeur; puis 
prenant la parole , il dit : u Votre monarque, 
» notre frère , désire contracter alliance avec 
» nous : nous y consentons et lui donnons en 
» mariage la pj^incesse Hélène, notre fille j mais 
» (ju'il se rappelle la condition par laquelle 
» il s^ engage à ne la forcer jamais à changer 
» de religion , à ne pas consentir même à ce 
1) changement , dans le cas où elle te voudrait. 



3l4 HISTOIRE 

» Demandez-lui j de noire part , de pennettre à la 
» princesse d'' avoir une église grecque dans son 
>i palais. Dites-lui d'aimer son épouse comme 
» le prescrit la loi divine _, afin que mon cœur 
y> paternel puisse se réjouir du bonheur des deux 
» époux. Priez , en notre nom , l'évêque et les 
» seigneurs composant votre conseil d'État , 
» de maintenir le grcmd prince Alexandre dans 
» V amour qu'il doit à son épouse , et dans l'a- 
» initié qu'il contracte avec nous. Veuille enfui 
» le Très-Haut bénir cette union. )) 

Le 1 3 janvier, après avoir entendu la messe 
clans l'église de l'Assomption, avec toute sa fa- 
mille et sa cour , Jean fit venir les seigneurs li- 
thuaniens aux portes de l'église ; il remit la 
princesse entre leurs mains , et l'accompagna 
jusqu'au traîneau qui lui était préparé. Hélène 
s'arrêta à Dorogomilof ; elle y demeura deux 
Jours, pendant lesquels Vassili , son frère , traita , 
de la manière la plus splendide, les seigneurs 
lithuaniens : sa mère passa la nuit avec elle, et 
le grand prince vint deux fois embrasser la fille 
chérie dont il allait se séparer pour toujours. 
Il lui remit le billet suivant : ((Souvenir pour 
» la grande princesse Hélène : Ne paraissez pas 
i) dans le temple des Latins. Ne fréquentez 
i) Jamais que l'église grecque. Cependant je 



DE RUSSIE. 5l5 

» VOUS permets de visiter, une ou deux fois y 
» r église ou le couvent catholique , pour satis- 
» faire votre curiosité. Si votre belle-mère est d 
» Vilna , et qu'elle vous engage à la suivre d 
» son église , conduisez -la poliment jusqu'à la 
» porte j et dites - lui que vous allez dans la 
)) vôtre. » La princesse fut accompagnée par le 
prince Sirnéon Riapolovsl^y , et d'autres ]}oyards 
avec leurs épouses. Riapolovskj reçut une ins- 
truction secrète , dans laquelle il lui était spé- 
cialement ordonné d'exiger que la princesse fût 
mariée dans une église grecque , en habit russe ; 
et que lors de la célébration des cérémonies du 
mariage , à cette demande de l'évèque , aimez- 
vous Alexandre ? elle répondit ainsi : (( Je le 
i) chéris tellement, que y jusquW mon dernier 
» soupir , les iourmens les plus cruels ne pour- 
» raient me forcer à V abandonner : je quitterai 
)) tout pour lui , excepté ma religion; c'est 
» pourquoi il ne doit pas me forcer à embrasser 
» la foi catholique. )) Jean n'oublia rien dans ses 
instructions ; il détermina même comment Hé- 
lène devait être habillée pendant la roule , 
quelles personnes elle devait voir et admettre à 
sa table , etc. 

Le voyage de cette princesse , depuis les fron- 
tières de la Russie jusqu'à Vilna, fut une fètc 



5i6 HISTOIRE 

pour le peuple lithuanien, qui voyait, dans Hé- 
lène, le gage d'une paix longue et fortunée. A 
Sniolenslx, à Vitebsk, à Polotsk, les seigneurs 
et le clergé allèrent à sa rencontre avec de ri- 
ches présens , et les démonstrations du plus 
zélé dévouement , heureux de ce que le sang de 
S. Vladimir allait se confondre avec celui de 
Gédimin: ils se félicitaient de voir l'Eglise or- 
thodoxe, muette et humiliée en I^ithuanie, trou- 
ver désormais une protectrice zélée assise sur 
le trône; cette alliance comblait tous les vœux, 
car elle semblait destinée à renouveler l'an- 
cienne fraternité qui avaient uni jadis deux 
peuples de même origine. Alexandre envoya sur 
la route plusieurs des grands de sa cour pour 
complimenter Hélène ; et lui-même il alla à sa 
rencontre à trois verstesde Vilna, entouré de la 
noblesse et de tous les seigneurs de son conseil. 
liCS fiancés, placés sur un tapis de drap écarlate 
étendu par terre , et sur un damas d'or , se don- 
nèrent mutuellement la main , s'adressèrent quel- 
ques mots d'amitié, et firent ensemble leur entrée 
dans la capitale, le prince à cheval, la princesse 
dans un traîneau magnifiquement décoré. Hé- 
lène descendit àl'église grecque de la Ste.-Vierge, 
où , après l'oflice , les femmes des boyards mos- 



DE RUSSIE. 017 

covites lui défirent sa tresse de cheveux {a), pla- 
cèrent sur sa tcle un bonnet ^arni d'un voile , la 
couvrirent de feuilles de houblon , et la condui- 
sirent ensuite à Alexandre dans TEglise de Saint- 
Stanislas : là, sur un tapis de velours, recou- 
vert de peaux de zibelines, ils furent maries par 
l'évêque catholique et par un prêtre russe , nom- 
me Thomas. iMacaire, archimandrite de Vilna , 
vicaire du métropolitain de Rief, se trouvait 
également dans l'église ; mais il n'osa pas réciter 
les prières. Ce fut la princesse Riapolovskj qui 
tint la couronne au-dessus de la tète d'Hélène ; 
le secrétaire Roulechef portait une coupe rem- 
plie de vin. La cérémonie terminée , Alexandre 
donna une audience solennelle aux boyards de 
Jean ; de joyeuses fêtes furent ordonnées ; mais 
bientôt on vit éclater, de part et d'autre , de nou- 
veaux mécontentemens. 

IjCS historiens ont , depuis long-temps , re- 
marqué que les liens de parenté entre les princes , 
contribuent rarement au repos de leurs Etats 
respectifs. Chacun d'eux voulant faire tourner 
cette alliance à son avantage particulier , il en 

[a) Aujourd'hui encore, dans les villages , les filles rus- 
ses, pour se distinguer des femmes mariées, portent ime 
longue tresse de cheveux , qu'elles laissent pendre , et au 
bout de laquelle elles attachent des rubans. 



5i8 11 isTomt 

résulte, au lieu de condescendance, de nou- 
velles prétentions, et une espèce de susceptibi- 
lité qui rend plus sensible aux refus. 11 paraît 
que , dans cette occasion , le grand- prince et 
Alexandre n'avaient pas l'intention de se trom- 
per l'un l'autre, mais ils s'abusèrent'eux-mêmes. 
Le premier agit avec plus de franchise et de 
grandeur d'âme, ainsi que cela convient au 
plus fort, et bien que décide à ne pas céder, il 
n'eut pas cependant recours à la perfidie : seu- 
lement il s'aperçut avec peine que l'espoir des 
deux puissances était loin d'être rempli , et que 
l'alliance qui venait de se conclure n'était pas le 
gage d'une paix assurée. 

Pendant le cours des négociations relatives au 
IrTiaB^lT- niariage , Alexandre avait adressé à Moscou des 
Uuiaule.^' lettres remplies de reproches sur de nouvelles 
injures faites par les Piusses aux Lithuaniens. 
Jean avait promis une réparation convenable ; 
mais il n'avait pu voir, sans dépit , qu'au lieu de 
souverain de toutes les Russie s y Alexandre ne 
l'appelait que grand prince. Au printemps, le 
maréchal Stanislas , expédié de Lithuanie avec 
des présens de noces pour le grand prince et 
toute sa famille, se plaignit d'Etienne , voiévode 
de Moldavie, qui avait ruiné la ville de Breslavle, 
ninsi que du prince Riapolovsky et de Michel 



IVouveaux 
ine'conten- 



DE RUSSIE.' 3ig 

ïloiissalka, ambassadeurs moscovites , qui, di- 
sait-il, avaient, à leur retour, pille les habitaiis 
sur la route de Viliia à Moscou. 11 exigeait que 
les olliciers russes, composant la suite dTIélèiie, 
fussent rappelés, par la raison qu'elle avait un 
assez grand nombre de ses nouveaux sujets pour 
la servir. Jean promit de reconcilier Etienne 
avec son beau-frère; mais il témoigna combien 
il était mécontent de ce qu'Alexandre avait dé- 
fendu à l'évéque grec et à l'archimandrite ]Ma- 
caire de marier Hélène; de ce qu'il ne voulait 
point lui permettre de construire une église 
grecque dans son palais. Il lui reprochait même 
d'éloigner de la princesse russe presque tous les 
oftlciers de sa nation , et de n'entretenir que fort 
mal ceux qui restaient près d'elle. Les plaintes 
portées contre les ambassadeurs moscovites n'é- 
taient qu'une aflVeuse calomnie , car ils avaient 
éprouvé, au contraire, mille désagrémens. A leur 
retour, Stanislas fut congédié, et le grand prince 
dépêcha un courrier à Vilna pour s'informer de 
la santé de sa fille : il devait lui remettre deux 
lettres, l'une contenant des complimens d'usage, 
l'autre des instructions secrètes , par lesquelles 
son père l'engageait à ne souflrir, auprès d'elle , 
aucun ofiicier, aucun domestique de la religion 
catholique; à ne pas se séparer de nos boyards, 



520 IIISTOIP.E 

dont le principal était alors le prince Ronioda- 
notsky , envoyé à Vilna avec son épouse. Hélène 
correspondait avec son père par l'entremise d'un 
secrétaire de Moscou, et devait cacher cette cor- 
respondance à son mari, ce qui rendait sa posi- 
tion aussi désagréable que dangereuse. Cependant 
la jeune princesse, douée d'un jugement solide 
et d'une àme sensible, se conduisit avec la plus 
admirable prudence : attentive à observer tous les 
égards qu'une fille obéissante doit à ses parens, 
elle ne trahissait ni son époux , ni les intérêts de 
sa nouvelle patrie. I^oin de se plaindre à son père 
des mécontentemens domestiques qu'elle éprou- 
vait , elle tâchait surtout de consolider l'alliance 
qu'il venait de contracter avec Alexandre. A 
cette époque , le bruit ayant couru , dans Vilna , 
que le khan Mengli-Ghireï marchait sur la Li- 
thuanien Hélène , de concert avec son époux, 
écrivit à Jean pour l'engager à leur prêter se- 
cours , en vertu des conditions du traité ; elle lit 
la même prière à sa mère en termes tendres et 
persuasifs. 

Le grand prince se trouvait alors dans une po- 
sition très-embarrassante. A l'insu et sans la par- 
ticipation de Mengli-Ghireï , il s'était engagé 
dans une étroite alliance avec Alexandre, leur 
ennemi commun, et il ne savait comment an- 



DE RUSSIE. 521 

noncercet important événement au khan de Tau- 
ride; il s'y décida néanmoins, et après les plus 
fortes assurances sur la sincérité de son amitié , 
il lui proposa de se réconcilier , à son exemple , 
aveclaLithuanie. La réponse de Mengli-Gliireï, 
dictée par la franchise et la droiture , renfer- 
mait des reproches pour la plupart légitimes : 
u ^ otre lettre m'étonne , écrivit le khan au 
» grand prince ; vous savez que toujours fidèle à 
» mes engagemens, à notre amitié, je vous al 
» sacrifié mes intérêts particuliers et n'ai jamais 
» négligé l'occasion de vous prêter secours contre 
)) vos ennemis. Un ami et un frère sont deuxtré- 
» sors : heureux qui les possède ! Pénétré, de ce 
» sentiment, j'ai porté la flamme dans les Etats li- 
» thuaniens; j'ai combattu les fils d'Akhmat; j'ai 
» fermé l'oreille à leurs propositions, à celles de 
» Casimir , à celles d'Alexandre. Quelle est au- 
» jourd'hui ma récompense? vous avez recher- 
n ché l'amitié de nos ennemis et m'avez laissé en 
» proie à leur fureur! Vous n'avez pas dit un 
;) mot de votre projet à votre frère ; vous l'avez 
» jugé indigne de prendre part à vos délibéra- 
» lions. » Cependant Mengli-Ghirei n'abandonna 
pas le grand prince ; il jura, au contraire , de 
mourir son allié, et ne rejetant point la paix avec 
Tome VI. 21 



322 HISTOIRE 

la Lithuanie , il exigea seulement qu'Alexandre 
le dédommageât de ses frais de guerre. 

11 était donc facile à Jean de reconcilier sou 
gendre avec le khan ; mais comme il impor- 
tait d'abord de s'assurer de la sincère amitié 
d'Alexandre , il expédia le boyard Koutouzof à 
Vilna , pour déclarer à ce prince que les clauses 
du traité seraient rigoureusement observées, de 
notre part , et que l'armée russe était prête à dé- 
fendre la Lithuanie , dans le cas où Mengli- 
Ghireï ne consentirait pas à la paix ; en même 
temps Koutouzof devait faire plusieurs demandes 
impératives à Alexandre , par exemple, de per- 
mettre à son épouse d'avoir une église dans son 
palais ; de ne pas la contraindre à porter le cos- 
tume polonais et à s'entourer de serviteurs de la 
religion catholique ; d'énoncer dans ses lettres 
tous les titres du grand prince, ainsi que cela était 
convenu dans le traité ; de ne défendre pas l'ex- 
portation de l'argent de Lithuanie en Russie, enfin 
d'accorder à la femme du prince Belsky l'autori- 
sation de se rendre à Moscou. Par condescen- 
dance pour son gendre, le grand prince rappela 
de Vilna les boyards moscovites qu'Alexandre 
regardait comme des boute-feux et de dangereux 
espions , de sorte qu'il ne resta plus auprès 
d'Hélène que le prêtre Thomas , deux chantres 



DE RUSSIE. 525 

et quelques cuisiniers russes. Alexandre ne vou- 
lut satisfaire à aucune des demandes de Jean , il 
répondit à la première que les lois de ses ancêtres 
lui défendaient de laisser bâtir aucune église de 
notre religion , et qu'Hélène pouvait aller à 
l'église paroissiale qui n'était pas éloignée du pa- 
lais. « Eh! que m^ importent vos lois , répondit le 
)) monarque moscovite , vous avez une épouse de 
» la religion orthodoxe et lui avezpromis le libre 
» exercice de son culte. » Cependant Alexandre 
resta inébranlable dans ses refus , et il défendit 
à la princesse Bclsky de passer en Paissie , allé- 
guant qu'elle n'avait elle-même aucun désir de 
s'j rendre. 

A tant de motifs de mécontentement, Alexandre 
en ajouta bientôt un nouveau. Après la récep- 
tion de la lettre du grand prince, Bajazet, sultan 
de Turquie , défendit , sous les peines les plus 
sévères , de léser , pour quoi que ce fut , nos 
marchands de Catfa et d'Azof ; en même temps 
il expédia à Moscou un ambassadeur chargé 
d'assurer le grand prince de son amitié. Mais 
Alexandre ordonna à cet envoyé, ainsi qu'à tous 
les marchands de Constantinople qui l'accom- 
pagnaient, de retourner de Kief en Turquie, dé- 
marche dont il s'excusa auprès de Jean , en lui 
disant que jamais les ambassadeurs du sultan 



1^96, 



324 HISTOIRE 

n'avaient traverse la Lithuanie pour se rendre on 
Russie , et que d'ailleurs ils pouvaient être des 
espions. 

l'outes ces contrariëte's n'empêchèrent pas le 
grand prince de témoigner encore de la bienveil- 
lance à son gendre , et de l'informer qu'Etienne 
de Moldavie et Mengli-Ghireï consentaient à 
vivre en boime intelligence avec la Lithuanie: 
il lai » onna même les plus sages avis. Instruit 
que , d'après les conseils des grands de sa cour , 
Alexandre voulait donner la province de Kief, en 
apanage , à son frère Sigismond , Jean écrivit à 
Hélène pour l'engager à détourner son mari d'un 
projet aussi nuisible. Nous allons rapporter ses 
propres paroles : (f J'ai ouï parler des désordres que 
)) le système des apanages a produit en Lithuanie, 
» et vous n'ignorez pas à combien de malheurs 
» nous a conduits , nous-mêmes , la division du 
» pouvoir sous le règne de mou père : si vous 
i) vous rappelez tout ce que j'ai souffert de la 
» part de mes frères , à quels désastres n'ètes- 
» vous pas réservés , lorsque Sigismond sera de- 
» venu un prince particulier ; je vous donne ce 
» conseil , ma chère fille , parce que je vous 
» aime et désire votre bonheur ; si vous en par- 
» lez à votre mari , faites-lui ces observations 
» comme venant de votre part. » Jean déploya, 



UE IIUSSIE. 52 5 

ilans cette occasion, nue conduite digne d'un mo- 
narque puissant et magnanime ; maigre les nom- 
breux reproches qu'il avait à faire à son gendre , 
il agit avec la sincérité d'un ami, en l'avertissant 
d'une erreur dangereuse dont la Russie aurait 
pu profiter plus que tout autre. 

Cette conduite généreuse fit , à ce qu'il paraît, 
peu d'impression sur Alexandre ; car il répondit 
fort grossièrement à son beau-père , qu'il ne 
voyait dans nos alliés aucune disposition à faire la 
paix ; qu'Etienne et Mengli-Gliirei continuaient 
à être les ennemis de la Lithuanie ; qu'à la vérité 
il lui donnait de fort salutaires conseils pour le 
gouvernement de ses Etats , mais refusait de 
satisfaire à ses justes prétentions. Offensé d'une 
semblable réponse , le grand prince se plaignit 
à Hélène de la conduite d'Alexandre , et la pria 
de l'informer pourquoi il refusait de vivre en 
boime intelligence avec lui. « C'est, écrivit 
» Alexandre à son beau-père ,par la raison que 
)) vous vous êtes emparé de plusieurs villes et 
)) domaines appartenant de toute antiquité à 
» la Lithuanie j parce que vous entretenez des 
» relations avec nos ennemis ,le sultan de Tur- 
» quie , r Hospodar de Moldavie et le khan de 
» Crimée f avec lequel vous ne nous avez pas en- 
n core réconcilié , jnalgré nos conditions d'avoir 



532 HISTOIRE 

)) les mêmes amis et les mêmes ennemis ; parce 
» qu^ enfin , malgré la paix , les Russes ne 
» cessent d'outragerles Lithuaniens. Si , vérita- 
» blement, vous voulez être notre frère , rende z- 
» nous ce qui nous appartient avec dédomma-' 
n gement des pertes que nous avons faites ; dé- 
)) fendez à vos sujets d^ injurier les nôtres , et 
» dès que vous aurez j de la sorte , prouvé la 
)) sincérité de votre parole , vos alliés , dociles 
n à votre exemple , cesseront d'être nos enne- 
» mis. )) Hélène n'ajouta à cette lettre que quel- 
ques complimens pour son père. 

L'humeur d'Alexandre provenait, sans doute, 
de ce qu'il regrettait les villes cédées h la Russie, et 
de ce qu'Hélène restait fidèle à la religion grecque . 
Jean n'avait rien enlevé à la Lithuanie depuis la 
conclusion de la paix ; mais l'opiniâtreté , l'in- 
justice et la grossièreté de son gendre le forcèrent 
à prendre des mesin'es dictées par la prrulence. 
Il écrivit à Mengli-Gliireï , par le boyard Zvé- 
netz, pour s'excuser de ne lui avoir pas annoncé, 
en temps utile, le mariage d'Alexandre, rejetant 
ce retard sur le mauvais état des chemins. 11 
priait instamment son ami d'oublier le passé. 
(( Je n'exige pas , lui disait-il ,ye consens seule- 
n ment que vous viviez en paix avec la Lithua- 
)i nie ^ mais si mon gendre devient mon enne- 



DE RUSSIE. 327 

» mi ou le vôtre , nous marcherons alors contre 
» lui ai^ec toutes nos forces. » Il est probable 
que le grand prince écrivit dans le même sens 
à Etienne de Moldavie : au moins la lenteur que 
mirent ces deux alliés de la Russie à faire la paix 
avec les Lithuaniens , permettait toujours à Jean 
de compter sur leur coopération. 



!>28 HISTOIKli 

CHAPITRE VI. 

Suite (lu règne de Jean TIT. 
1495 — i5o5. 



Fondatiou d'Ivangorod. — Courroux du grand prince con- 
tre les Allemands de Livonie, et emprisonnement de 
tous les marchands des villes Anse'atiques en Russie. — 
Alliance avec le Danemarct . — Guerre contre les Sué- 
dois. — Jean à Novgorod. — Expédition contre la Fin- 
lande. — Affaires de Kazan. — Première ambassade 
russe à Constanlinople. — La princesse de Piézan se rend 
à Moscou et donne sa fille en mariage au prince Belsky 
— Colère du grand prince contre son épouse el son fils 
Yassili. — Jean fait solennellement couronner son petit- 
fils Dmitri Ivanovitch. — Il se réconcilie avec son 
épouse , punit de mort plusieurs Loyards et accorde à 
Vassili le titre de grand prince de Novgorod et de 
Pskof. — Ambassade de Chamakha. — Ambassades à 
A^enise et à Constantinople. — Conquête du pays des 
Yougres ou du nord-ouest de la Sibérie. — L'n voiévo- 
de moscovite à Kazan. — Rupture avec la Lithuanie. — 
Les princes de Tchernigof et de Rylsk se rangent sous 
la domination de Jeau. — Conquête de Mtsensk , Ser- 
])eïsk, Briansk , Poutivle et Dorogobouge. — Soumis- 
sion volontaire des princes de Troubtchevsk. — Débals 



DE RUSSIE. 629 

«le nos voiévotles sur leur ancienneté. — Combat sur les 
bords de la Vôdrocha. — Le khan de Crimée ravage 
la Litbuanie et la Pologne. — Alevsndre contracte al- 
liance avec l'Ordre de Livoiiic. — Préliminaires de paix. 
■ — Alexandre est élu roi de Pologne. — Nouvelle victoire 
sur les Lithuaniens, près de Mstislavle. — Guerre avec 
l'Ordre. — Combat sur la Siritsa , près d'Izborsk. — 
Kpidéniie dans larnK'e livonienne. — Sciiig-Akhmel , 
t;:ar de la grande horde, secourt la Lilhiiaiiie. — Le 
khan de Crimée détruit jusqu'aux débris du royaume 
fondé par Bâti. — Alexandre pousse la perfidie jusipi'à 
faire emprisonner Schig-Akhmet. — Mécontentement 
du khan de Crimée contre le grand prince. — Jean fait 
mettre en prison sa bru et sou petit-fils Dmilri. — Il 
déclare Yassili son successeur. — Rupture avec Etienne 
de Moldavie. — Mort d'Etienne. — Siège de Smolensk. 

— Combat contre le maître de Livonie , près de Pskof. 

— Le pape tâche de rétab'ir la paix entre les puissances 
belhgérantes. — Trêve avec la Litbuanie et avec l'Ordre 
livonien. — Ruse du grand prince. — Alexandre irrite 
son beau-pcre. 

V^uoiQUE laLithuaiiic fùtle principal oLjet de sa 
politique, le grand prince ne s'occupait pas avec 
moins d'activité des autres atTaires extérieures, 
qui pouvaient être de quelque importance pour 
riionneur et la sécurité delà Russie. En 1492 , il 
fit construire , vis-à-vis Narva , sur la montagne 
de la Vierge, une forteresse en briques, flan- 
cjuce de tours très-élevées, et qu'il appela, de son 



53o HISTOIRE 

Fonda- nom , Ivcingorod. Malgré les inquiétudes que les 
rangoroJ. Allemands de Livonie en conçurent , ils firent 
de vains efforts pour s'opposer à l'exécution de 
ce projet, et prolongèrent de dix ans leur trêve 
avec la Russie, u Quelques mois après, dit un 
w historien allemand , on brûla publiquement 
w à Rével un Russe , convaincu d'un crime 
» atroce (i4} > et quelques citoyens de cette ville 
)) eurent l'imprudence de dire aux compatriotes 
« du coupable , Nous en eussions fait autant de 
)) votre prince , s'il eut commis le même for- 
» fait. Ces paroles inconsidérées, qui parvinrent 
)) à laconnaissa nce du grand prince , le mirent 
» dans une telle colère , qu'il brisa sa canne , la 
» jeta contre terre , et s'écria d'une voix terrible , 
Coiêicdu )j QY\ levant les yeux au ciel : Grand Dieu ! juse 

piandprm- •' 

r. *^am"^^ " '^<^ cause y et punis les audacieux qui ni'of- 

les Alit?^ , 

inanfîs de „ fensent. » Notre annaliste assure, au contrante, 

Livonie, et *' 

en. prison- q^e les habitans de Rével ne cessaient de tour- 

Ticinenlde ^ . . ., 

tous les nienter les marchands novgorodiens; ils les pil- 
diands an- laient suf Hier, et sans en prévenir le grand 
en Riis.ic. prince , sans autres informations , ils faisaient 
bouillir les sujets russes dans des chaudières , 
et se comportaient, en outre , de la manière la 
plus indécente envers les ambassadeurs mosco- 
vites qui traversaient leur pays pour se rendre 
en Italie et en Allemagne. Indigné de tant d'où- 



DE RUSSIE. ôùl 

traces , Jean exige que le gouvernement livonien 
lui livre tous les magistrats de Revel ; mais ayant 
essuyé un refus , il fait arrêter à INovgorod 
tous les marchands des villes anséatiques , au 
nombre de quarante - neuf, tant de Lubeck que 
de Hambourg , Greisswald , Lunebourg, Muns- 
ter , Dovtmund , Belcfeld , Unna , Douisbourg , 
Eimbach , Douderstadt , Revel et Dorpat. On h'qS- 
appose les scellés sur le marché des Allemands , 
sur leurs magasins et leur église : leurs marchan- 
dises , dont la valeur s'élevait à un million de 
florins , leur sont enlevées et expédiées à Mos- 
cou : ces malheureux se voient eux - mêmes 
chargés de fers et traînés dans d'affreux cachots. 
L'alarme se répandit dans toute l'Allemagne à la 
nouvelle de ce cruel événement, dont on n'avait 
jamais vu d'exemple. Car , dans ses plus vives 
altercations avec l'Ordre de Livonie, Novgorod 
avait respecté les marchands anséatiques, qui lui 
fournissaient , non-seulement quantité d'objets 
indispensables, comme des draps de Flandre et 
diverses productions des manufactures germani- 
ques , mais jusqu'à du sel, du miel et du blé. 
La célèbre ligue anséatique se trouvait alors au 
plus haut degré de splendeur, de puissance , et 
son comptoir de Novgorod passait pour le plus 
riche de tous ses autres établissemens : aussi le 



552 HISTOIRE 

coup terrible que Jean venait de lui porter, jeta 
la plus grande confusion dans ses opérations com- 
merciales. Les ambassadeurs du grand-maitrc , 
ceux des soixante-dix villes allemandes, et de 
celles d'Alexandre, gendre du grand prince, se 
rendirent à Moscou pour plaider la cause de la 
ligue , demander l'élargissement des marchands 
détenus, et proposer d'envoyer, de part et 
d'autre, des arbitres dans une petite ile de la ISa- 
rova , pour discuter les intérêts des deux puis- 
sances lésées. Une année entière se passa sans 
que les prisonniers fussent rendus à la liberté ; 
mais enfin le monarque se laissa flécliir, et l'ordre 
lut donné de brisci' leurs chaines : les uns élaient 
morts dans les fers ; d'autres périrent dans les 
flots en revenant de Rével à Lubeck , de sorte 
qu'un fort petit nombre de ces malheureux pu- 
rent revoir leur patrie ; tous perdirent leur for- 
lune , car leurs marchandises avaient été conlîs- 
quées au profit de l'Etat. C'est ainsi que disparut, à 
Novgorod, le commerce des villes anséatiques , 
ancienne source de ricliesses, et même de lumières 
pour cette ville , à l'époque où la Russie , plon- 
gée dans les ténèbres de la bar])arie mogole , 
n'avait que cette seule voie pour communiquer 
avec le reste de l'Europe. Jean essaya vainement 
de réparer la faute qu'il avait commise en ce- 



DE RUSSIE. 555 

dant à l'imptilsion de sa colère : les marchands 
allemands craignirent , des lors , d'aventurer leur 
sort dans un pays gouverne par un despote , dont 
le caprice pouvait les priver de leur bien , de la 
liberté, de la vie même , et où, sans discerne- 
ment, les innocens étaient confondus avec les 
coupables. Lubeck , Hambourg , et les autres 
villes coalisées, injustement punies pour Ré- 
vel, pouvaient à juste titre se plaindre de la 
cruauté de Jean , qui, tour à tour, sévère et clé- 
ment , espérait que , corrigés par cette punition , 
les Allemands s'estimeraient trop heureux de 
revenir dans leur ancien entrepôt. 11 n'en fut pas 
ainsi ; les hommes s'abandonnant plus volontiers 
aux flots et aux tempêtes qu'aux violences ar- 
bitraires des gouvcrnemens. Les habitations , 
l'église , les magasins allemands de Novgorod 
devinrent déserfs , et le commerce passa de cette 
ville à Riga , Dorpat , Rével ; de là à INarva, où 
les Russes échangeaient leurs productions contre 
des marchandises étrangères (i 5). 

En écoutant ainsi son ressentiment , le grand 
prince ruina , d'un seul coup , un élaldissement 
dont nous éprouvions , depuis tant de siècles , 
la salutaire influence , et cela au commun préju- 
dice de la lieue et de la Russie , d'une manière 
opposée à ses constans efforts pour se tenir en 



554 HISTOIUE 

rapport intime avec l'Europe civilisée. Quelques 
historiens prétendent que Jean ne persécuta les 
marchands anséatiques , que parce qu'il vovait 
en eux des apùtres de la liberté républicaine , 
propres à nourrir, parmi le peuple de Novgo- 
rod , des idées de turbulence et d'insubordi- 
nation (i6). Mais cette opinion s'accorde peu 
avec l'esprit du temps et le caractère de la ligue , 
qui ne songeait qu'à ses avantages commerciaux 
sans s'occuper des rapports politiques des citoyens 
avec leur gouvernement : elle continua même 
d'exercer le commerce à Novgorod plusieurs 
années après l'entière réunion de cette république 
à la Moscovie. D'autres assurent que le grand 
prince en agit de la sorte à l'instigation du roi 
de Danemarck , ennemi des villes anséatiques , 
avec lequel il était convenu de faire la guerre à 
la Suède , et de ruiner les comptoirs anséatiques 
à Novgorod (17) ; à condition qu'à son tour , le 
roi lui céderait une partie considérable de la Fin- 
Alliance lande. Ces deux monarques conclurent eilécli- 

iicmarck. vcmeut uuc ctroitc alliance : nos ambassadeurs 
revinrent de Copenhague avec un nouveau plé- 
nipotentiaire danois ; et bientôt le prince Stchénia 
et autres voïévodes russes allèrent mettre le siège 
Guerre dcvant Vibourg. La force de notre armée ré~ 

Suède. "" pondait à l'immensité des préparatifs : les Psko- 



DE TiUSSIF.. 55o 

viens, animes de zèle, Iburnirent , sur dix 
charrues , un cavalier tout armé ; et , dans un 
conseil national, ils accablèrent d'injures plu- 
sieurs prêtres qui avaient voulu prouver, par le 
droit canon , que les habitans des campagnes , 
appartenant aux églises , ne devaient point 
prendre part aux arméniens. Malgré tous ces 
efforts , les Russes restèrent trois mois entiers 
sous les murs de Vibourg , sans pouvoir s'en em- 
parer. On rapporte que le vaillant chevalier 
Knut-Posse , commandant de cette place , fît , 
au moment où nos troupes montaient à Tassaut, 
mettre le feu à une tour qui servait de magasin 
à poudre , et qui , en sautant avec un horrible 
fracas , fît périr un grand nombre de Russes. 
D'autres , étourdis par la violence de l'explosion, 
et meurtris par les éclats de la tour, tombèrent 
également sans connaissance ; le reste , saisi de 
terreur , s'enfuit pour échapper au fer des as- 
siégés. Cet événement, fabuleux peut - être, a 
long-temps vécu dans le souvenir des Finois , 
sous le nom d'explosion de Vihourg , et contri- 
bua singulièrement à faire regarder Rnut-Po^se 
comme un fameux magicien (18). Nos voïévodos 
se contentèrent de ravager le pajs sur un es- 
pace de trente à quarante mille. 

Afin de diriger les opérations de l'armée sur 



556 HISTOIRE 

TNovo^" ^ le théâtre de la guerre , Jean lais'^a son fils aîné 
""*• Vassili à iNfoscou , et se renuit en personne à 

Novgorod, avec son 'petlt-(ils Dmitrl et son fils 
Yonri. Cette ville n'avait plus cette population 
nombreuse , ces fiers boyards , ces riches mar- 
chands qui l'avaient si long-temps illustrée. Ce- 
pendant l'archevêque Gennadius et les lieute- 
nans tâchèrent , par une magnifique réception, 
de satisfaire le goût du grand prince pour tout 
ce qui était grand et solennel. L'archevêque , le 
clergé, les magistrats, tous les citoyens allèrent 
attendre le monarque sur la route de Moscou , 
et l'accompagnèrent jusqu'à l'église de Sainte- 
Sophie , en poussant des cris de joie. 11 dina chez 
Gennadius avec sa nombreuse suite , composée 
de plus de cinquante princes et d'un grand 
nombre d'enfans - boyards. 
Fxpe'fii- I-'CS voïévodes envoyés contre le pays de Ham 
îri i2n! ou Yam , c'est-à-dire la Finlande , défirent sept 
^^^' mille Suédois; et malgré le régent Sten-Stour, 

quise trouvait lui-même à A DO, a la tête de quatre 
mille hommes, pour livrer bataille aux Russes en 
rase campagne , ils réussirent à se retirer avec le 
butin et les prisonniers qu'ils avaient faits. Jean 
donna ordre aux princes Jean et Pierre Ouchati 
de lever des iroupes dans les provinces d'Ous- 
tiougue, de la Dvina , de l'Onega et de Vaga , et 



DE RUSSIE. 357 

de se tenir prêts à marcher au printemps contre 
la Cayanie , ou pays aux dix rivières ; ensuite il 
retourna à Moscou. Cette expédition eut des ré- 
sultats plus importans. Non-seulement les princes 
Ouchati ravagèrent tout le pays depuis la Carélie 
jusqu'à la I^aponie , ils joignirent encore aux 
Etats moscovites les bords de la Limenga , dont 
les habitans envoyèrent une ambassade à ]Mos- 
cou , pour prêter au grand prince le serment de 
lui rester toujours fidèles. Cependant \n\ officier 
suédois , nommé Svant-Stour , arrivé de Stock- 
holm dans la Narova , avec deux mille hommes 
et de l'artillerie , sur une flotille de soixante-dix 
bàtimens légers, réussit à s'emparer d'ivangorod. 
Le prince Youri Babitch , commandant de cette 
place , fut le premier à prendre la fuite ; et les 
voiévodes Jean Brukho et Goundorot, postés 
non loin de là avec avec un nombreux corps de 
troupes, furent témoins de l'attaque des Suédois, 
sans vouloir porter aucun secours aux assiégés. 
Voyant l'impossibilité de se maintenir long- 
temps dans Ivangorod , Svant voulait la céder 
aux chevaliers de Livonie ; mais le grand-maître 
ayant refusé d'acquérir une propriété aussi dan- 
gereuse, les Suédois ruinèrent une partie de la 
forteresse , et se hâtèrent de s'en éloigner avec 
trois cents prisonniers. 

Tome VI. 22 



558 IIISTOIKE 

L'avènement du roi de Danemarck au tronc 
de Suède mit un terme à cette guerre. Appelé à 
régner sur les Suédois par les vœux du sénat et 
du clergé , ce prince lit tous ses eflbrts pour con- 
server l'amitié du grand prince , et peut-être lui 
céda-t-il quelques places en Finlande. Ses am- 
bassadeurs vinrent deux fois à Moscou , en 1 5oo 
et i5oi , et les nôtres se rendirent en Dancmarclv 
pour fixer les limites entre les deux puissances. La 
Finlande respira enfin après les maux aflVeux que 
lui avaient causés nos fréquentes incursions, et qui 
firent dire au conseil d'Etat, dans un manifeste 
publié contre le régent Sten-Stour , accusé de 
trop de cruauté : « // a commis en Suède les 
» mêmes excès auxquels les Russes se sont ahan- 
» donnés en Finlande, » La principale cause de 
cette guerre fut, à ce qu'il paraît, l'opiniâtreté 
de Sten , qui , au lieu de s'en rapporter aux lieu- 
tenans de Novgorod , voulait que Jean traitât 
directement avec lui au sujet de la paix. Jean , 
offensé de son orgueil , voulut l'humilier et le 
punir. 
Aflaiics Le tzar de Kazan avait Jusqu'alors religieu- 
sèment observe les devou'S d un vassal a notre 
égard ; mais sa fidélité envers le prince de Mos- 
cou , lui paraissant un titre pour opprimer ses 
sujets , il se fit tellement détester des grands, que 



DE RUSSIE. 359 

ceux-ci proposèrent en secret à Mamouk, prince 
de Scliihan , de les délivrer du joug tyrannique 
de Makhmet-Amin. Ce dernier , instruit de leur 
complot , implora le secours de Jean , qui lui 
envoya le voïévode prince Riapolovsky à la tète 
d'une puissante armée. Elle força les traîtres à 
prendre làcliement la fuite , et Mamouk à s'é- 
loijiuer des frontières de Kazan. Tout était rentré 
dans l'ordre , Makhmet avait congédié Riapo- 
lovsky , lorsqu'un mois après, le tzar arriva lui- 
même à Moscou , avec la nouvelle que Mamouk 
l'avait attaqué à l'improviste , l'avait chassé de 
ses Etats, et s'était assis sur le trône de Kazan. 
Ce nouveau prince ne savait que piller : dévoré 
de la soif des richesses, il enlevait aux négocians 
leurs marchandises ; aux grands , leurs trésors ; 
et il poussa l'ingratitude jusqu'à mettre dans les 
fers ses principaux partisans , ceux qui avaient 
trahi Makhmet pour lui procurer le diadème. Il 
voulut s'emparer de la ville d' Arsk ; mais il échoua 
dans son entreprise , et ne put même rentrer 
dans Kazan , dont les citoyens armés lui criè- 
rent, du haut de leurs murailles , Nous fi^ avons 
pas besoin d'un roi brigand. Mamouk s'enfuit 
dans sa patrie , et les seigneurs de Kazan en- 
voyèrent une ambassade au grand prince , autant 
pour s'excuser que pour lui porter des plaintes 



540 HISTOIRE 

au sujet des intolérables violences que Malvbmel- 
Aniiii avait exercées contre eux. c Nous désiro7is 
» un autre izar de votre choix , lui dirent-ils: 
)) donnez - nous Ahdyl - Lélif ^ second fils 
)) d'Ibrahim. » Jean , pour combler leurs vœux, 
envoya ce gendre de Mengli-Ghireï à Kazan, 
où il fut solennellement installé par les princes 
Siméon Kholmsky et Féodor Palilslv , qui exi- 
gèrent du peuple un serment de fidélité au mo- 
narque russe. Afin de dédommager ]Molvhmet 
de la perte qu'il venait de faire , le grand 
prince lui accorda pour fiefs., Kocliira , Serpou- 
Ivhof et Kboutoun , dont il devint le fléau par 
son insatiable cupidité et par la noirceur de son 
caractère. 

Comme cet événement aurait pu causer quel- 
que inquiétude àNoursaltan, épouse de Mengli- 
Gbireï , Jean lui en donna connaissance dans les 
termes les plus affectueux , l'assurant que Kazan 
resterait toujours patrimoijie de sa famille. ISour- 
saltan écrivit au grand prince pour le remercier, 
et lui annoncer son retour de la ÎMecque , en 
même temps que son projet de se rendre en 
Russie pour y voir ses enfans. Mcngli-Gliireï fit 
parvenir à Jean la bague de rubis de Mahomet H, 
et mit tout en œuvre pour entretenir Bajazet 
dans les bonnes dispositions qu'il avait d'abord 



D E K U s s I E . ù.\l 

montrées à notre égard. Quoique l'ambassadeur 
turc, expédie à Moscou , ne fut point parvenu au 
lieu de sa destination , Jean résolut cependant 
d'en envoyer un à Constantinople pour témoi- 
gner au sidtan toute sa reconnaissance de ses 
bonnes intentions. Cette mission fut confiée à Premiire 
Michel Plestcliéïef, auquel le khan de Crimée nK^bc à 
donna des lettres et des guides. Le but de notre uo^ie, 
ambassade était de procurer aux marchands 
russes un libre et paisible commerce dans les 
Etats du sultan; au moins ne voit-on aucun 
autre motif de cette démarche dans les dépêches 
remises alors à Plestchéïef. 11 y est dit seulement, 
qu'en témoignant l'amitié de son maître pour 
Bajazet, et son jeune fils Mahmed-Schikhzoda , 
sultan de Cafta, l'ambassadeur , attentif à ne rien 
faire contre la dignité du monarque qu'il repré- 
sente , doit les complimenter debout , et non jycis 
à genoux y ne céder le pas à aucun autre am- 
bassadeur, et n'adresser sa harangue qu'au sultan 
seul , et non aux pachas , etc. Trop fidèle , peut- 
être , aux instructions du grand prince, Plest- 
chéïef indisposa la cour de Constantinople par 
sa morgue. Comblé d'égards et de politesses par 
les pachas de cette ville, qui lui firent savoir que 
le lendemain il serait présenté au sultan , il re- 
fusa d'aller diner chez eux , et ne voulut point 



342 HISTOIRE 

accepter les riches habits qui lui furent offerts , 
non plus que les dix mille sequiiis destines à son 
entretien. « Je ri' ai rien à dire aux pachas , fit- 
» il repondre à leur oflicier : je ne parlerai 
j) point leurs habits , je n^ai aucun besoin de 
M leur argent j et ne veux pailler qu'au grand 
y) seigneur. » Malgré tant de fierté /Bajazet, en 
congédiant Plestchéïef, lui remit une réponse 
très-polie pour le grand prince , et accorda tout 
ce que Jean lui avait demandé relativement à 
nos marchands. Il écrivit à Mengli-Ghireï : « Le 
» monarque de Russie ^ avec lequel je désire vi- 
i) veinent contracter amitié y m'a envoyé un 
» homme grossier : je ne puis donc le faille ac- 
» compagner en Russie par aucun de mes gens j 
» dans la crainte qu'ils n'y soient offensés. Res- 
)i pecté depuis l'Orient jusqu'en Occident j je 
» rougirais de me soumettre cl un pareil affront. 
» Ma volonté est , en conséquence , que mon fils ^ 
n sultan de Caffa , corresponde directement 
)) avec le prince de Moscou. » Cependant , par 
délicatesse , Bajazetne se plaignit point au grand 
prince de la conduite de son ambassadeur ; et 
il lui écrivit en ces termes : » F^ous avez envoyé, 
» dans la sincérité de votre âme , un de vos 

» SEIGNEURS VERS LE SEUIL DE MON PALAIS j 

w il m'a vu et m'a remis votive lettre , que j'ai 



DE RUSSIE. 545 

)) pressée contre mon cœur y puisque vous m' ^ 
» exprimez le désir de devenir notre ami. Que 
» vos ambassadeurs et vos marchands ne crai- 
» gnent donc plus de /fréquenter notre pays; ils 
» n'auront qu'à venir pour vous certifier la vé~ 
» rite de tout ce que vous dira votre envoyé , 
» qui retourne dans sa patrie. Dieu veuille lui 
» accorder un heureux voyage , et la grâce de 
» vous faire notre grjnd salut , à vous et 
» d tous vos amis ; car ceux que vous aimez nous 
» sont également chers. » C'est de cette manière 
pacifique et amicale que commencèrent les rela- 
tions entre la Russie et la Porte Ottomane ; ces 
deux puissances pouvaient -elles prévoir alors 
que le sort les réservait , l'une et l'autre , à une 
lutte terrible j qui devait entraîner la clnite des 
royaumes maliométans, et décider la supériorité 
des armes clirétiemies ? 

Plestchéief revint à Moscou au moment oii la 
cour , les seigneurs et le peuple étaient livrés à 
la plus grande agitation par des événemens Lien 
douloureux pour le cojcur de Jean. Nous avons 
vu que, depuis le quinzième siècle, il s'était intro- 
duit en Russie un nouvel ordre de succession , 
d'après lequel ce n'était pas aux frères, mais aux 
fils des grands princes qu'était accordé le droit 
de le remplacer dans cette dignité j à la mort 



^)44 HISTOIRE 

tlu fils aiiu- de Joau , on se demaiirla si la cou- 
ronne devait appartenir à Dmitri , (ils du prince 
défunt, ou à Vassili Ivanovitcli. — Le grand 
prince se trouvait dans une grande perplexité ; 
car ses boyards ne s'accordaient pas, les" uns 
s'étant déclarés pour Hélène et son jeune fils , 
les autres pour Sophie et Vassili. Les premiers 
étaient en plus grand nombre, en raison de l'at- 
tacliement que la nation avait porté au généreux 
père de Dmitri , et parce que la cour de sa mère 
n'était composée que de Russes, tandis que 
Sophie était environnée d'une foule de Grecs, 
désagréables à nos boyards. Les partisans d'Hé- 
lène soutenaient que Dmitri avait naturellement 
hérité du droit de son père à succéder à la cou- 
ronne ; ceux de Sophie leur répondaient qu'un 
petit-fils ne devait point l'emporter sur un fils 
et surtout sur un prince issu directement des em- 
pereurs grecs. Hélène et Sophie , également 
adroites et ambitieuses , observaient toutes deux 
une décence qui déguisait assez bien leur mutuelle 
Laprin- inimitié. Anne , grande princesse de Rézan , alore 

cissc de ' " ^ 

Rôzan se à Moscou , fut parfaitement accueillie par elles, 
M-bcou et et il fut encore permis à Jean de trouver des 

donne sa ^ . ti • 

niiccnuiji- jouissances au sein de sa famule. — Ilretnitsasœur 

liane au ' . ^ i i • i> ^1 

1 riuce quelques mois auprès de lui, 1 engagea a donner 
sa fille en mariage au prince Belzky , ensuite il 



nE RUSSIE. 545 

la laissa partir , conî]>lec de caresses , pour Rëzan, 
oii devait avoir lieu la célébration des noces. 

Bientôt après le départ de sa sœur , on dénonça CoUrode 
au grand prince un complot tramé contre son ire ^o.i 
autorité. Le secrétaire Stromilof ayant persuadé "^^'son fiu 
au jeune Vassili que Jean avait résolu de choisir 
son petit-fils pour successeur, ce secrétaire et 
quelques autr^^s jeunes gens , aussi inconsidérés 
que lui, proposèrent à Vassili de faire périr Dmitri, 
de s'enfuir ensuite à Vologda et de s'y emparer 
du trésor du monarque. Ils augmentèrent sous 
main le nombre de leurs partisans , et jurèrent 
de servir de, tous leurs etVorts le fils contre son 
père, contre leur souverain. A cette découverte, 
Jean enflammé de colère , fait arrêter les accifsés: 
ils sont mis à la question , avouent leur crime et 
périssent du dernier supplice sur le bord de la 
Moskva : les secrétaires Stromilof et Goussef , 
les princes Pale tsl\y et Skriabin eurent la tête tran- 
chée. Alhanase Yaropkin et PoïarlvO subirent la 
mêmepeineeteurentenoutrelespiedsetlesmains 
coupés. Plusieurs autres en fans-boyards furent ar- 
rêtés et \ assili fut gardé dans son appartement du 
palais. Sophie éprouva elle-même les etTets du cor- 
roux du grand prince qui, instruit que de préten- 
dues sorcières allaient chez elle pour exercer la 
magie, les fit saisir, fouiller et précipiter ensuite. 



) j() JfISTOIRr, 

dans la nuit , au fond de la Moskva ; depuis ce 
temps Jean ne voulut plus voir son épouse , per- 
suade qu'elle avait eu l'intention d'empoisonner 
sabruetson petit-fils Dmilri. Le prince Patrikeief, 
lieutenant de Moscou, et le voïëvode Simeon 
Piiapolovsky, agirent alors ouvertement comme 
amis zélés du petits -fils de Jean et en ennemis 
déclarés de Sophie. 
Legiaiifi Le triomphe d'Hélène fut complet, car le 

piincc fait , . . . ^ .^^ . . 

solennelle- grand prmce proclama aussitôt Umitri pour son 

ment cou- , . * . i j 

ronneisoa succcsscur et plaça sur sa tête la couronne de 
petit s. ]\jQnomaque. De toute antiquité les chefs de 

4 lévrier. , * * 

l'Eglise russe avaient la coutume de donner la 
bénédiction aux souverains à leur avènement au 
trône , mais les annalistes ne rapportent aucun 
détail sur cette cérémonie ordinairement pra- 
tiquée dans l'Église. C'est ici que nous voyons , 
pour la première fois, la description du couron- 
nement d'un tzar , avec des circonstances curieuses 
et intéressantes. Au jour fixé, le souverain, suivi 
de toute sa cour , de ses boyards et oHiciers , 
amena le jeune Dmitri âgé de quinze ans , dans 
la basilique de l'Ascension, où le métropolitain 
Simon, assisté de cinq archevêques , de plusieurs 
archimandrites et abbés, entonna l'oOice de la 
Ste.-Vierse et de St. -Pierre thaumaturge. Au 
milieu de l'église s'élevait une estrade avec trois 



DE RUSSIE. 547 

siécjes , l'un pour le i^rand prince , les deux autres 
pour Dniitri et le métropolitain : à coté, l'on voyait 
sur une table la couronne et le manteau de INlo- 
nomaque. Après le Te Deuni , Jean alla s'asseoir 
ainsi que le métropolitain, et Dmitri resta debout 
sur le dernier degré de l'estrade, u Saint-Père j et 
» chef de V Eglise russe, dit alors le grand prince, 
)) dans les temps les plus reculés , les monarques^ 
i) mes ancêtres, laissaient leur couronne à leuT\s 
» Jîls aines. Fidèle à cet exemple , j'avais éga- 
» lement béni mon fils Jean , je lui aidais légué 
» la grande principauté ; mais puisqu'il a plu 
)) au Tout-Puissant de me V enlever , je bénis cl 
» sa place, de mon vivant , son fils et mon pet it- 
» fils Dmitri , et le déclare lièritier , après ma 
» mort, des Etats de f^ladimir , de Moscou et de 
n Novgorod. Nous vous prions en conséquence , 
» Saint-Pèj'e , de lui donner aussi votre bénédic- 
» tien. » Le métropolitain ordonne alors au jeune 
prince de monter sur l'estrade; il se lève , le bénit 
avec le saint Crucifix, lui impose ensuite lesmains 
sur la tête et prie à haute voix le Seigneur, le 
Roi des rois, de daigner, du haut de sa sainte 
demeure , jeter un regard d'amour sur Dmitri, 
lui permettre de recevoir le Saint-Chrême, la cou- 
ronne et le sceptre , le faire asseoir sur le trône 
de la vérité , l'environner de l'armure sacrée du 



548 HISTOIRE 

Saint-Esprit, soumettre les peuples barbares à son 
bras puissant, et remplir enfin son cœur d'une 
foi pure, d'un amour sincère pourla justice et la 
vertu. Deux archimandrites présentèrent alors 
îe manteau de Monomaque au métropolitain ; 
celui-ci le remit à Jean , qui en revêtit son petit- 
fils : « Seigneur Tout-Puissant et ?^oi des siècles, 
n dit alors le vénérable prélat , voici l'homme 
» terrestre que tu viens de créer souverain ; il 
» incline humblement la tête devant toi , grand 
» ai'bitre du monde. Garde-le sous ta protection! 
» (jue Fesj^rit de paix et de vérité éclaire ses 
» augustes jours , et fasse que nous vivions sous 
» ses lois dans le calme et la pureté de nos âmes . n 
Les archimandrites aj-ant apporté la couronne , 
Jean la reçut des mains du métropolitain , la posa 
sur la tête de Dmitri ; alors le prélat prononça 
ces paroles : « Au nom du Père et du Fils et du 
)> Saint-Esprit. Amen. » 

Après le cantique à la Ste. -Vierge, le grand 
prince et le métropolitain allèrent reprendre 
leurs places; ensuite l'archidiacre monté sur l'es- 
trade entonna , en l'honneur des deux monarques, 
l'hymne in plurimos annos , qui fut chanté par 
un chœur de prêtres et de diacres. Simon se leva 
ensuite avec les évêques pour féliciter le grand- 
père et son petit-fils : son exemple fut suivi 



DE RUSSIE. 349 

aiissil«')t par les fils du monarque , les boyards, 
tous les odîciers de distinction; Jean dit au jeune 
prince ; c Mon pciif-fils D/nitri , Je vous donne, 
» avec ma bétiéditioUj le droit de me. succéder à 
» la grande principauté. Conservez donc toujours 
» dans votre cœur la crainte de Dieu : soyez 
» vertueux , ami de la vérité et protecteur des 
» chrétiens. » Les deux grands princes descen- 
dirent de Testrade , et après la messe , Jean re- 
tourna dans son palais. Dmitri, la couronne en 
tète et le manteau des tzars sur les épaules , ac- 
compagné des fils du monarque ( à l'exception de 
\ assili) et de tous les boyards , se rendit dans la 
cathédrale de St. -Michel archange , puis dans 
celle de l'Annonciation, à la porte de laquelle 
Youri , fils de Jean, répandit sur lui quantité de 
monnaies d'or et d'argent. Le môme jour il y eut 
chez le grand prince un repas splendide pour le 
haut clergé et tous les boyards. En signe d'afTec- 
tion, le grand prince fit présent à son petit-fils 
d'une croix suspendue à une chaîne d'or, d'une 
ceinture garnie de pierreries , et de la boite de 
cornaline d'Auguste. 

Malgré tous ces témoignages d'amour pour 
Dmitri, Jean pouvait si peu dissimuler le trouble 
cruel qui agitaitson âme, que les amis d'Hélène, 
ceux même qui , par leurs conseils et leurs delà- 



SOO HISTOIRE 

lions , avaient excité le ressentiment du grand 
prince contre Sophie et Vassili , n'osaient s'aban- 
donner à la joie, dans la crainte d'un changement 
prochain. Leurs appréhensions n'étaient que trop 
fondées. Jean chérissait son épouse, ou du moins 
il respectait en elle l'illustre rejeton des empe- 
reurs grecs. Depuis vingt années qu'ils étaient 
unis, ce prince avait joui d'un parfait bonheur 
avec elle ; il avait profité de ses précieux avis, et 
par une superstition dont les plus grands hommes 
n'ont pas toujours été exempts, il pouvait même 
attribuer le succès qui avait couronné ses bril- 
lantes entreprises, à l'heureuse étoile de Sophie. 
Cette princesse, douée d'une finesse exquise (19), 
avait des amis à la cour. D'autre part_, Vassili 
dont la naissance^ regardée comme miraculeuse, 
avait été si long-temps l'objet des vœux de son 
père, ne pouvait être entièrement privé de tous ses 
droits h son amour, et la faute de ce jeune prince, 
encoi'e qu'elle eût été avérée, trouvait une excuse 
bien naturelle dans celte légèreté si commune à 
son âge. Cependant une année se passa de la 
sorte , et la Russie s*accoutunia à voir son futur 
souverain dans le jeune Dmitri , fils aimable et 
innocent d'un prince illustre par son généreux 
courage , et petit-fils de deux grands monar- 
ques ; mais on s'aperçut que Jean n'avait couronné 



DE RUSSIE. 03 r 

ce jeune prince que comme une victime dévouée 
à la mort. 

Il est à regretter qu'au lieu de nous développer ,^qc). 
toutes les circonstances de ce curieux événement, r^'"" .,?^ 

' rcconcilie 

les annalistes se contentent de dire , qu'après un avec son 

A i cpoiise et 

plus mùr examen des accusations intentées contre p""'"^ ,*^*' 

* uiort plu- 

son épouse , Jean lui rendit toute sa tendresse , *''";"' 

*■ bovaras 

ainsi qu'à son fils ; ils ajoutent qu'instruit enfin des 
trames ourdies par les amis d'Hélène , et persuadé 
qu'il avait été trompé , il résolut de sévir et de 
faire un exemple sur les seigneurs les plus dis- 
tingués. Le prince Ivan Patrikéïef , ses deux fils, 
et son gendre le prince Siméon Riapolovsky furent 
condamnés à mort , comme intrigans , bien que 
Patrlkéïef , arrière-petit fils du célèbre Olgerd , 
fût neveu de Vasslli-l' Aveugle et fils de Marie , 
fille du grand prince Vassili Dmitriévitch ; que 
pendant trente-six ans, il eût fidèlement servi le 
monarque en temps de paix ou de guerre , avec 
le titre de son premier boyard ; et que le père de 
Riapolovsky, l'un des descendans de Vsévolod-le- 
Grand, eût dérobé son maître encore enfant à 
la fureur du cruel Cliemyaka. Jean crut vraisem- 
blablement que, poussés par leur zèle pour les in- 
térêts d'Hélène , ils avaient calomnié devant lui 
Sophie et Vassili ; nous ignorons de quel côté se 
trouve la vérité : toujours est-il certain que Jean 



'>j2 histoire 

fut abusé par les intrigues de l'un ou de l'autre 
parti : sort déplorable des souverains dont la 
crédulité coûte aux innocens ou l'honneur ou la 

r fj^jc,. vie. Le prince Piiapolovsky eut la tète tranchée 
sur la Moskva ; mais l'intercession du métropo- 
litain Simon, de l'archevêque de Rostof et des 
autres prélats, sauva la vie aux Patrikéïefs ; le 
père se fit moine avec le boyard Vass'li-le- 
Borgne , son fils aine , le premier dans le cou- 
vent de St. -Serge , le second dans celui de 
St. -Cyrille de Biélozersk. Jean ]Mininda, deuxième 
fils de Patrikéïef, resta dans sa maison sous la sur- 
veillance de la police. Cette première éternelle 
punition des grands boyards frappa les seigneurs 
d'étonnement, et leur prouva que le rang , que 
des services nombreux et prolongés n'arrêtent 
pas le bras terrible d'un monarque courroucé. 

Il accorric Six Semaines après , Jean nomma Vassili sou- 
le tiire -le veraiTi et grand prince de Novgorod et de PsJcof. 

grantlprin- • ,-i « i • i 

orcie^ov- L^epenclant quoiqu il montrât tous les jours puis 

por.wl et 1 ,. . - • r.1 •■ 

'le Pskof. de Iroideur pour sa bru et son petit- îils , il se 
faisait un scrupule de dépouiller ce dernier du 
rang suprême qu'il lui avait accordé d'une ma- 
nière si solennelle à la face de la Russie entière. 
Dmitri conservait bien encore le titre de grand 
prince de Vladimir et de Moscou, mais les cour- 
tisans, prévoyant l'avenir, s'éloignaient déjà d'Hé- 



DE RUSSIE. 55!) 

lène et de son fils pour se rapprocher de Sophie 
et de Vasslli. En elTet, Jean , qui avait si bien 
réussi à établir Tunité monarchique en Russie , 
pouvait-il, après sa mort, livrer l'Etat aux hor- 
reurs d'une nouvelle guerre civile , inévitable 
entre son fils et son petit-fils ? Sophie pouvait- 
elle vivre tranquille tant qu'elle n'aurait pas en- 
levé le sceptre des mains de Dmitri?Tout, en un 
mot, présageait la chute prochaine de ce dernier. 
Les Pskoviens , à la fois étonnés et mécontens de 
ce que le grand prince leur avait donné un sou- 
verain particulier , lui envoyèrent une ambas- 
sade pour se plaindre de cette innovation , et le 
prier de vouloir bien permettre que Dmilri, son 
légitime successeur au trône, demeurât aussi chef 
de leur province. « Ne suis-je donc pas libre 
>) d'en agir comme il me plaît avec mon fds et 
» 77îowpe^//^/,ç?répondit le grand prince irrité;/^ 
» donnerai la Russie à qui bon me semblera, et 
M je vous crdonne d^ obéir à P assili. » Aussitôt 
il fit renfermer les députés dans une tour, mais 
peu de temps après il leur rendit la liberté. 

Ce temps fut sans doute l'époque la plus dou- 
loureuse pour le cojur du grand prince ; il n'en 
déploya pas moins une infatigable activité dans 
ses relations politiques. Chamakha était alors 
gouvernée par le sultan Mahmud , petit-fils de 

TOMT. VI. 25 



6D4 HISTOIRE 

Schirvan-Schah, autrefois tributaire deTamerlan 
et de ses fils (20). La faiblesse et les infortunes des 
successeurs de ces princes, la mort d'Oussouu-lIas- 
san, conquérantde la Perse, et la lâche insouciance 
de ses héritiers avaient rendu l'indépendance à 
ce royaume. Mahmud fier du titre de monarque, 
et jaloux de contracter alliance avec d'illustres 
souverains , députa vers le grand prince de Mos- 
cou un des seigneurs de sa cour , nommé Scheli- 
Beddin, pour le complimenter de sa part. Jean 
répondit avec politesse à ces assurances d'amilié, 
mais il ne jugea pas à propos d'envoyer à Cha- 
makha un ambassadeur russe , par suite , peut- 
être, de la nouvelle qui lui parvint qu'Ismaël- 
Sophi , sous le nom de descendant d'Ali , avait 
pris , à cette époque , le titre de Schah ; qu'il 
s'était emparé d'Iran , de Bagdad , des bords 
méridionaux de la mer Caspienne, et avait fondé 
la formidable puissance des sophis de Perse , 
anéantie sous nos pères par Thamas-Kouli- 
Rhan. 
Ainbas- Dans le même temps , Jean expédia à Venise 
iibè et 'à le grec Démétrius , fils de Ralo , et au sultan 
uoi"ic!'° ' Bajazet , Alexis Golokvastof. Ce dernier fut 
accompagné .d'un grand nombre de marchands 
russes, qui, pour se rendre à Azof par le Don , 
s'embarquèrent sur la Metcha. Golokvastof, 



DE RUSSIE. 3d!> 

porteur de lettres amicales pour Bajazet et pour 
Malimed-Scliiklizoda , sultan de Cafl'a , était 
charge de procurer de nouveaux avantages com- 
merciaux aux marchands moscovites dans les 
Etats du sultan , et il devait adresser les paroles 
suivantes aux pachas de Bajazet. u Le grand 
» prince ignore de quoi vous accusez Vainhas- 
» sadeur russe Michel-Plestchéïef- mais, en tout 
') cas, sachez que beaucoup de monarques nous 
» envoient des ambassadeurs auxquels notre 
n maître témoigne autant de bonté que de con- 
» sidé ration. C^est un fait dont le sultan lui- 
)> même peut s'assurer par expérience. » Go- 
lokvastof revint quelques mois après avec les; ré- 
ponses de Bajazet et de son fils; celui-ci envoya 
même à Moscou un de ses officiers qui fut admis 
à la table du grand prince , mais avec lequel on 
ne traita , comme auparavant , que des moyens 
de protéger le commerce des deux nations. 

Ce fut pendant la même année que Jeafi éta- 
blit son pouvoir sur le nord-ouest de la Sibérie, 
depuis si long-temps tributaire de Novgorod. 
En 1465, Vassili Skriaba, habitant d'Oustiougue, 
suivi d'une foule d'aventuriers , alla porter la 
guerre dans le pays des Yougres , au delà des 
monts Ourals, d'où il amena prisonniers à Mos- 
cou deux princes nommés Kalpak et Titchik. 



556 uisToiuK 

Jean reçut leurs sermens d'inviolable fidélité' 
et les laissa retourner dans leur patrie ; il imposa 
un tribut sur les Yougres , et accorda une bril- 
lante récompense à Skriaba , mais il se trouva 
dans la suite que cette conquête était illusoire ; 
car, après la soumission de Novgorod, au mois de 
mai i485 , Jean fut obligé de détacher contre les 
Vogoulitches et les Yougres , les voïévodes prin- 
ces Rourbsky-le-]\oir et Saltik-Travin , avec les 
troupes d'OustiougueetdePerme. Alors les voïé- 
vodes moscovites battent Youmchan, prince des 
Vogoulitches, près de l'embouchure de la Peline, 
longent la Tarda , par Tumen jusqu'ep Sibérie, 
et de là suivent le cours de l'Irtisch jusqu'au 
grand Obj , dans le pays des Yougres. Ils y font 
prisonnier le prince Moldan , et cinq mois après 
ils retournent à Ousliougue avec un gros butin. 
Les souverains Yougoriens demandèrent la paix 
par l'entremise de Philothée, évèque de Ferme : 
pour crage de la sincérité du serment qu'ils 
prêtèrent d'être fidèles à la Russie, ilsburejit de 
Veau dans un vase d'or en présence de nos of- 
ficiers, près de l'embouchure de la Vime. Youm- 
chan , prince des Vogoulitches, se rendit lui- 
même à Moscou avec Philothée, son évêque ; et 
favorablement accueilli par le grand prince , il 
commença dès lors à lui payer tribut , après 



gies. 



UE RUSSIE. 357 

avoir été long -temps, à l'exemple de son père 
Assyka , la terreur du pays de Ferme. Conquête 

, . . . nu pays 

Cependant ces régions lointaines ne furent des \ou- 
réellement et tout-à-fait soumises que dansl'année 
1499- Alors les princes Siméon Kourbskj, Pierre 
OuchatofetZabolotsky-Brajnik, à la tète de cinq 
mille hommes d'Oustioiigue, de la Dvina et de 
Viatlsa, s'avancent par différentes rivières jusqu'à 
la Petchora , sur les bords de laquelle ils bâtis- 
sent une forteresse, et le 2 1 novembre ils partent, 
sur patins, pour pénétrer jusqu'aux monts Ou- 
rals. Sans cesse obligées de lutter contre les 
vents et les tourbillons de neige, les troupes er- 
rantes du grand priuce éprouvèrent mille diffi- 
cultés à gravir ces monts inaccessibles en plusieurs 
endroits ; à traverser d'affreux déserts où , pendant 
l'été même , on n'aperçoit que des rochers nuds 
et escarpés , des précipices , le triste feuillage 
des cèdres et de voraces gerfaults blancs; mais, 
sous des masses de granit, couvertes de mousses, 
ces solitudes renferment des mines riches en 
métaux et en pierres précieuses de différentes 
couleurs. Les Russes rencontrent de paisibles 
Samoyèdes auxquels ils tuent cinquante hommes 
et enlèvent deux cents rennes; enfin ils descen- 
dent dans une vallée , où ils trouvent la petite 
ville de Liapin (aujourd'hui bourg des Vogou- 



358 lllSiOlKE 

litches, dans le district de Bere'zof), et d'après leur 
calcul ils estimèrent avoir parcouru un espace de 
quatre mille six cent cinquante verstes (a). Au delà 
de Liapin, ils virent arriver des princes Yougres 
du pays des Obdoriens , qui leur proposèrent la 
paix et un serment d'inaltérable fidélité au mo- 
narque moscovite. Chacun de ces petits princes 
était dans un long traîneau attelé de plusieurs 
rennes. Les voïévodes de Jean se faisaient trans- 
porter dans de semblables équipages , et leurs 
soldats _, traînés par des chiens, tenaient à la main 
le fer et le feu , prêts à exterminer les misé- 
rables habitans de ces contrées. Ils prirent qua- 
rante villes ou petites places fortifiées d'une pa- 
lissade. Ils firent plus de mille prisonniers, parmi 
lesquels se trouvaient cinquante princes, et aprts 
avoir forcé les Vogoulitches et les Yougres (pro- 
bablement les Ostial.s et les Sanioyèdes) à se re- 
connaître tributaires des Russes , ils revinrent 
heureusement à Moscou vers les fêtes de Pâques. 
Les soldats se plaisaient à raconter aux curieux 
les incroyables fatigues qu'ils avaient essuyées ; ils 
les entretenaient de la hauteur des monts Ourals, 
dont le sommet se perd dans les nues, et qui 
d'après les géographes portaient, dans l'antiquité, 

(a) C'est-à-dire on2e cent dix-sept lieues communes de 
France, de viugt-cinq au degré. 



UE t;ussie. 55i) 

le nom de monts Riphccs on ITyperborcens ; ils 
leur parlaient de nombre d'animaux et d'oiseaux 
inconnus dans nos climats, de la figure et des 
mœurs bizarres des habitans de la Sibérie. Ces 
récits, dont le merveilleux grossissait de bouclio 
en bouche furent la source de plusieurs re- 
lations fabuleuses, par exemple , de celles des 
monstres et des muets, prétendus habitans du 
nord-est, ainsi que d'autres hommes qui, disait- 
on , ressuscitaient après leur mort, etc. A dater 
de cette époque, nos monarques prirent le titre 
de princes j'oitgoriens j et le bruit courut en Eu- 
rode que nous avions conquis l'ancienne patrie 
des Ougres ou Hongrois. Comme depuis long- 
temps le pays des Yougres fournissait de l'argent 
et de précieuses fourrures à Novgorod, les Paisses 
eux-mêmes se plurent à accréditer ce bruit (21), 
s'appuyant de la ressemblance des noms et d'une 
ancienne tradition , d'après laquelle Alm , chef 
dcsMadjars et compatriote d'Attila, ctaitsorti du 
fond de l'Asie septentrionale ou de la Srythie , 
célèbre par la quantité prodigieuse de ses mai'tres 
zibelines et la richesse de ses métaux. Plusieurs 
savans modernes ont même essayé de prouver la 
vérité de cette assertion par l'analogie qui existe 
entre l'idiome des Vogoulitches et celui des Mad- 
jars ou Hongrois. 



3Go HISTOIRE 

Un Toïc- A la nouvelle qu'Agalak, tzarcvilcli de Scliî- 
cnvovJà Ij^fi > et frère de Mamouk , avait pris les armes 
^^^^"' contre Abdyl-Lctif, Jean fit encore marcher sur 
Kazan une armée commandée par le prince Feo- 
dor Belzlvj, Ce dernier revint bientôt , après 
avoir forcé Agalak de se retirer dans sa horde , et 
laissant , pour protéger le tzar , les princes Mi- 
chel et Loban Riapolovsky ; au bout de quelques 
mois, ils repoussèrent Yamgourtchèe et Moussa , 
mourzas des Nogaïs , qui avaient tenté de 
chasser Abdjl-Létif. 
i5oo. Mais rien n'occupait alors le grand prince 

Rupture autant que les afiaires de Lithuanie , et les mécon- 

avccla Li- ^ , , ^ 

ihuatiie. tentemeiis réciproques furent portes à un tel point 
entre le beau-père et le gendre , qu'on en vint 
à une rupture et à une guerre ouverte , dont le 
souvenir resta ineffaçable dans les annales des 
deux puissances , par les suites importantes 
qu'elles eurent pour elles. 

La prudence exigeait qu'Alexandre s'efforçât, 
par les témoignages d'une amitié sincère ,. de mé- 
riter celle de Jean , afin de conserver le repos 
et l'intégrité de ses Etats ; ou bien que , pendant 
la paix , il préparât tous les moyens de lutter avec 
succès contre le grand prince , en augmentant 
ses propos armées , en essayant de lui enlever 
ses alliés. Mais la politique du fds de Casimir se 



DE RUSSIt. 56l 

bornait à chagriner sonbeau-pcre par son opiniâ- 
treté, sajalousiectson zèle aveugle pour le catho- 
licisme : il prévoyait la guerre sans la désirer , ne 
s'occupant qu'à rechercher la stérile amitié de 
Sten , régent de Suède, et celle des faibles tzars 
de la horde d'Or, au lieu de détruire la dangereuse 
alliance de Jean avec Mengli-Ghirei et Etienne 
de Moldavie ; en un mot, il ne savait se montrer 
ni ami, ni ennemi de la redoutable Moscou. Le 
grand prince témoigna pendant quelque temps 
c^icore le désir de vivre en bonne intelligence 
avec lui. En rendant la liberté aux marchands 
anséatiques, il avait déclaré qu'il ne le faisait que 
par égard pour l'intercession de son gendre : il 
ne rejetait point sa médiation dans les affaires 
de Suède , et prouvait l'injustice des fréquentes 
plaintes des Lithuaniens contre les Russes. L'ar- 
mée du sultan ayant passé le Danube en i497> 
et menaçant à la fois la Lithuanie et la Pologne , 
Jean fit annoncer à son gendre, qu'en vertu de leur 
traité , les Russes étaient prêts à marcher à son 
secours, aussitôt que les Turcs entreraient dans les 
Etats lithuaniens; mais cette promesse n'était pas 
sincère , car le sultan aurait pu s'emparer de 
Vilna avant que les Russes se fussent seulement 
ébranlés. Heureusement pour Alexandre , les 
Ottomans s'éloignèrent de ses frontières ; irrité 



502 HISTOIRE 

de ce qu'Etienne avait ruine Braslavlc, il résolut 
de déclarer la guerre à la Moldavie ; il en fut 
empêché par le grand prince , qui hii écrivit 
de ne point attaquer un allié de Moscou : 
(f J'espérais toujours , lui répondit Alexandre, 
» qu'un cendre vous serait plus cher qu'un 
» allié : je vois tout le contraire. » En i499 > 
le maréchal Stanislas Glebovitch , ambassadeur 
lithuanien, arriva à Moscou, et dans une audience 
qu'il reçut de Jean , il lui dit au nom de son 
maître : (c Mon frère ^ afin de faire quelque 
» chose qui vous soit agréable ,je viens de con- 
j) dure enfin un traité cV alliance et d'amitié 
» avec Etienne de Moldavie. Instruit que le 
» sultan Bajazet prend les armes contre lui y 
)) et qu'il va déployer toutes ses forces pour 
» s'emparer de ses Etais , mes frères les rois 
» de Hongrie , de Bohême et de Pologne ont 
» juré de se joindre à moi pour le défendre. Réu- 
» nissez vos troupes aux nôtres contre l'ennemi 
» commun , déjà maître de plusieurs royaumes 
)) chrétiens. Les domaines d'Etienne sont une 
» puissante barrière qui nous pi'otège , et la 
» conquête que pourrait en faire le sultan ne 
» serait pas moins dangereuse pour vous que 
» pour nous.. . . Vous désirez que , conformément 
M à nos conventions , je vous donne dans ma 



DE RISSIE. 565 

» lettre le titre de monarque de toute la 
» Russie. Je suis prêt à le faire , à condi- 
)) tion que f de votre côté j l'ous m'assurerez à 
>) perpétuité , par un nouvel acte , la possession 
» de la ville de Kief.... J'ai appris avec beau- 
» coup de surprise et de chagrin que, malgré 
n les solennelles assurances que vous me donnez 
» chaque jour de votre amitié , vous jnéditez. 
n intérieurement maperle dans vos relations se.' 
)) crêtes avec MengH-Ghireï. Rappelez-vous , 
)) mon frère _, que vous avez une conscience et 
» une religion ! » Ce reproche avait une appa- 
rence de vérité' : le prince Romodanovsky , ex- 
pédié en 149S pour la Tauride , afin de mettre 
un terme à l'inimitié qui régnait entre Alexandre 
et Mengli-Ghireï , avait reçu du grand prince 
l'ordre de dire secrètement au khan : « Je ne 
» m'oppose point d ce que vous fassiez la paix,' 
» mais dans tous les cas _, je serai votre allié 
» contre le prince de Litliuanie et les fils 
» d' Akmat. » On ignore de quelle manière cet 
extrait des dépèches de Romodanovsky ( qu'il eut 
soin d'envoyer à Moscou pour se justifier de cette 
accusation) tomba entre les mains d'Alexandre; 
le trésorier et les secrétaires du grand prince ré- 
pondirent à l'ambassadeur qu'en sa qualité d'ami 
et d'allié d'Etienne , Jean ne refuserait pas de lui 



564 HISTOIRE 

envoyer une armée lorsqu'il en ferait lui-même 
la demande ; que la proposition de céder Kief à 
perpétuité était trop absurde pour que le monar- 
que russe y consentit jamais ; qu'il était bien 
vrai que Romodanovsky avait adressé à Mengli- 
Ghireï les paroles ci-dessus mentionnées , mais 
que la faute en était à Alexandre lui-même qui 
entretenait de perfides intelligences avec les fils 
d'Akhmat , ennemi de la Russie. 

Jean qui connaissait la situation critique où 
se trouvait le voïévode de Moldavie , ne mit 
aucun obstacle à sa réconciliation avec la Li- 
thuanie ; il éprouva une vive satisfaction de voir 
IVÏengli- Ghireï , toujours animé de la même 
haine contre le successeur de Casimir , rejeter 
toutes ses propositions de paix , et lui demander 
l'impossible , c'est-à-dire , la cession de Kief, de 
Kanef et d'autres villes anciennement conquises 
par Bâti. Ce khan engageait fortement le grand 
prince à marcher, sans délai, contre la Lithua- 
nie ; il lui garantissait même la coopération de 
Bajazet ,• néanmoins il ne croyait pas lui-même 
à la bonne foi du sultan , et il annonçait qu'à 
tout événement , il pensait à chercher un asile 
hors de la Tauride. Nous allons rapporter ses 
propres expressions : « Les sultans , dit-il , ne 
» sont pas des hommes droits : leurs actions 



DE RUSSIE. 5G5 

« ne répondent jamais à leurs discours. Jadis 
» les lieulenans de Cafl'a relevaient de mon au- 
» torité : maintenant cette ville est gouvernée 
» par le fils de Bajazet , qui, à la vérité, m'écoute 
» aujourd'hui , parce qu'il est jeune. Mais qui 
» peut répondre de l'avenir? car, comme disent 
» proverbialement les vieillards , deux têtes de 
)) mouton ne peuvent entrer dans la même 
» marmite. Si nous commençons une fois à 
» nous brouiller, tout ira fort mal, et vous sa- 
» vez que les hommes fuient les lieux où ils 
» ne se trouvent pas bien. En attendant vous 
» pouvez prendre Kief et Tcherkask : quant à 
» moi, je m'empresserai de passer sur les bords 
» du Dnieper, et alors vous disposerez de mes 
)) sujets, comme je pourrai disposer des vôtres. Si 
» le sort voulait que nous ne réussissions pas à 
» nous emparer ni de Rief ni Tcherkask, ne pour- 
» riez-vous pas au moins les obtenir en échange 
» d'autres places , ce qui consolerait mon cœur 
» et illustrerait à jamais votre nom. » — u Je 
» prie instamment Dieu , répondit le grand 
» prince , de nous restituer notre ancien pa- 
» trimoine de Kief, et rien ne peut m' être 
» plus agréable , mon frère , que l'idée d'être 
)» votre voisin. » C'est ainsi que Jean employait 
les expressions de la plus tendre amitié dans 



566 HISTOIRE 

toutes les lettres qu'il adressait à Mengli-Ghireï, 
afin de disposer de ses forces en cas do rupture 
avec la Lithuanie. 

Cependant , comme Alexandre comptait peu 
sur le succès de ses armes , et que le grand 
prince , modéré dans la bonne fortune , se trou- 
vait satisfait du dernier traite conclu avec la 
Lithuanie ; en dépit des raécontentemens , des 
plaintes et des reproches nuituels , la guerre 
n'aurait peut-être pas eu lieu , si la religion ne 
se fut mêlée aux débats des deux princes. Jean 
supporta long-temps les mauvais procédés de 
son gendre ; mais la patience lui échappa en- 
tièrement lorsqu'il fut question de défendre 
l'orthodoxie contre le fanatisme latin. Malgré 
la discrétion d'Hélène, qui cachait ses chagrins 
domestiques à son père et l'assurait qu'elle était 
aimée de son époux, libre dans l'exercice de 
son culte , et généralement satisfaite des égards 
dont elle était l'objet, le grand prince , toujoure 
inquiet sur cet article , lui envoyait des livres 
de piété et ne cessait de l'entretenir dans l'a- 
mour de sa religion. Ayant appris que le prêtre 
Thomas , confesseur de la princesse , avait été 
chassé de Vilna , il voulut connaître le motif de 
cette violente mesure. Hélène se contenta de 
lui répondre que cet ecclésiastique ne lui con- 



I 



DE HT'SSIE. 367 

venait pas, et qu'elle se procurerait un autre di- 
recteur. Les choses en étaient à ce point lors- 
qu'en i499? Jean apprend que la persécution 
a éclaté en Litliuanie contre l'église grecque : 
que Joseph , évèque de Smolensk , a pris sur lui 
de convertir au catholicisme tous nos frères en 
religion , etqu'alîn de plaire au pape et de mériter 
le nom de saint dans les annales de l'église ro- 
maine , Alexandre lui-même exhorte son épouse 
à renoncer à la loi de ses pères. Le but du grand 
duc de Lithuanie était peut-être aussi d'assurer 
le bien de ses peuples et de consolider la force 
de ses Etats, en proposant les mêmes dogmes 
à la croyance de ses sujets. ]Mais une telle en- 
treprise est toujours dangereuse. Il faut d'abord 
étudier le caractère de sa nation , préparer les 
esprits, choisir l'instant favorable et employer 
plutôt l'adresse que la violence, précautions 
sans lesquelles on ne trouverait que calamités 
au lieu du bien que l'on se propose : guidés par 
ces principes, le païen Gédimin , le catholique 
Vitovte , et le superstitieux Casimir, n'avaient 
jamais inquiété les consciences en fait de religion. 
Jean , alarmé , expédia aussitôt Mamonof , 
l'un de ses boyards , à Vilna , pour avoir des 
notions plus sûres sur tout ce qui se passait en 
Lithuanie ^ il le chargea de recommander secrè- 



568 HISTOIRE 

tement à Hclène de conserver intacte la pureté 
de sa croyance. Méprisant les sophismes et jus- 
qu'aux plus cruels tourmens, la jeune et ver- 
tueuse princesse fut fidèle aux exhortations de 
son père. Les caresses , les menaces de son 
époux , les artificieuses insinuations du perfide 
évêque de Smolensk, furent insuffisantes pour 
ébranler sa fermeté et diminuer son aversion 
pour le catholicisme. 

Cependant on continuait , en Lithuanie , de 
persécuter la religion grecque. Macaire, métro- 
politain de Kief, ayant été massacré, en i497 ? 
par les Tatars de Précop , près de Mozyr , 
Alexandre promit la métropole à Joseph de 
Smolensk. Jaloux de mériter cet honneur , l'am- 
bitieux prélat, réuni à Albert Tabor , évêque 
de Vilna , et aux moines Bernardins, parcou- 
rait les villes pour convertir le clergé , les prin- 
ces , les boyards et le peuple à la foi latine ; 
car après la mort de Grégoire , métropolitain de 
Kicfjles évêques de la Russie lithuanienne avaient 
rejeté les statuts du concile de Florence, et dé- 
claré que , ne dépendant point du pape , ils ne 
recevraient leur chef que du patriarche de Cons- 
tantinople. Joseph prouvait au contraire que le 
pontife de Rome était le seul et véritable chef 
de toute la chrétienté ; l'évèque de Vilna ci'iait 



DE RUSSIE. 569 

avec les Bernardins : (( // ne faut plus qu'un seul 
M troupeau et qu'un seul pasteur. » Alexandre 
menaçait de réduire les incrédules par la force, 
et le pape , outre d'éloquentes bulles où il té- 
moignait sa joie de voir les hérétiques éclairés de 
la lumière de la vérité , inondait la Lithuanie 
de reliques des Saints (22). Mais les chrétiens , 
zélés pour l'orthodoxie , avaient en horreur 
ces menées scandaleuses , et plusieurs d'entre 
eux se retirèrent même en Russie. L'illustre 
Siméon , prince de Bielsk , le premier qui se 
soumit au monarque de Moscou avec tous ses 
domaines, fut bientôt imité par les princes de 
Mossalsk et de Khotetof , ainsi que par les 
boyards de IMtsensk et de Serpeïsk : beaucoup 
d'autres se préparaient à suivre leur exemple , 
et la Lithuanie entière était dans la plus grande 
fermentation. Jean violait à la vérité les clauses 
du traité de paix , en recevant l'hommage des 
princes lithuaniens, mais il y voyait une excuse 
assez valable dans la nécessité de protéger ses 
frères en religion , des liommes à qui l'on vou- 
lait ravir le calme de la conscience et le salut 
de l'àme. 

Reconnaissant alors tout le danger de sa po- 
sition, Alexandre envoya à Moscou Stanislas, 

lieutenant de Smolcnsk , avec une lettre de 
Tome VL 24 



SyO HISTOIRE 

créance dans laquelle il donnait à Jean tous 
ses titres , et lui demandait qu'en vertu de leur 
traite, il lui livrât le prince Siméon de Bielsk , 
ainsi que les autres transfuges qu'il n'avait ja- 
mais songé , disait-il , à persécuter pour cause 
de religion, et qui s'étaient rendus coupables 
des plus impudentes calomnies à son égard. 
(( Mon gendre , répondit le grand prince , se 
» montre trop tard fidèle observateur des con- 
» ditions de paix ^ il me donne à la fin le titre 
» de monarque de toute la Russie y mais ma 
)i fille n'a point encore de chapelle russe dans 
» soîi palais y tous les jours il lui faut subir 
» les in sole ns discours de Vévêque de Vilna^ 
» et entendre V apostat Joseph blasphémer con~ 
n tre sa religion. Qiie se passe-t-il en effet en 
» Lithuanie? On y bâtit des églises latines 
» dans des villes russes. Les jnaris se voient 
» enlever leurs femmes y les parens leurs en- 
» fans y que Von baptise de force selon le rit 
» latin. Est-ce donc là ce qu'on appelle de la 
» tolérance y et puis-je voir y de sang-froid y la 
» j^eligion grecque ainsi persécutée ? En un mot y 
» je n'ai violé aucun de mes engagemens , et 
» c'est au contraire à mon gendre que je peux 
» reprocher de ne point remplir les siens. « 
De nouvelles défections vinrent ajouter à l'ef- 



DE RUSSIE. 371 

froi d'Alexandre. Les princes Ivan Andréïévitch 
de Mojaisk , et Jean , fils de Chemyaka, enne- 
mis irréconciliables du monarque moscovite , 
avaient tellement su gagner le bonnes grâces 
de Casimir , prince de Lithuanie , que celui-ci 
leur avait accordé , à titre de patrimoine , des 
provinces entières dans la Russie méridionale. 
Il avait donné au premier Tchernigof , Staro- 
doub , Go?nel , Lubetch ; au second , Rylsk et 
Novgorod-Séversky. Après la mort de ces deux 
princes, leurs enfans , Siméon, fils du prince 
Mojaïsky, et Vassili , petit-fils de Chemyaka , 
demeurèrent fidèles vassaux d'Alexandre , jus- 
qu'au moment où il lui vint dans l'idée de con- 
vertir à la religion catholique les princes et les 
peuples de ces contrées. Cette mesure impoli- 
tique rompit à jamais les nœuds d'affection et de 
fidélité qui unissaient le monarque et ses sujets. 
A l'exemple du prince de Bielsk, Siméon et Lesprin- 
Vassili oublièrent la haine dont ils avaient hé- Xchenfi- 
rité pour Moscou, et proposèrent au grand ^RvJJkte 
prince de les délivrer, eux et leurs villes, du temàjcai. 
joug de la Lithuanie. Jean saisit avec empresse- 
ment cette occasion pour agir vigoureusement 
contre son gendre : il lui envoya un de ses offi- 
ciers, nommé Téléchef , chargé de lui déclarer 
l'indépendance des domaines de Siméon , de 



5'72 HISTOIRE 

Tchernigof et de Vassili de Rylsk , qui ayant 
eu recours à la protection du souverain mosco- 
vite , seraient défendus par une armée russe. 
Téléchef avait en outre l'ordre de déposer le 
baiser de paix donné par Jean au saint cruci- 
fix , c'est-à-dire , de déclarer la guerre à la Li- 
thuanie , en raison des vexations excercées à 
l'égard de la religion latine , contre la princesse 
Hélène et les autres orthodoxes. Le grand prince 
terminait sa lettre à son beau-fîls par ces mots : 
« Oui , je combattred pour la religion chré- 
)) tienne , tant que Dieu m'en accordera lepou- 
» voir. » 

Alexandre voulut en vain éloigner la guerre 
dont il était menacé ; en vain il donnait l'assu- 
rance que chacun jouissait d'une pleine liberté 
de conscience dans ses États : au moment où le 
monarque russe recevait les ambassadeurs de 
Lithuanie à Moscou, ses troupes s'emparaient déjà 
de plusieurs villes lithuaniennes. Makmet-Amin, 
tzar de Kazan , commandait notre armée , dont 
toutes les opérations étaient dirigées par le 
Conque- bovard en chef Yakof Zakhariévilch. Mtsensk , 

te fl«> -^ ^ , 

Mt^emk , Serpeïsk , se rendn-ent, et après une légère 

Sorpeisk, y T. • 1 V ^f r 

FiiatiiL , résistance , Briansk envoya a Moscou son lieu- 

y-oulivleet . . 

•»orogo- tenant et sou évêque , pour offrir au grand prince 
vîai, l'hommage d© sa soumissio». Si^iiéon de Tcher- 



Soomis- 
sion volon* 



BE RUSSIE. SyS 

ni«^of et le petit-fils de ChcmyaVa ayant ren- 
contre les Moscovites sur les bords de la Ron- 
dova , prêtèrent serment de fidélité à Jean , et 
furent imités par les princes de Troubtchefsk , 
descendans d'Olgerd. Au moyen des renforts pHn^ces de 
qu'ils lui amenèrent, Yakof s'empara de Pou- ^cbel^/iç" 
tivle , y fît prisonnier le prince Glinsl^y avec son 
épouse , et occupa _, sans coup férir , toute la 
Russie lithuanienne , depuis les gouvernemens 
de Kalouga et de Toula, jusqu'à celui de Kief. 
Une autre armée moscovite , commandée par le 
boyard Youri Zakhariévitch ( trisaïeul du tzar 
jMichel Féodorovitch ) entra dans la province 
de Smolensk et s'empara de Dorogobouge. 

La nécessité de défendre ses Etats mit enfin les 
armes du désespoir dans les mains d'Alexandre. 
11 tira le glaive , mais en tremblant; et convaincu 
de son incapacité dans l'art militaire , il tâcha 
de découvrir parmi les grands de sa cour un 
capitaine digne de venger l'honneur lithua- 
nien. Peu de temps auparavant, Pierre Béli , 
hettman de Lithuanie , vieillard aussi estimé 
de la cour que chéri du peuple , avait , à 
son lit de mort, adressé les paroles suivantes à 
Alexandre, qu'il voyait plongé dans la tristesse ; 
« Seigneur, je vous recominande Constantin 
» Oslrojsly comme un guerrier doué des plus 



574 IlISTOIBE 

» rares qualités, et capable , sous tons les rap- 
» ports , de me remplacer pour défendre la pa- 
» trie. » Tel était en effet le caractère de cet 
homme , l'un des descendans du fameux Roman 
de Gallicie ; petit de taille , il cachait sous l'ex- 
térieur le plus modeste , une âme grande et gé- 
néreuse. Peu de personnes connaissaient cette 
brillante valeur qu'il déploya depuis dans plus 
de trente batailles glorieuses pour les armes li- 
thuaniennes; mais tous lui rendaient justice sous 
le rapport des vertus civiles et domestiques. Le 
légat de Rome écrivait au pape au sujet de ce 
prince : (f Dans son intérieur , c^est le pieux 
» Nunia y dans les combats , c'est Romulus y 
» il est seulement à regretter que ce soit un 
)) schismaticiue égaré par un attachement ex- 
» cessif pour la religion grecque _, dont il refuse 
» obstinément d'abandonner les dogmes. » Mal- 
gré ce prétendu fanatisme , Alexandre promut 
Constantin à la dignité d'hettman de Lithua- 
nie , et lui remit en outre le commandement 
général de ses troupes contre les Russes , ses 
frères en religion. Telle était la confiance qu'ins- 
pirait son honneur et le serment qu'il avait 
prêté. En effet, personne ne servit la Lithua- 
nie et la Pologne avec plus de zèle que Constan- 
tin Ostrojsky. Ami des Russes dans le temple 



DE RUSSIE. 375 

du Seigneur , mais leur ennemi le plus terrible 
sur les champs de bataille ; entreprenant, actif, 
passionni pour la gloire et brave capitaine, il 
releva le courage des faibles légions lithuanien- 
nes , et sous un tel chef, les nobles et les sim- 
ples soldats rivalisèrent de zèle pour marcher 
au combat. Alexandre resta à Borissof , et Cons- 
tantin se porta de Smolensk sur les frontières de 
la Russie. 

Sur ces entrefaites , Jean détache sur Dorogo- 
bouge le prince Daniel Stchénia, avec les troupes 
de Tver : il lui donne le commandement du 
premier corps d'armée, et à Youri Zakhariévitch, 
celui de l'arrière-garde. Cette disposition blessa 
l'ambitieux Youri, qui ne voulait pas dépendre 
du prince Daniel ; mais Jean lui fit dire qu'il de- 
vait se soumettre , sans murmurer , aux ordres 
de son souverain ; que toute place était bonne 
pour servir son prince et sa patrie ; qu'un chef 
d'arrière-garde est compagnon du premier voïé- 
vode, etqueparconséquent ilne doit point rougir 
du poste qu'il occupe . Ceci est le premier exemple Disputes 



de 



nos 



de ces disputes sur l'ancienneté qui, depuis, fu- vokvodos 

• ^ , sur" l'an- 

rent si lunestes aux armées russes. ciennetc. 

Les voiévodes Daniel Stchénia et Youri atten- 
daient le combat dans leurs position s de Doro- 
gobouge j au milieu de la vaste plaine de Mitkof, 



SyG HISTOIRE 

rmaiile SUT Ics boicls (Ic la Vcclrocha, Dans l'cspërancc 
h'Lh^eh de vaincre facilement les Russes, dont il con- 
c( loc a. jjjjjj-gjjj^ \q nombre par le rapport de quelques 
prisonniers , le prince Ostrojsky s'avance avec 
intre'pidité vere notre camp, à travers des défiles 
marécageux et couverts de forêts. L'a\ ant-garde 
moscovite se retire pour attirer les Lithuaniens 
de l'autre côté de la rivière, où l'action com- 
34juU!ct. nience aussitôt. On y voyait combattre, de part 
et d'autre, plus de quatre-vingt mille hommes. 
Une embuscade, dressée parles voiévodes russes, 
décide la victoire , et l'ennemi, enfoncé , prend 
la fuite : huit mille hommes tombent sur la 
place ; d'autres , en plus grand nombre , ne trou- 
vant plus de ponts , se jettent dans la rivière 
pour échapper à notre infanterie qui les pour- 
suivait , et se noient tous. Le général en chef 
Constantin , Stanislas , lieutenant de Smolensk , 
les maréchaux Ostukovitch et Litavor, les princes 
de Droutsk , de Mossalsk , quantité de seigneurs 
et d'officiers furent faits prisonniers de guerre : 
toute l'artillerie , tous les bagages tombèrent au 
pouvoir du vainqueur. 

L'officier Michel Plestchéïef fut chargé de 
porter à Moscou cette heureuse nouvelle , qui y 
répandit une joie générale; car jamais les Russes 
n'avalent remporté de semblable victoire sur les 



DE RUSSI F.. 5^7 

Litluianiens, dont le nom, depuis cent cinquante 
ans, ne leur inspirait pas moins d'etTroi que celui 
des Mogols. Les moscovites avaient entendu ra- 
conter à leurs pères que les drapeaux d'Olgerd flot- 
tèrent jadissouslesmursduKremlin; que Vitovte 
avait enlevé des provinces entières à la Russie : ils 
avaient présent encore à la mémoire le récit de tout 
ce qu'il avait fallu de peine et de prudence au fils 
du héros du Don , pour conserver l'intégrité de 
ses seuls Etats : ils étaient fiers de la gloire du 
monarque et de leur propre triomphe. Selon 
l'historien de Pologne, le prince Ostrojsky fut 
conduit à Moscou , chargé de fers , avec les 
autres illustres captifs ; mais Jean, qui l'estimait, 
lui fit la proposition d'entrer à notre service. 
Constantin hésita long-temps; cependant, me- 
nacé de languir dans une triste prison , il pro- 
nonça le perfide serment de rester fidèle à la 
Russie. On lui accorda le rang de voïévode avec 
plusieurs vastes domaines ; mais entièrement dé- 
voué à la Lithuanie , il ne pouvait pardonner à 
ses vainqueurs , et méditait une vengeance qu'il 
assouvit quelques années après , ainsi que nous 
aurons occasion de le voir. 

Afin de doimer des marques éclatantes de sa- 
tisfaction à nos voïévodes, dont l'habileté avait 
égalé la valeur, Jean leur dépêcha un de rcs ofh- 



578 HISTOIRE 

ciers pour s'' informer de l'état de leur santé, avec 
ordre d'adresser la première parole au prince 
Stclienia , et la seconde au prince Daniel de Do- 
rogobouge , qui s'était particulièrement distin- 
gué dans cette brillante action. On reçut bientôt 
après la nouvelle que les troupes combinées de 
Novgorod, de Pskofet de Vélildi-Louki avaient 
défait l'ennemi près de la Lovât , et qu'elles s'é- 
taient emparées de Toropetz. Les princes Ivan 
et Féodor , neveux du monarque , et tous deux 
fils de son frère Boris , se trouvaient dans cette 
armée ; mais ils ne commandaient que de nom , 
comme le tzar Makhmet-Amin. Le corps d'ar- 
mée qui avait le drapeau du grand prince, était 
commandé par André Tchéladnin , lieutenant 
de Novgorod ; celui-ci choisissait les chefs des 
corps particuliers , et dirigeait toutes les opéra- 
tions. Le grand prince voulait couronner son 
triomphe par la prise de Smolensk ; mais les 
pluies de l'automne , le manque de vivres , un 
hiver remarquable par l'abondance des neiges , 
le forcèrent à différer cette entreprise. 

A l'ouverture de la campagne , Jean n'avait 
pas manqué d'avertir Mengli-Ghireï que le mo- 
ment était favorable pour attaquer la Lilhuanie 
de deux cotés à la fois ; mais la communication 
entre la Russie et la Crimée était fort difficile ; 



DF RUSSIE. 579 

les Cosaques d'Azof, qui exerçaient leurs bri- 
gandages dans les déserts de \ oronègc , pillèrent 
le prince Koubenski notre ambassadeur, oblige, 
pour les sauver de leurs mains, de jeter ses dé- 
pêches dans l'eau; ils firent même prisonnier le 
prince Romodanovsky , notre second envoyé. 
Malgré cette circonsfadlce , des le mois d'avril , 
Mengli-Gliireï , notre fidèle allié, ravageait 
déjà la Lithuanie. Ses fils, à la tête de quinze 
mille cavaliers, brûlèrent Khmelnik, Kréménetz_, Lekhau 
Brest , Vladimir, Loutsk , Braslavle et quelques dcsoïc la 
autres villes de laGallicie polonaise, où ils firent ot la Poio- 
un grand nombre de prisonniers. Afin de mettre "^ 

le comble aux malheurs de son gendre , le 
grand prince fit tous ses efforts pour susciter 
aussi contre lui Etienne de Moldavie , engage* 
par ses traités avec la Russie, à lui prêter secoiu's 
en cas de guerre contre la Lithuanie. 

Dans ces circonstances difticiles , Alexandre 
ne néglige rien pour sauver ses Etats ; il fait for- 
tifier Vitebsk , Polotsk, Orscha, Smolensk ; il 
écrit à Etienne qu'il serait honteux à lui de vio- 
ler la paix qu'ils avaient signée ensemble , et de 
servir ainsi d'instrument au fort pour accabler le 
faible; il propose son amitié à Mengli-Ghireï , 
l'exhorte à suivre l'exemple de son père , fidèle 
allié de Casimir , et ne lui parle du monarque 



380 ^ HISTOIRE 

russe que sous les noms de traître , d'avide et de 
fratricide. 11 envoya en même temps un ambas- 
sadeur dans la horde dorée , pour engager le 
khan Schig-Akhmet à faire irruption en Tau- 
ride. Prodigue de son trésor, il prend, à sa solde 
,eroT. des Polonais y des Bohémiens , des Allemands , 
Alliance jgg Hongrois , et contrarié une étroite alliance 
'IVL;,^^^' avec les chevaliers de Livonie. Cet Ordre , dont 

I «Jrdie de ' 

livonie. Jgg forces n'étaient pas en état de lutter avec 
les nôtres , avait alors pour maitre Valter de 
Plettemberg , homme doué de talens extraordi- 
naires, sage administrateur comme habile ca- 
pitaine , et du nombre de ces ennemis d'autant 
plus dangereux , qu'ils savent créer de grandes 
choses avec de faibles moyens. Nourri , élevé 
dans des sentimens de haine contre les Russes , 
dont le turbulent voisinage l'inquiétait sans cesse ; 
irrité contre le grand prince , auquel il ne pou- 
vait pardonner , sans compter beaucoup d'autres 
injures, les désastres essuyés à Novgorod, par les 
marchands allemands, Plettemberg s'adressa à 
Landau et à Vorms , pour implorer le secours 
de la diète impériale. 11 sollicita également celui 
des opulentes villes anséatiques (2 5) ; et dans la 
persuasion que la guerre de Lithuanie rie laissait 
pas à Jean les moyens d'agir avec vigueur contre 
les chevaliers, il prit l'engagement d'être le (idèle 



DE RUSSIE. 5b r 

allié d'Alexandre. On conclut à Venden un traité, 
confirmé ensuite par les évèques de Riga , de 
Dorpat, d'Esel, de Cour lande, de Revel , ainsi 
que par tous les magistrats livoniens, et dans le- 
quel on convint de faire cause commune contre 
la Russie , de partager les conquêtes par portions 
égales, et de ne pas faire la paix de dix ans, 
sans le consentement mutuel des deux parties 
contractantes. 

Cependant le prince de Lithuanie , qui venait 
de faire la cruelle expérience d'une lutte avec le 
grand prince , était alors bien éloigné de songer 
à des conquêtes. Sans armée , dépouillé d'une 
partie considérable de ses Etats, il ne voulait pas, 
à moins d'y être forcé par une impérieuse né- 
cessité, s'exposer à de nouveaux périls, à de 
nouveaux malheurs. Au commencement de i Soi , 
les ambassadeurs des rois ses frères , Ladislas de Negoda- 
Hongrie , et Albrecht de Pologne , se rendirent 
à jMoscou , où ils furent bientôt suivis par Sta- 
nislas Narbut , officier d'Alexandre. Les souve- 
rains donnaient au grand prince les noms de 
frère et d'allié ; ils désiraient connaître les mo- 
tifs qui avaient décidé Jean à prendre les armes 
contre son gendre ; enfin ils lui proposaient la 
paix et entière satisfaction , dans le cas où il 
consentirait à délivrer les prisonniers lithuaniens, 



lions <1e 



582 H 1 b I O 1 R E 

et à restituer les provinces qu'il avait conquises. 
L'ambassadeur d'Alexandre fit les mêmes pro- 
positions et ajouta : « Vous avez commencé une 
» guerre sanglante , porté le fer et le feu dans 
» notre pays , ença/ii plusieurs domaines de 
» 710 fre souçeraiji , envoyé trop tard la décla- 
» ration de guerre , fait prisonniers notre hett- 
» man et nos seigneurs , uniquement chargés, 
n par Alexandre , de protéger nos frontières. 
» Faites cesser le carnage, et les grands ambas- 
>) sadeurs lithuaniens sont pj^éts à parti r pour 
' )) Moscou, afin de signer les préliminaires de la 
i) paix. » Le trésorier et le secrétaire du grand 
prince répondirent , au nom de Jean , qu'A- 
lexandre avait attiré sur lui le fléau de la guerre , 
en violant les conditions des traités ; que leur 
maître ayant tiré le glaive pour la défense de sa 
religion, était loin de rejeter une paix hono- 
rable , mais qu'il n'était pas dans ses habitudes 
de délivrer impunément ses prisonniers , ni de 
renoncer à ses conquêtes; que pourtant il atten- 
drait avec plaisir les ambassadeurs lithuaniens 
pour conclure un armistice. Les plénipoten- 
tiaires dînèrent au palais : on remarqua , qu'en 
les congédiant , le grand prince ne leur pré- 
senta pas la main ; que même il ne leur offrit 
pas de vin, selon Tusagc. 



DE RL'SSIE. 085 

Alexandre carda quelque temps le silence. Les «î'p «--t .in 

. 1 . , ,j .„ . roidePo- 

Allemands qu'il avait pris a sa solde , pillaient iognc 
ses propres sujets, et se bornaient à quelques 
petites escarmouches avec nos troupes légères. 
Quoiqu'à la nîort d'Albrecht, Alexandre fût de- 
venu roi de Pologne , et que , par conséquent , 
il pût disposer des forces des deux Etats , le 
grand prince n'en résolut pas moins de conti- 
nuer la guerre. Vassili, fils de Jean , accompa- 
gné du lieutenant prince Siméon Romanovitch , 
reçut Tordj-e de s'avancer de Novgorod vers 
les frontières septentrionales de Lithuanie ; une 
autre armée , commandée par les princes de 
Tchernigof ou de Starodoub , par Vassili Che- 
myaka , Alexandre Rostofsiy, et le boyard Vo- 
rontzof, remporta , près de IMtisIavle, une écla- 
tante victoire sur le prince Igoslafslvy. L'ennemi Nonveiu 

T «11 1 ' 1 victoire 

perdit sept mille hommes et tous ses drapeaux; surksLi- 

, . ,T 1 , 1 . . ihuaniens, 

on lui ht un grand nombre de prisonniers, et l'novoiTt- 
les vainqueurs reprirent le chemin de Moscou , ^"^' 

après avoir porté la désolation dans les environs 
4e Mtislavle, 

Déjà Plettemberg agissait en ami zélé des Li- Guerre 
thuaniens ; plus de deux cents de nos marchands , dre de Li- 
paisiblement occupes du commerce aDorpat, 
sont tout à coup arrêtés, privés de leurs biens 
et de leur liberté. Cette mesure fut le signal 



584 H I s T O I li E 

d'une guerre célèbre par le courage des cheva- 
liers , plus célèbre encore par les talens qu'y 
déploya leur grand-maître , mais inutile autant 
que funeste pour la malheureuse Livonie. Scru- 
puleux observateur des conditioiis du traite' de 
Venden , persuadé qu'Alexandre les exécuterait 
avec la même fidélité, c'est-à-dire, qu'il ferait 
une utile diversion en attaquant la Russie de 
toutes ses forces sur un autre point, Plettemberg 
lève quatre mille cavaliers, rassemble quelques 
milliers de fantassins et de laboureurs armés , 
à la tète desquels il entre dans la province de 
Pskof , oii il met tout à feu et à sang. Les voïé- 
vodes princes Vassili Schouïslsy , lieutenant de' 
Novgorod, et Penko Yaroslavsky, avec un corps 
de Tvériens et de Moscovites , accourent préci- 
pitamment à la défense de Pskof ; mais sans 
ordre particulier du monarque , ils n'osent de 
Bataille long-tcmps attaquer l'ennemi : enfin ils l'obtien- 
ritza prè-, ncnt , et livrent bataille le 27 août, à 10 verstes 

u'Izborsk. ' ' ^ 

d'Izborsk, avec une armée de quarante mille 
hommes , s'il faut en croire un historien livo- 
nien. L'avantage du nombre fut nul contre les 
terribles effets de l'artillerie allemande ; car , 
effrayés du bruit du canon, aveuglés par d'épais 
nuages de poussière et de fumée , les Pskoviens 
tournent le dos, entraînant dans leur fuite les 



DE RUSSIE. 585 

troupes moscovites, lâcliete d'autant plus ^randc, 
que leur perte fut très -peu considérable. Le 
voic-'Yode Jean Borozdin fut tué d'un coup de 
canon , et la terreur s'était tellement emparé des 
fuyards , qu'ils jetaient tous leurs effets , et même 
leurs armes. Les vainqueurs n'ayant point pro- 
fité de ces dépouilles, les hahitans d'Izborsk en 
firent le partage entre eux, incendièrent le fau- 
bourg de la ville , et après les préparatifs les 
mieux combinés, ils réussirent , le lendemain, 
à repousser vigoureusement les Allemands. 

Cet événement jeta Pskof dans la consterna- 
tion : tous les habitans prirent les armes pour 
marcher contre le fier Plettemberg , qui rava- 
geait , sans pitié, les villages situés sur les bords 
de la Vélika. Le 7 septembre il réduisit en cendres 
la ville d'Ostrof, où quatre mille hommes péri- 
rent au milieu des flammes , sous le fer des 
vainqueurs , ou dans les eaux de la rivière, tan- 
dis qu'à trois verstes de là , nos voiévodes im- 
mobiles permettaient aux Lithuaniens de cerner 
Opotchka , dont ils voulaient s'emparer pour se 
réunir aux Allemands , et aller ensuite mettre 
le siège devant Pskof. Heureusement pour les 
Piusses , une terrible épidémie se manifesta dans Conta- 
1 armée de Plettemberg. riientot la dyssenterie , l'arm.i- ii- 

, . , , • thuanien- 

causee par la mauvaise nourriture et le manque ne. 

T031E VL 25 



Z86 HISTOIRE 

de sel, emporta un si grand nombre d'hommes, 
qu'il ne fut plus possible de songer à des con- 
quêtes. Les Allemands et les Lithuaniens se hâ- 
tèrent de retourner dans leurs foyers ; le maître 
de rOrdre lui-même , atteint de la maladie , 
et impatient de goûter quelque repos, licencia 
son armée dès qu'il eut regagné son château. 
Les i8et Mais Jean , irrite , confia le soin de sa ven- 

'4^ OCtO- •ICI'* 

i^'c. geance au valeureux Daniel Stchenia, vainqueur 

sei'^rava- <^1" princc Ostrojsky. Au milieu de l'automne , 
vonie.^^^ malgré les pluies qui avaient fait déborder les ri- 
vières et rompu tous les chemins, ce voïévode, 
réuni au prince Penko , désola les environs de 
Dorpat, Neuhausen et Marienbourg, où plus de 
quatre mille hommes furent tués ou faits pri- 
sonniers. Les chevaliers* restèrent long-temps 
renfermés dans leurs forteresses ; enfin , par 
une nuit sombre , ils attaquèrent le camp des 
Russes, prèsd'Helmet ; on fît plusieurs décharges 
d'artillerie ; on combattit à l'arme blanche dans 
le désordre et l'obscurité. Cette bataille meur- 
trière coûta la vie au prince Alexandre Obo- 
lensky , voïévode de notre avant-garde; mais 
tout le courage des chevaliers ne put leur pro- 
curer la victoire , et leur défaite fut complète. 
Le régiment de l'évoque de Dorpat fut entière- 
ment détruit. LTii annaliste livonicn rapporte 



DE RUSSIE. 587 

« qu'il ne resta même personne pour annoncer 
» cette nouvelle ; que Jes Moscovites et les Tatars 
» ne se donnaient pas la peine de frapper les en- 
» nemis avec leurs cimeterres ctincelans , qu'ils 
M les tuaient à coups de massues comme des san- 
» gliers. » Stchenia et Penko portèrent l'alarme 
jusqu'aux environs de Rével , et revinrent au 
commencement de l'iiiver , après avoir causé les 
plus grands dommages à la Livonie. Pour se ven- 
ger , les Allemands ruinèrent les faubourgs d'I-* 
vangorod , et firent périr Loban Kolitclief, voie- 
vode de cette ville , ainsi qu'un grand nombre de 
laboureurs aux environs de Krasnoï. 

Tandis que l'intrépide Plettemberg écartait de ,502. 
la Lithuanie les principales forces de Jean , ^/^''''f^" 
Schig-Akhmet , ennemi de Meneli-Ghireï , in- i""^ '^^ j* 

" ' O ' grande 

quiétait les Tatars de Crimée. Avec vinet mille iio^^^''' *r 
bommes, cavalerie et infanterie , il alla se poster LiihuBrie. 
à l'embouchure de la Tikhaïa - Sosna , au pied 
des monts Diévitcbié ; la rive opposée du Don 
était occupée par le khan de Crimée , qui s'y 
était retranché avec vingt-cinq mille hommes 
pour attendre les Russes. « Expédiez-jiioi par 
» le Don, écrivit Mengli-Ghireï au grand prince, 
» quelques pièces d'artillerie , pour la forme 
» seulement ; je réponds de la fuite de V ennemi 
» dès qu'il les apercevra, » Quoique entièrement 



588 HISTOIRE 

absorbe par la guerre qu'il soutenait à la fois 
contre les Lithuaniens et la Livonie , Jean en- 
voya sur le champ, à son allié, les secours dont 
il avait besoin. Makhmet-Amin , commandant 
les Tatars employés à notre service , et le prince 
Nozdrovati, à la tête des Moscovites et des Ré- 
zanais , reçurent ordre de s'avancer vers le Don : 
bientôt après on les fît suivre par de l'artillerie. 
Mais Mengli-Ghireï ne crut pas à propos d'attendre 
ces renforts ; et sous prétexte qu'il craignait la fa- 
mine , il se mit en retraite, garantissant au grand 
prince la chute prochaine de la horde dorée. 
En effet , depuis cette époque les troupes du tzar 
de Crimée la poursuivirent sans relâche , hiver 
et été , incendiant tous les déserts où elle menait 
sa vie nomade. En vain Schig-Alvhmet implorait 
le secours des Lithuaniens ; en vain il s'appro- 
chait de Rylsk, dans l'espérance d'apercevoir 
leurs étendards , il ne voyait que les nôtres , et 
l'armée du grand prince prête à le repousser. 
Furieux enfin contre Alexandre , qu'il accusait 
de perfidie , il lui fit dire par ses ambassadeurs : 
« C'est pour vous que Jious avonspris les armes; 
» pour vous , que nous avons souffert mille fa- 
» tigueSf supporté la faim au milieu des déserts y 
» et aujourd'hui vous nous abandonnez , en 
)) proie à la famine , exposés aux attaques de 



DE RUSSIE. 589 

» Mengli-Ghiréi. » Pour réponse , le nouveau 
roi envoya des présens à son allié , et lui promit 
même de lui doinier des troupes ; mais il n'en fît 
rien , occupé qu'il était alors à célébrer son 
avènement au trône , par de grandes réjouis- 
sances , dans Cracovie, sa capitale (34)- Cepen- 
dant les princes et les lioulans quittaient en foule 
l'infortuné Schig-Akhmet. Abandonné de son 
épouse favorite, qui s'enfuit en Tauride ; irrité 
contre son frère Seït-Mahmed , qui demandait 
un refuge en Russie ; indisposé contre le roi de 
Pologne , dont il n'Ignorait pas non plus les dé- 
sastres , Schig-Akhmet résolut de rethercher l'a- 
mitié de Jean, et à la fin de l'an i5oi, il députa 
à Moscou un mourza pour proposer au grand 
prince une alliance contre la Lithuanie, à con- 
dition qu'il cesserait de protéger Mengli-Gliirei. 
La politique est rarement vindicative : aussi Jean 
aurait-il volontiers consenti à devenir l'ami de 
Schig-Akhmet , pour l'enlever à la Lithuanie ; 
mais il eût fallu pour cela lui sacrifier le plus im- 
portant allié de la Russie , et il répondit par un 
de ses olficiers , que jamais les ennemis de ]Men- 
gli-Ghireï ne pourraient prétendre à l'amitié des 
princes de Moscou. Ainsi , aveuglé par une haine 
personnelle , Schig-Akhmet préféra implorer la 
faveur de Jean, naguère vassal des Mogols , à la 



SgO HISTOIRE 

dcmarclic beaucoup pins convenable de se récon- 
cilier avec le khan de Tauride , Tatar et malio- 
niétan comme lui , et il perdit jusqu'aux tristes 
débris de l'empire de Bâti. Dans une attaque im- 
prévue faite au printemps de l'année i5o2, Men- 
gli-Ghireï dispersa, anéantit, ou fît prisonnières 
les bandes mogoles qui, en proie à la famine, 
erraient encore avec Scbig-Akhmet. Il les re- 
poussa jusqu'au fond des déserts des Nogaïs; et 
donna solennellement avis au grand prince , que 
Le khan (.'g^ était fait de la grande horde. « Les camps 

fie Ci'inice *J _ ' _ 

(ittriiitjus- ,^ d^ notre ennemi sont entre mes mains , lui écri- 

qn\iiix nn- 

sera!j!es » vit-il, et je vous en félicite comme frère et 

règles di! ^ ■' ^ ^ 

voyanine ,) conimc ami. n 

fonde par . 

i^-iti. 11 est à remarquer que nos annalistes font à 

peine mention de cet événement, parce que les 
Pvusses méprisaient déjà cette horde, objet de 
leurs terreurs sous Akhmat. Jeanremercia Mengli- 
Ghirei d'avoir anéanti leur ennemi commun , 
mais il lui écrivit aussi de ne pas oublier qu'il leur 
restait un adversaire beaucoup plus important, 
et que tranquille du côté des fils d' Akhmat , il 
devait completter les victoires remportées par 
les armes russes sur le roi de Pologtve, Tout 
occupé de cette idée , le grand prince forma 
même le projet de rendre la couronne à Schig- 
Akhmet , et dans une correspondance entamée 



OE KUbSlE. 5(JT 

avec lui, il s'enj^agea à lui donner Astrakhan, 
sous la condition du serment d'être à jamais l'en- 
nemi d'Alexandre et l'ami de Mengli-Gliireï. 
Schig-Akhmet aurait pu, de la sorte , recouvrer 
le titre de tzar par la protection du monarque 
russe à qui la postérité de Bâti devait cependant 
être plusodieuse qu'à tout autre ; mais entraîné 
par son mauvais destin, il partit avec ses deux 
frères, Khosiak et Klialek, pour se rendre à 
Constantinoplc auprès du sultan Bajazct qui 
donna, à l'instant, l'ordre de se saisir d'eux, et 
de leur annoncer que la Turquie n'était pas un 
passage pour les ennemis de Mengli-Gliireï. Pour- ,^'';''"r 
suivis par les tzarévitchs de Crimée , ces princes p<^r<"'!c 

'■ '1- cl cm])ii- 

s'enfuirent à Rief, où, au lieu de protection, ils ^!'"'."^'" 
ne trouvèrent que la captivité. Schig-Akhmet y Akhmct. 
fut arrêté avec ses frères et ses serviteurs ; carie 
prince de Lithuanie n'ayant plus besoin de l'al- 
liance d'un fugitif pensa que l'infortuné pouvait 
au moins devenir le gage d'une réconciliation 
avec la Tauride, et il écrivit aussitôt à Mengli- 
Gliireï. « f os ennemis sont en mon pouvoir ; si 
n vous refusez plus long-Lemps de faire la paix 
» ai'ec mol y je puis d'un mot rendre la liberté 
» aux fils d' Akhmat , que vousdepez redouter. » 
Jean exhorta au contraire le khan à ne pas croire 
à ces offres trompeuses : u Les Lithuaniens y lui 



592 HISTOIRE 

» disait-il, au mépris de tout principe , ont jeté 
» dans les fer^s leur allié , celui qui leur a si 
» long-temps servi d' instrument ^ et comme jadis 
» V infortuné Sédi-Akhmat f cette îiouvelle vic- 
» time de leur perfidie périra dans la captivité, 
j) Ne craignez donc point qu'ils délivrent votre 
)) ennemi puisqu'ils auraient à redouter sa ven- 
» geance. » La prédiction du grand prince se 
réalisa : après avoir été le jouet , pendant plusieurs 
années , de la politique lithuanienne , tantôt traité 
à la cour de Pologne avec tous les égards dus à 
un souverain , tantôt emprisonné comme un cri- 
minel, Schig-Akhmct montra de la grandeur 
dans son infortune. Amené devant la diète de 
Radomle , il interpella publiquement le roi et lui 
dit : ff T^os séduisantes promesses m^ont fait 
» sortir des régions les plus éloignées de la 
M Scythie, et vous m avez livré à Mengli-Ghireï ! 
y) Privé de mes armées , dépouillé dévies Etats, 
>) j'ai cru pouvoir chercher un asile dans le pays 
)i d'un ami... le cruel jn' a traité en ennemi , ni' a 
» jeté dans une affreuse prison! ... Mais ( ajouta- 
)) t-il enlevant les mains au ciel), il est un Dieu 
» qui nous jugera y etvotre perfidie ne resterapas 
» impunie. « Egalement insensible à l'éloquence 
et à la vérité de ces reproches , Alexandre lui 
fît répondre par ses ministres qu'il devait se re- 



DE TÎUSSIE. 3ij:) 

garder lui-même comme l'auteur de toutes ses 
infortunes, lui dont les Iroupes avaient ravagé 
les environs de Kief , et qui an lieu de se porter 
sur les frontières de Russie , vers Starodoub , 
pour y chercher du butin , avait rejeté ce conseil 
du roi , s'obstinant à rester dans le voisinage de 
la Tauride pour y perdre son armée , et n'avait 
songé à se réfugier auprès du sultan, que pour 
tramer quelque entreprise contre la Pologne et 
la Lithuanie. En un mot , cet infortuné tzar de 
la horde dorée, le dernier qui porta ce titre, 
mourut prisonnier à Kovno, sans que sa captivité 
eût procuré aucun avantage réel à la Lithuanie. 
La politique la plus machiavélique peut quelque- 
fois se glorifier de crimes avantageux , mais elle 
reconnaît au moins pour des erreurs ceux qui ne 
sont d'aucune utilité. Jean savait bien autrement 
que son gendre concilier les lois de cette politique 
avec celles de la générosité : tandis que les fils 
d'Akhmat maudissaient la perfidie lithuanienne, 
les tzarévitchs d'Astral<han , Ysoup et Schigav- 
liar , neveux du même prince , entrés au service 
de Russie , n'avaient qu'à se louer des bontés de 
Jean. 

Mengli-Ghireï , qui avait fermé l'oreille à 
toutes les ouvertures d'Alexandre au sujet de la '"cdmce 
paix , fut sur le point de se brouiller avec le grand *^j"Jn^ 



Mccon- 
irnteiiip.nt 



^94 H I s T O I 11 E 

prince pour une cause tout-à-fait e'trangère au 
roi de Pologne. Instruit de plusieurs injustices 
commises par Abdjl-Létif, tzar de Razan , le 
monarque russe ordonna au prince Vassili-Noz- 
drovatj de se saisir de sa personne et de le 
conduire à Moscou pour de là être transféré dans 
une prison à Bielozersk ; ensuite il désigna de 
nouveau Makkmet-Amin pour régner à Kazan 
et lui fit épouser la veuve d'Alégam , qu'il avait 
d'abord remplacé sur le trône des tzars de cette 
ville. Mengli-Gliireï, mécontent de cette disposi- 
tion , pria Jean de ne voir dans la conduite de 
Létifque les étourderies d'un jeune homme, et 
de lui donner au moins quelques domaines en 
Russie , au cas où il ne voudrait pas lui permettre 
de se rendre en Tauride. « SI pous ne faites pas 
» droit â ma réclamation y écrivit-il au grand 
n prince _, vous détruirez une alliance qui vous 
» a été si ai^antageuse , grâce d laquelle vous 
» voyez vos ennemis anéantis et votre empire 
» agrandi. Les sages vieillards répètent qu'il 
)' vaut mieux mourir avec une bonne réputation 
i) que de prospérer avec une mauvaise y comment 
» pourriez-vous donc conserver la gloire de votre 
)) nom y après une violation aussi manifeste du 
» serment sacré de fraternité qui nous unissait? 
» Je vous envoie une bague faite avec la corne 



DE uussir.. 3cj^> 

» d'un animal indien appelé kjherden , dont 
» la pertu est d'arrêter l^ejfet de tous les poisons: 
» portez-la d ifotre doigt comme une marque de 
» mon amitié , et vous me prouverez la vôtre en 
» aquiesçant à l^ instante prière que je vous fais 
n aujourd'hui. » Le grand prince craignait de 
voir Létif hors de la Russie : il lui accorda une 
existence convenable à son rang, et prit telle- 
ment à cœur de satisfaire Mengli-Ghireï sous ce 
rapport, que celui-ci continua d'agir avec la 
même vigueur contre la Lithuanie. Une de ses 
ai'mces, forte de quatre-vingt-dix mille hommes 
et commandée par ses fils en personne, ravagea 
au mois d'août i5o2^ tous les environs de Loutsk, 
Lëopol, Lublin et Cracovie. 

A la même époque, Etienne de Moldavie pro- 
fita des circonstances pour s'emparer des villes 
de Kolimia , Galitch , Sniatin et Krasnoi sur le 
Dniester , affaiblissant par là la puissance des 
Polonais et coopérant à la politique du grand 
prince, bien que ce ne fut pas son intention ; car 
de graves sujets de mécontentement l'avaient in- 
disposé contre lui. Depuis près de trois ans la 
princesse Hélène, fille d'Etienne, et veuve de Jean 
Ivanovitch , vivait à la cour de Moscou avec sou 
fils Dmitri comme dans un lieu d'exil , aban- 
donnée de ses amis, menacée vH chaque instant de 



596 HISTOIRE 

la disgrâce du grand prince et de la haine de 
Sophie. Enfin, soit qu'on eût découvert de nou- 
velles intrigues pour rétablir son crédit , soit que 
quelques paroles indiscrètes échappées à l'ambi- 
tieuse Hélène eussent offensé son beau-père , ou 
enfin que la calomnie lui eût représenté sa bru 
Jean fait commc Une dangereuse conspiratrice, Jean, tout 
jnisJn sa à coup transporté de colère contre Hélène et 
et snn pe- contre Dmitri, lesfaitconsigner dans leurs appar- 
11 (it^cjare tcmcns , défcud à son petit-fils de prendre dé- 
succésseur sormais le titre de grand prince , ordonne qu'il 
au tr ne. ^^^ ^^j^ pj^^ ^^-j^ mention de leurs noms dans les 

prières de l'Eglise , et deux jours après il pro- 
clame son fils Vassili, monarque et son successeur 
au trône de toutes les Russies. En supposant même 
qu'il eût existé des complots, il était difficile que 
Dmitri , à peine âgé de dix-huit ans, y fût entré 
pour quelque chose : aussi devint-il l'objet des 
regrets de la nation. Cependant ni le clergé ni 
les grands n'auraient osé blâmer l'arrêt prononcé 
par un autocrate irrité ; mais par cet événement 
la Russie perdit pour toujours l'amitié d'Etieime 
de Moldavie. Blanchi dans les combats, ce héros 
fut si vivement oflènsé du malheur qui venait 
d'accabler sa fille et son petit-fils , que toutes les 
démarches du prudent Mengll-Ghireï furent 
vaines pour calmer la haine qu'il avait conçue 



DE RUSSIE. on? 

contre le çrand prince. Jean était entier dans Rortme 

, . , jL avec 

rexéciition de ses volontés, et trop fier pour sup- Éiienne.k- 

,.,,,. Moldavie. 

porter d'impérieuses demandes; il répondit au 
khan de Crimée qui voulait savoir pourquoi 
Dmitri avait été privé de la succession paternelle : 
(( Ma bonté a élevé mon petit -Jils au rang 
» suprême , mon courroux l^en a fait descendre 
» parce qu'il s^ est ligué avec sa mère pour 
» m^ outrager. Ou fait du bien à ceux qui 
» Jious aiment _, mais doit-on agir de même avec 
» ceux qui nous offensent ? » Hélène mourut de 
chagrin au mois de janvier i5o5, et son mal- 
heureux fils , naguère héritier de la monarchie 
russe, fut gardé comme un criminel d'Etat, et si 
étroitement, qu'à Texception d'un petit nombre 
de domestiques et desurveillans, personne n'avait 
la permission de le voir. 

Au reste, cette rupture entre Etienne et le 
grand prince n'eut pas des suites fort impor- 
tantes, si ce n'est que le premier fit arrêter, dans 
ses Etats, nos ambassadeurs et plusieurs artistes 
italiens qui se rendaient de Rome à Moscou : ce- 
pendant, bientùt après , Etienne rendit la liberté 
aux ambassadeurs, Jean ayant écrit à Mengli- 
Ghireï et au sultan de Caffa pour le prier d'in- 
terposer leur autorité contre cette violation du 
droit des gens. Alexandre fit de vains eflbrts pour 



^(jS HISTOIBE 

déterminer les voïevodes de Moldavie à une 
guerre ouverte contre la Russie , et à se déclarer 
allié de la Pologne ; litienne refusa jusqu'à l'ins- 
tant même de sa mort de lui restituer la pro- 
vince du Dniester conquise par ses troupes. Ce 
héros termina sa glorieuse carrière en i5o4 : au 
Moitd'É. moment de fermer les yeux , il donna à son fils 

tienne. ii-tTii'i •^ \ 

Bogdan etaux grands de Moldavie le conseil de 
se soumettre à l'empire ottoman. « Je sais j leur 
» dit-il , tout ce qu'il m'en a coûté pour conser- 
)) ver les droits de souverain indépendant ^ vos 
n efforts ne serviraient qu'à causer la ruine de 
» la patrie si vous osiez lutter contre le sultan. Il 
» vaut beaucoup mieux que vous cédiez de bonne 
» grâce ce qu'il vous est impossible de conserver 
» par la force.» Bogdan reconnut donc l'autorité 
suprême de Bajazet, et la gloire de la Moldavie, 
cette création éphémère du génie d'Etienne, dis- 
parut avec ce grand homme. 

Le grand prince, toujours occupé de nobles 
projets , voulut couronner son triomphe par 
quelque nouvelle conquête de haute importance ; 
et au mois de juillet i5o2 il envoya son fils 
Dmitri contre la Lithuanie , à la tête d'une nom- 
breuse armée, commandée par un grand nombre 
Supede Je princes et de boyards. Cette expédition était 

Snioltnsk. '^ . , , 

principalement dirigée contre Smolensk, l'une de 



DE RUSSIE. 39g 

nos anciennes capitales , fortifiée par la nature, 
entourée de murs , et dont le siège devait exiger 
beaucoup d'art et d'ettbrls. Dmitri détache sur la 
Bérezina et la Dvina plusieurs corps de troupes 
qui s'emparent d'Orsclia , réduisent en cendres 
le faubourg de Vitebsk ainsi que toutes les cam- 
pagnes jusqu'à Polotsk et Mstislavle ; ils font 
plusieurs milliers de prisonniers : mais le manque 
de vivres força Dmitri à lever le siège de Smo- 
lensk où commandaient les voïe'vodes Stanislas 
et Saloboup , à la valeur desquels l'historien de 
Lithuanie donne les plus grands éloges. Au mois 
de décembre de la même année, les princes Si- 
méon de Starodoubet Vassili de Rylsk, petit- fils 
de Chemyaka , accompagnés des voïévodes de 
Moscouet deRézan , marchèrent une seconde fois 
contre la Lithuanie. Ils ne purent cette fois 
prendre aucune ville et se contentèrent de ra- 
vager le pays. 

Valter Plettemberg, fidèle allié d'Alex*andre , 
voulut de nouveau tenter la fortune dans les 
champs de Russie. A la tète de quinze mille 
hommes, il s'avance contre Izborsk, en foudroie 
les murs , et dans la crainte de perdre un temps 
précieux il se hâte d'aller mettre le siège devant 
Pskof. 11 attendait le roi qui lui avait donné pa- 
role de se joindre à lui sur les bords de la Vélika ; 



400 HISTOIRE 

mais , contre son espérance , les Lithuaniens ne 
sortirent pas de leurs frontières. Ce contretemps 
ne l'empêcha point de pousser le siège avec vi- 
gueur ; il fît jouer son artillerie , sans relâche , 
et la forteresse ne pouvait manquer d'être bientôt 
ruinée de fond en comble , si , par bonheur pour 
les habitans, une armée formidable, commandée 
par les voicvodes Daniel Stchénla et le prince 
Schouïsky , et postée à peu de distance , ne se fût 
avancée pour la secourir. A son approche , les 
Allemands lèvent le siège et rencontrent les 
Russes sur les bords du lac Smolin. Plettemberg 
adresse à ses soldats une éloquente et courte ha- 
rangue, et, pour appuyer ses dispositions par une 
ruse de guerre , il fait , avec toutes ses troupes , 
un mouvement de flanc , semblable à une re- 
Bataiiie traite. Aussitôt les Eusses se précipitent sur les 

contre le *• _ 

maître de jjacrases dcs Allemands pour les piller; d'autres 

Livonie , •^ o "^ '^ ^ 

auprts de gg niettent à la poursuite de leur armée et ne 
gardent plus aucune mesure dans leur attaque , 
tandis que les ennemis marchent en ordre de ba- 
taille. Foudroyés bientôt par l'artillerie de Plet- 
temberg , les Russes sont forcés de se retirer en 
désordre. Le grand-maître n'ayant pas jugé à 
propos de les poursuivre, ils s'arrêtent, réunissent 
toutes leurs forces , se forment en colonnes ser- 
rées et fondent sur l'ennemi au nombre de 



Di: RUSSIE. 4^1 

quatre-vingt-dix: mille , s'il faut en croire les 
historiens livoiiiens. Les allemands se battirent 
en désespères, et, ce jour-là, leur infanterie mé- 
rita le nom de troupes de fer; l'intrépide, le 
prudent , l'habile Plettemberg allait remporter 
une brillante victoire, lorsque la trahison vint 
empêcher son triomphe. Un nomme Schvartz, 
qui portait l'étendard de l'Ordre, mortellement 
blesse d'un coup de flèche, cria aux siens : a Qui 
» de uous est digne de recevoir ce drapeau de 
» mes mains ? » 3Ioi, s'écrie un chevalier nommé 
Hammerstadt , et aussitôt il veut s'en saisir ; 
mais ayant éprouvé un refus , transporté de fu- 
reur , il tranche d'un coup de sabre le bras du 
valeureux Schvartz qui, prenant le drapeau de 
l'autre main , le déchire avec ses dents. Ham- 
merstadt , hors de lui , passe alors du côté des 
Russes et les aide même à détruire une partie de 
l'infanterie allemande. Cependant Plettemberg 
tenait toujours bon , et le besoin qu'avaient les 
deux armées de prendre quelque repos , sépara 
seul les combattans. Deux jours après, le grand- 
maître opéra sa retraite en bon ordre , et il or- 
donna de célébrer tous les ans , le i3 septembre, 
jour de la bataille de Pskof , une fête qui devait 
éterniser ce fait militaire , regardé par les anna- 
listes de l'Ordre comme un événement des 
Tome VI. 26 



402 niSTOIRE 

plus glorieux pour les armes livoniennes. Il est à 
remarquer que les ambassadeurs de Jean mépri- 
sèrent la trahison d'Hammerstadt. Mécontent de 
la froide réception des Russes , ce transfuge se 
retira d'abord en Danemarck ; ensuite il alla 
chercher du service en Suède , et revint enfin , 
sous le règne du grand prince Vassili Ivanovitch, 
dans la capitale de la Russie , où les ambassa- 
deurs de l'empereur Maximilien le virent, cou- 
vert d'un habit magnifique, dans la foule des cour- 
tisans qui entouraient la personne du souverain. 
Malgré l'active coopération de Plettemberg , 
malgré toute la gloire que venait d'acquérir ce 
grand homme , le roi de Pologne n'avait aucun 
espoir de triompher de la Russie , également re- 
doutable par le nombre de ses armées et par le 
puissant génie de son souverain. Le roi de Po- 
logne prenait une part involontaire à la guerre 
désastreuse qui , de jour en jour, épuisait la Li- 
thuanie en hommes et en argent. Le pape 
Le pape Alexandre VI se chargea: enfin de négocier la 
ntabiir la paix , ct, en i5o3, Sigismond Santaï, officier du 

paix entre . , . i i .. j 

leb puis- roi de Hongrie, porteur de lettres du souverain 
ligcrantes. pontitc ct du carduial hegnus, se rendit a Mos- 
' cou. Ils écrivaient tous deux au grand prince que 
la chrétienté entière était consternée des con- 
quêtes de la Porte Ottomane , qui, tout récem- 



DE RUSSIE. 4o5 

ment encore, venait de s'emparer de Modon et 
et de Coron , villes appartenant à la république 
de- Venise ; que le pape avait expédié le cardinal 
Regnus à tous les princes de l'Europe pour les 
exhorter à chasser les Turcs de la Grèce ; maLs 
que les rois de Pologne et de Hongrie , ayant 
pour ennemis le monarque russe , ne pouvaient 
prendre part à ces glorieux exploits ; qu'enfin 
le S. Père , comme chef de l'Église , et dans l'in- 
térêt de tous les chrétiens , priait le grand prince 
de faire la paix avec eux , et de se réunir aux 
autres souverains pour déclarer la guerre aux 
Turcs. L'envoyé lui remit aussi de la part de 
Ladislas , une lettre de la même teneur , et dans 
laquelle il demandait à Jean des passeports pour 
les plénipotentiaires lithuaniens qui devaient se 
rendre à Moscou. Nos boyards répondirent « que 
)) le grand prince était prêt à combattre les in(i- 
» dèles ; qu'il savait punir ses ennemis , mais 
» sans rejeter les propositions d'une paix hono- 
» rable ; qu'Alexandre , bien qu il eût témoigné 
» le désir de se réconcilier avec la Russie, avait 
» excité contre elle les Allemands de Livonie 
» et le khan de la grande horde ; que cepen- 
» dant leur souverain permettait aux ambassa- 
» deurs du roi de venir à Moscou. » 

Les ambassadeurs , bientôt arrivés , propo- 



^o4 HISTOIRE 

sèreiit à Jean de conclure une paix éternelle , a 
condition qu'il restituerait au roi tout son patri- 
moine , c'est-à-dire , toutes les villes conquises 
par les Russes sur les Lithuaniens ; qu'il mettrait 
en liberté tous les prisonniers , et signerait un 
traité d'amitié avec l'Ordre de Livonie et la 
Suède (dont l'ambitieux Stur s'était de nouveau 
fait nommer régent , après en avoir expulsé les 
Danois ). Le grand prince écouta froidement 
toutes ces propositions , et refusa de satisfaire 
à des demandes aussi peu modérées. (( Ijq pw- 
» trimoine du roi , dit-il, c'est la Pologne et la 
» Lithuanie ; mais la Russie est à nous , et jamais 
)) nous ne rendrons à Alexandre ce que nous lui 
» avons repris avec l'aide de Dieu. Dites-lui 
)) même que notre projet est de reconquérir 
» Kief , Smolensk et plusieurs autres villes , an- 
)) ciennes possessions des Russes, n Toutes les 
objections des ambassadeurs furent sans eiVct; 
Jean demeura inflexible. Enfin , au lieu d'une 
Tièvc paix éternelle , on signa une trêve pour six ans ; 
thnank- et ^t cc nc fut quc fciv 11116 considéralioTi parti- 
Livonie. ^ cuUère pour son gendre c{ue le grand prince res- 
titua à la Lithuanie quelques domaines aux en- 
virons de la Dvina. Il oixionna aux lieutenatis 
de Novgorod et de Pskof de conclure un sem- 
blable armistice avec l'Ordre; mais il ne voulut 



DE KUSSIE. ^o5 

entendre parler d'aucun accommodement avec 
le régent de Suède. Les envoyés livoniens, alors 
k Moscou j écrivirent à Plettemberg pour se 
plaindre de l'impolitesse de Jean , de celle de 
nos boyards , surtout des ambassadeurs lithua- 
niens qui ne leur avaient témoigné aucun intérêt 
dans leurs négociations. Legrand-maitre garantit 
une des clauses de ce traité , par laquelle l'évèque 
de Dorpat s'engageait à nous payer un ancien 
tribut; car sa capitale , fondée par Yaroslai-le- 
Grand , passait pour un domaine de la Russie. 
Cette convention fut publiée à Pskof au bruit des 
canons et au son de toutes les cloches. 

La cessation des hostilités rendit le calme à la 
Russie , épuisée par de nombreuses levées de 
troupes, mais elle. ne mil point un terme à l'ini- 
mitié réciproque des deux puissances ; car 
Alexandre ne pouvait se résoudre à renoncer 
pour toujours aux conquêtes de Vitovte , et le 
grand prince , qui les avait si heureusement arra- 
chées aux ennemis de la Russie , se promettait 
bien de leur enlever , avec le temps , celles qu'ils 
conservaient encore. A cet effet, en annonçant à j^^^e ^^^ 
Mengli - Gliirei la trêve qu'il venait de conclure, pnnce. 
Jean lui proposait d'en signer une pareille , et 
pour le même nombre d'années, avec Alexandre ; 
mais en même temps il lui faisait adroitement 



466^ HISTOIRE 

sentir qu'il valait mieux continuer la guerre j. 
parce que la paix avec le roi ne serait jamais 
sincère ; qu'il comptait profiter de l'armistice 
pour consolider son pouvoir sur les villes con- 
quises , d'où l'on transférait dans d'autres lieux 
les habitans mal disposes en notre faveur ; et pour 
y établir de nouvelles fortifications ; qu'enfin son 
alliance avec le khan contre la Lithuanie était 
inviolable. 

Le grand prince agissait de la sorte pour le bien 
de ses Etats, tandis qu'Alexandre , mécontent des 
clauses d'une trêve dont il avait reconnu la néces- 
sité , s'abandonnait imprudemment aux impul- 
sions de son dépit contre un ennemi heureux et 
dic^arïm- Puissant. 11 osa retenir en Lithuanie nos boyards, 
^VhriTcr le ^* ^^^ grauds ambassadeurs , expédiés pour être 
S'?"^ témoins du serment qu'il devait prêter, comme 

pnnr.e. l r ? 

garantie de la fidèle observation du traité, et pour 
lui demander un engagement signé par les évê- 
ques de Cracovie et de Vilna , établissant que 
dans le cas où Alexandre viendrait à mourir , ses 
successeurs n'obligeraient point la reine Hélène 
à embrasser la religion catholique. Jean voulut 
connaître le motif d'une semblable ^iolation du 
droit des gens; mais le roi lui répondit que les 
ambassadeurs avaient été arrêtés pour certaines 
vexations dont les Russes s'étaient rendus cou- 



DE RUSSIE. 4^^ 

pables envers les habltans de Smolensk; cepen- 
dant , bientôt après , il reconnut sa faute , ratifia 
le traité , et congédia les plénipotentiaires mosco- 
vites avec tous les égards dus à leur caractère. On 
se saisit, à la même époque , en lâthuanie , d'un 
courrier russe expédié de Moldavie , et auquel 
Alexandre refusa de rendre la liberté jusqu'à la 
conclusion de la paix avec la Russie. 11 défendit 
aussi à Hélène d'exécuter la volonté de son père , 
qui l'avait priée de chercher une épouse pour son 
fîls\assili, parmi les princesses allemandes^ et lui 
ordonna de répondre qu'il lui était impossible de 
s'occuper de ce projet, tant que le grand prince 
ne serait pas de fait, et pour toujours, l'ami sincère 
de la Lithuanie. 

Au lieu de procurer une paix qu'Alexandre 
désirait si vivement, toutes ces discussions auraient 
accéléré la reprise des hostilités, si, pour l'in- 
térêt dé la patrie, le grand prince n'avait su 
mépriser des offenses aussi insignifiantes qu'in- 
considérées. Il les supporta donc de sang-froid 
afin de procurer quelque repos à ses Etats , et 
pour s'occuper des moyens d'augmenter et d'af- 
fej^mir la îirandeur de la Russie. 



4o8 HISTOIRE 



CHAPITRE YII. 



Suite (lu règne de Jbai^ III. 



i5o5 — i5o5. 



?.Iuit de Sophie. — Maladie de Jean. — Son testament. — 
Jugement et punition des hérétiques. — Ambassade de 
Lithuanie. — Relations avec l'empereur. — Mariage de 
Vassili avec Solomonie. — Trahison du tzar de Kazan. 

— Irruption de ce prince en Russie. — Mort du grand 
prince. — Etat de l'Europe à cette époque. — Jean fon- 
dateur de la grandeur d'e la Russie. — Il organisa de 
meilleures troupes et consolida la monarchie. — Sur- 
nom de "^Terrible. — Rudesse de son caractère. — Son 
apparente indécision n'était que de la prudence. — Il 
reçoit des étrangers le titre de Grand. — Traits d'ana- 
logie entre Jean III et Pierre I*"'. — Titre de tzar. — 
Russie blanche. — Accroissement des revenus de la 
couroune. — Lois de Jean. — Police des villes et des 
provinces. — Concile. — Sacre du métropolitain de Ce- 
sarée à Moscou. — Monastère russe sur le mont Athos. 

— Un chanoine de l'ordre des Augustins embrasse la 
religion grecque. — Calamités publiques sous le règne 
de Jean. — Description la plus ancienne du mariage de 
nos princes. — A'^oyage aux Indes. 

JVIalgré son âge et les peines morales insépa- 
rables de la conclilion humaine sur la terre, le 



Mort (h; 
Sophie. 
INlalndii; 
(le Jcau. 



DE RUSSIE. /|<)C^ 

monarque russe n'eu conservait pas moins toute ,5o:< 
sa pénétration , toute son énergie, tout son zèle 
pour le bien public. Il eut alors le malheur de 
perdre son épouse Sophie ; il n'avait jamais eu 
pour elle une tendresse bien vive : cependant les 
talens de cette princesse , dont les conseils lui 
avaient souvent été si utiles dans les affaires po- 
litiques de la plus haute importance (25) , et la 
longue habitude de vivre avec elle lui rendirent 
cette perte si sensible , que sa santé ^ robuste 
jusqu'alors, s'altéra entièrement. Jean, qui avait 
plus de confiance dans la ferveur de ses prières 
qu'à tout l'art des médecins , se rendit successi- 
vement au monastère de St. -Serge , à Péreslavle, 
Rostof et Yaroslavle , où se trouvaient des cou- 
vens célèbres par la sainteté de leurs fondateurs. 
C'est là que suivi de tous ses en fans, mais sans 
aucune pompe , il s'humiliait comme un simple 
mortel devant le Très-Haut, dont il attendait sa 
guérison ou une mort paisible : l'àme tranquil- 
lisée par les douceurs de la piété chrétienne, il 
se hâta de reprendre le sceptre , afin de disposer 
du sort à venir de la Russie. 

11 écrivit son testament en présence de ses plus Sou i 
illustres boyards, des princes Kholmsky, Stché- 
nia et de son confesseur Métrophaue, arcliiman- 
drite du couvent d'Andronikof. 11 v décl.nr*; 



lillllCIll. 



^lO HISTOIRE 

Vassili, son fils aîné, héritier de la monarchie . 
souverain de toute la Russie et de ses frères cadets. 
Dans le dénombrement des provinces léguées à 
Vassili, il fut fait mention , pour la première fois, 
de la Laponie sauvage , et plus loin il est dit que 
les anciens apanages de Rézan et de Pérévitesk 
font déjà partie des Etats moscovites, comme 
ayant été cédés à Jean , par testament de son 
neveu Féodor , fils de sa sœur la grande princesse 
Anne. — Il y parle aussi de toutes les villesenlevées 
à la Lithuanie, de Mtsensk, Bélef, Novossil, 
Odoéf, à l'exception de Tchernigof, Starodoub, 
Novgorod-Séversky et Rylsk , dont les princes , 
bien que soumis au monarque de Moscou , con- 
servaient pourtant leurs droits de souveraineté. 
11 affecta de riches domaines à ses autres fils; à 
Youri : Dmitrof, Zvénigorod , Kaschin, Roussa, 
Briansk, Serpeïsk ; àDmitri : Ouglitch , Khlépen, 
Rokhatchef, Zoubstof , Opoki , Mestchofsk , Opa- 
kof et Mologa ; à Siméon : Verkh-Béjetsky , Ka- 
louga , Kozelsk ; à André, Vereïa, Vouichégorod, 
Alexin , Luboutsk , Staritza , Kholra et Novoï- 
Gorodok. Les frères de Vassili avaient leurs 
officiers particuliers civils et militaires , et ils per- 
cevaient tous les revenus de leurs villes et de 
leurs bourgs; mais ils n'avaient pas le droit de 
juger le meurtre , de batlre monnaie , ni de pré- 



DL RUSSIE. 4^1 

tentions à former sur les produits des fermes de 
l'Etat. Vassili dut pourtant leur abandonner une 
partie de certaines contributions de la ville de 
Moscou, et renoncer à l'acquisition de domaines 
dans leurs patrimoines, qui restaient propriété 
héréditaire de leurs fds et petits-fils. C'est-à-dire, 
que les fils cadets de Jean avaient les droits de pro- 
priétaires particuliers , sans avoir ceux de princes 
souverains. Rézan seule présentait encore l'ombre 
d'une puissance indépendante : Jean , prince 
de cet ttat, était mort en i5oo, laissant ini fils 
âgé de cinq ans, du même nom que lui, sous la 
tutelle de sa mère Agrippine, et d'Anne son 
aïeule, sœur favorite du grand prince. Celle-ci, 
avant sa mort, arrivée en i5oi , laissa à son 
petit-fils le titre de souverain ; titre illusoire ! 
car le monarque moscovite était en effet le maitre 
suprême de Rézan , puisque les troupes et les 
habitans reconnaissaient son autorité. Après le 
vœu exprimé dans le testament de leur père ,. 
Vassili et ses frères prirent l'engagement de vivre 
dans la plus parfaite intelligence, 

Jean s'appliqua aussi à rendre le calme à 
notre Eglise , scandalisée de nouveau , à cette 
époque par Vhérésie judaïque , que nous avons 
déjà de'crite, et qui ne s'était' cachée pendant 
quelque temps que pour reparaître encore . Joseph 



,\l?. HISTOIKE 

(le Volok , et l'archevêque Gennadius , l'un a 
Moscou , l'autre à ISovj^orod, les plus implaca- 
bles ennemis de cette misérable erreur, ne négli- 
geaient aucims moyens de l'extirper entièrement. 
Le premier se contentait de parler et d'écrire , 
mais l'archevêque persécuta tellement les héré- 
tiques de son diocèse , que grand nombre d'entre 
eux se réfusièrent en Allemagne et en Lithuanie. 
Entraîné enfin par les remontrances du clergé , 
ou irrité par l'opiniâtreté de ces apostats , égale- 
ment insensibles aux voies de douceur , aux fou- 
dres de l'Eglise , à la peine de l'exil , le grand 
prince résolut de déployer la plus grande sévé- 
rité , dans la crainte de paraître insouciant ou 
faible , dans une affaire qui compromettait le 
.insfcment salut dcs àmcs. Il convoqua les évéques , et eu 
fi< héreti- leur présence, il écouta toutes les dépositions 
contre les liérétiques. Joseph de Volok , membre 
de ce tribunal, tonna contre leurs erreurs, et 
demanda qu'ils fussent livrés au bras séculier. 
Les chefs de cette secte , le secrétaire Kouritzin, 
qui avait été député à l'empereur Maximilien avec 
Tralvhaniot, Dmitri Konoplef , Jean IMaximof, 
Nécras Roukavof, Cassien arcliimandrile du mo- 
nastère de St. -George de Novgorod, ayant osé 
soutenir ouvertement la prétendue vérité de leurs 
idées sur la religion , fuient condamnés à mort, 



D E R U s s 1 F. . ^ I -■> 

et publiquement brûles dans une cage. Les autres 
eurent la langue coupée ; plusieurs furent mis en 
prison, exiles ou renfermés dans des couvens. 
Presque tous reconnurent leur erreur , mais 
Joseph prouva qu'un repentir arraché par l'aspect 
du bûcher ne pouvait être bien sincère , et qu'il 
ne devait pas sauver la vie aux coupables. Cette 
cruauté peut être justifiée plutôt par la politique 
que par la religion chrétienne, dont la touchante 
humanité ne s'arme jamais d'un glaive meurtrier, 
et qui ne sait qu'instruire avec douceur, prier et 
aimer : tel est au moins l'esprit de l'Evangile et 
des livres des apôtres. Mais si de charitables 
exhortations restent sans effet pour arrêter un 
scandale public et audacieux qui menace à la 
fois et TEglise et l'Etat , dont les intérêts sont 
inséparables, ce n'est plus au clergé, c'est au 
monarque seul qu'il appartient de punir les cou- 
pables. Cette convenance fut observée dans la 
circonstance dont nous venons de parler , car la 
chronique dit expressément que les hérétiques 
furent condamnés d'après les lois civiles. 

A la nouvelle de la maladie de Jean, et dans AmUas- 
1 espérance que 1 approche de la mort poun'ait iimanic. 
ébranler la fermeté de ses principes politiques , '^''^' 
Alexandre lui proposa , par de nouveaux am- 
bassadeurs , d'acheter l'amitié de la Lithuanie , 



4l4 HISTOIRE 

en lui cédant les provinces conquises sur elle. 
JLe roi donnait à Jean les noms de jière et de 
frère, et la princesse llëlène lui réitérait l'assu- 
rance de son respect et de sa tendresse. Ce mo- 
narque , prêt à descendre dans la tombe , aurait 
désiré sans doute passer le reste de ses jours dans 
les douceurs de la paix ; il y était d'autant plus 
porté, que le bonheur d'une lîlle chérie dépen- 
dait surtout d'une amitié sincère entre son père et 
son époux ; mais Jean connaissait les obligations 
sacrées de son rang : il était encore sur le trône , 
et par conséquent, il ne devait songer qu'au bien 
de sa patrie j il ne mesurait pas l'existence de la 
Russie d'après la sienne ; ses regards s'étendaient 
au delà, du tombeau , et il voulait vivre à jamais 
dans la grandeur de son empire. Le boyard Yakof 
reçut ordre de répondre aux ambassadeurs lithua- 
niens : « Le grand prince ne cède à perso/me ce 
» (jui lui appartient y le seul moyen d'obtenir 
)) une paix solide et durable avec la Russie , 
» c'est de lui céder Kief et Smolensk. » Après 
de longs débats, les seigneurs polonais partirent, 
et le roi fut dès lors plus convaincu que jamais 
qu'il fallait renoncer à l'espoir de contracter avec 
la Russie , une paix telle qu'il la désirait : cepen- 
dant les négociations continuèrent pour apaiser 
les différens survenus entre les sujets russes et 



DE RUSSIE. 4^^ 

lithuaniens , habitans des frontières. De part et 
d'autre ou promettait satisfaction , et tous les 
jours on voyait naître de nouveaux sujets de mé- 
contentement. Un des premiers olTiciers du roi , 
Eustache Dachkovitch , Vollijnlen de la religion 
grecque , étant venu s'établir cnRussie avec 
toutes ses richesses et accompagné de plusieurs 
gentilshommes , Alexandre exigea que ce sei- 
gneur lui fût livré , conformément au traité. 
Jean répondit que les clauses de ce traité sti- 
pulaient l'extradition des voleurs , des trans- 
fuges , des esclaves , des débiteurs et des brigands; 
mais que Dachkovitch , voïévode du roi, n'était 
convaincu d'aucun crime , et qu'il était entré au 
service de Russie de son plein gré , ainsi que cela 
se pratiquait de toute antiquité. Afin d'être plus 
au fait de tout ce qui se passait dans l'intérieur de 
la Lithuanie, Jean expédiait fréquemment des 
courriers à Hélène , avec des présens , et l'ordre 
de complimenter de sa part le roi son époux. 

Nous avons déjà vu la politique des souverains fi-Jaii-ms 
de l'Occident se com])iner avec la notre. La pcicm. 
guerre de Lithuanie , si glorieuse pour les armes 
du grand prince, prêta une nouvelle importance, 
un nouvel éclat à la puissance de la Russie. L'em- 
pereur Maximilien se souvint de Moscou , et des 
avantages que pouvait lui procurer sa coopé- 



-^iG HISTOIRE 

ration contre le fils de Casimir. Regrettant la 
Honi^ric , qu'il avaiteté contraint de céder à La- 
dislas, il crut pouvoir renouveler ses préten- 
tions sur ce royaume; et à cet cfKet, il députa 
au grand prince un de ses ofliciers , nommé Har- 
tinger. Cet envoyé , parti d'Augsbouig au mois 
d'août i5o2, n'arriva à Moscou que deux ans 
après , et remit à Jean , de la part de Maximi- 
lien , une lettre , dont les expressions sont re- 
marquables : « J'apprends, écrit l'empereur, que 
» quelques puissances voisines de la R ussie se sont 
» armées contre elle. Fidèle au serment d'amitié 
)) que nous nous sommes mutuellement fait, je 
» suis prêt , mon frère , à vous aider de mes con- 
» seils et de ma puissance.» Il n'y était nullement 
question de la Hongrie; mais il faut croire que 
l'ambassadeur en parla aux boyards du grand 
prince. L'empereur, dans une autre dépèche, 
priait Jean de lui envoyer des gerfauts blancs. 
Hartinger fut gracieusement accueilli par le mo- 
narque russe , qui répondit à Maximilien : (( Le 
)) roi de Pologne et le maître de l'Ordre, sufli- 
» samment punis d'avoir déclaré la guerre à la 
)) Russie , ont fait la paix avec elle pour quel- 
» que temps; mais dans le cas où ils recom- 
» menceraient les hostilités , si l'empereur prè- 
» tait secours aux Russes, ceux-ci , à leur tour , 



DE RUSSIE. 4 '7 

M en vertu du traité d'alliaiice , l'aideraient à 
» conquérir la Hongrie. » Le grand prince s'ex- 
cusa de ne pas envoyer d'ambassadeur en Alle- 
magne , dans la crainte où il était qu'Alexandre 
ou le maître de Livonie ne le lissent arrêter en 
chemin. L'année suivante, le même Hartingerj 
se trouvant en Estlionie , fît parvenir à INIoscou , 
par Ivangorod, de nouvelles lettres de Maxi- 
railien , et de Pliilippe son fils, roi d'Espagne , 
pour Jean et le jeune Vassili, tzcn^s de Russie. 
Maximilien et Philippe intercédaient pour les 
prisonniers lithuaniens, et suppliaient le grand 
prince de rendre la liberté à ces malheureux , 
qui gémissaient depuis si long-temps dans les fers. 
Hartinger demandait que l'on fit la réponse en 
latin, attendu que, depuis la mort de Delator, il 
n'y avait plus à la cour de son maître personne 
qui sût la langue russe ; il ajoutait que dans le 
cas où Jean ferait à Maximilien le plaisir de 
lui envoyer un ambassadeur , celui-ci pouvait 
compter sur un voyage sans péril , pourvu qu'il 
se rendît cliez l'empereur par la ville de Riga. 
Jean ne donna pas de suite à cette proposition. 
11 écrivit à Maximilien une lettre fort polie , dans 
laquelle il lui mandait que les captifs seraient libres 
aussitôt que le maître de l'Ordre aurait rompu le 
traité qui l'unissait au^ Lithuaniens ; Vassili- en 
Tome VL 27 



4l8 HISTOIRE 

adressa une semblable au roi Philippe. En un 
mot, Jean, qui selon toute apparence n'ajoutait 
pas grande foi aux paroles de Maximilien, lui ren- 
dait politesse pour politesse , mais ne jugeait pas à 
propos de fournir aux frais d'une inutile ambas- 
sade en Autriche. 
Vnssiii Contre la coutume de ce temps , Vassili , fils 
lomonie. ct successcur Qu grand pnnce, n était pas encore 
marié, quoiqu'il eût atteint l'âge de vingt-cinq ans . 
C'est a juste titre que la politique blâme les ma- 
riages des princes avec leurs sujettes, surtout dans 
les monarchies absolues. Lesparens de la souve- 
raine exigent des distinctions, des faveurs,sans les 
avoir méritées j et ces grands de nouvelle créa- 
tion, jouissant de privilèges exclusifs , n'en abu- 
sent que trop souvent, dans l'idée que le monarque 
doit respecter en eux l'honneur de sa maison. 
Pour eux on blesse la justice, on épuise le trésor 
de l'Etat , ou bien leurs importunes sollicitations 
compromettent la tranquillité domestique du 
prince. Pénétré de cette vérité, Jean songea à 
marier son fîls à une princesse étrangère. Allié 
du roi de Danemarck , il lui proposa de cimenter, 
par ces nouveaux liens , l'amitié qui les unissait 
déjà; et ce fut peut-être pour cette raison qu'un 
ambassadeur danois arriva dans la capitale delà 
Moscovie, vers l'an i5o3. Mais soit complaisance 



DE RUSSIE. 4'9 

pour les Suédois, enuemis des Russes, et qu'il 
voulait de nouveau soumettre au Danemarck , 
soit à cause de la difle'rence de religion, le roi 
éluda l'honneur d'avoir pour gendre le succes- 
seur du grand prince , et il accorda la main de 
sa fille Elisabeth à l'électeur de Brandebourg. 
Sa mort , qu'il voyait prochaine , redoublait ce- 
pendant , dans Tàme de Jean , le désir de bénir 
l'union conjugale de son fils; et le temps ne lui 
permettant plus de lui chercher une épouse dans 
les pays étrangers , il résolut de le marier à une 
Piusse . On écrit même que Vassili en témoigna l'en- 
vie , d'après le conseil du Grec Youri Maloï, son 
boyard favori, dont l'intention était de lui faire 
épouser sa fille , déjà nubile. Maloi fut trompé 
dans ses espérances ; car, parmi les quinze cents 
prétendantes qui furent présentées à la cour , le 
prince choisit Solomonie , fille de Youri Sabou- 
rof, oflicier assez obscur, descendant de Mourza- 
Tclict , émigré de la horde. Solomonie se faisait 
sans doute remarquer par sa beauté, mais la po- 
litique eut peut-être aussi quelque part à ce choix; 
et Jean préféra l'alliance d'un simple gentilhomme 
à celle d'un prince ou d'un boyard , pour avoir 
plus de moyens de récompenser les parens de sa 
belle-fîUe, sans d'excessives libéralités, et sans 
se trouver dans l'obligation de leur accorder des 



.^2() HISTOIRE 

privilèges peu convenables à la condition de 
simples sujets. Le père de Solonionie ne fut pro- 
mu au rang de boyard que sous le règne de 
Vassili ; mais toute la sagesse de Jean pouvait- 
elle prévoir que ce mariage, en approchant du 
trône les Godounof, parens de Solonionie , atti- 
rerait sur la Russie les plus grands malheurs, et 
Trahison Serait causc de l'extinction de sa maison. 
Kazan! ^ Pendant que la cour et la capitale célébraient, 
par de brillantes réjouissances^ le mariage de 
l'héritier de la couronne , le monarque eut la 
douleur d'apprendre la trahison de notre vassal 
Makhmet-Amin. Ce tzar de Kazan partageait 
toutes ses affections entre ses richesses et son 
épouse , veuve d'Alégam , dont elle avait par- 
tagé, pendant quelques années , l'exil à Vologda. 
Détestant les Russes , ennemis de son premier 
époux, et décidée à se venger d'eux d'une manière 
sanglante , elle commença par établir de secrètes 
intelligences avec les seigneurs de Kazan , et en- 
suite elle engagea Makhmet-Amin à se déclarer 
souverain libre et indépendant. « Qu' êtes-pou s 
» en effet y lui disait -elle , sinon un esclave du 
» prince de Moscou ? Aujourd'hui sur le trône y 
» et demain dans un cachot , vous finirez vos 
» Jours dans les fers comme un autre Alégam. 
» Objet du mépris des rois et des peuples 3 ré*- 



DE RUSSIE. 421 

j) veillez-vous de riiuinUlation où vous gémissez 
» pour vous élever au faile de la grandeur; 
» en un mot , secouez le joug , ou sachez périr 
» de la mort des héros ! » Ses perfides et sédui- 
santes caresses étaient plus persuasives encore 
que ses discours; et, pendue nuit et jour au cou 
de son mari , selon l'expression de l'annaliste , 
elle atteignit enfin le but de ses désirs. Oubliant 
les bontés paternelles du grand prince, le traître 
Malvhmet-Amin promit à son épouse d'agir ou- 
vorfement contre la Russie. On approchait de la 
S. Jean, époque d'une foire célèbre à Razan , 
ou les marchands russes , ainsi que ceux de l'A- 
sie, se rendaient pour échanger leurs précieux 
objets de commerce , sans redouter la moindre 
violence, puisque, depuis dix-sept ans, cette 
vlile était considérée comme une province mos- 
covite. Ce jour fatal arrivé, on arrête un am- 
bassadeur russe et tous nos marchands ; on en 
massacre un grand nombre : femmes, enfans, 
vieillards sont impitoyablement égorgés ; plu- 
sieurs sont exilés dans les déserts des jNogais , et 
tous privés de leurs biens. Connue les peuples 
détestent toujours une domination étrangère , 
les Razanais , séduits par l'espoir du gam et de 
la liberté , devinrent, avec zèle, les instrumens 
des volontés de leur tzar ; ils se baignèrent , en 



^22 HISTOIRE 

furieux, dans le sang des Moscovites, et contem- 
plèrent^ d'un œil avide , les immenses trésors 
qu'ils leur avaient arrachés. « Makhmet-Amin, 
)) dit une chronique , remplit son palais de l'ar- 
» gentpris sur les Russes, et se fit faire des couron- 
» nés , des coupes et des plats d'or ; il dédaignait 
» de manger dans des vases de cuivre , et ne pa- 
» raissait plus à ses repas, que resplendissant 
» de pierres précieuses, couvert d'habillemens 
)) d'un luxe vraiment royal. Il n'y eut pas jus- 
» qu'aux plus pauvres habitans de la ville qui 
» ne s'enrichirent : ceux qui, jusqu'alors, n'a- 
» vaient porté, hiver comme été , que des peaux 
» de moutons, s'habillaient d'étoffes de soie, et, 
» tels que des paons, ils allaient se promener fière- 
» ment devant leurs maisons , pour faire parade 
» de leurs vêtemens de différentes couleurs. » 
Son ir- Fier du massacre de ces paisibles marchands, 

rnption en ^^ _. , , * • i i » n ' i x 

Eiissie, Makhmet-Amin, a la tête d une armée de quarante 
mille Kazanais , et de vingt mille Nogais pris à 
sa solde , pénètre en Russie , passe au fil de l'épée 
plusieurs milliers de paysans; ensuite il va mettre 
le siège devant Ni jni-Novgorod, dont il incen- 
die les faubourgs. Khabar-Zimsky , voïévode de 
cette ville , ayant trop peu de troupes pour dé- 
fendre la place , fait sortir de prison trois cents 
Lithuaniens, tombés en notre pouvoir sur les bords 



DE RUSSIE. 423 

de la Védrocha; il leur distribue des armes, 
et leur promet la liberté au nom du monarque 
russe , à condition qu'ils s'en rendront dignes 
par leur valeur. Cette poignée de braves sauva 
la forteresse. Comme ils étalent fort liabiles ar- 
chers, les Lithuaniens tuèrent un grand nombre 
d'ennemis , parmi lesquels le prince des Nogaïs , 
beau-frère de Makhmet-Amin , posté près de la 
muraille où il commandait l'assaut. Les Nogaïs , 
privés de leur chef, refusèrent de combattre 
plus long-temps, ce qui excita, entre eux et les 
troupes de Ivazan, une querelle sanglante. Enfin, 
après bien des eflbrts pour apaiser les deux 
partis , le tzar leva le siège et se retira dans son. 
pays. Les prisonniers lithuaniens, comblés d'hon- 
neurs, de présens et de témoignages de recon- 
naissance , furent aussitôt rendus à la liberté. 

Le grand prince n'eut pas le temps de punir 
les rebelles. Au lieu d'exécuter ses ordres, les 
voïévodes moscovites , envoyés avec cent mille 
hommes contre Makhmet-Amin , n'allèrent pas 
au-delà de Mourom , et laissèrent à l'ennemi 
le temps de s'éloigner sans être atteint. Cepen- 
dant la maladie de Jean augmentant tous les 
jours , il voulut , comme son bisaïeul , le héros 
du Don, mourir en souverain, et non pas en 
moine. Au moment de passer du trône dans le 



4^4 HISTOIRE 

tombeau , il donnait, encore des ordres pour le 
bonheur de la Russie , lorsqu'il expira (]ans la 
Moitdu nuit du 27 octobre i5o5, àl'à^e de soixante-six 
pri'ncc. ans et neuf mois , après un règne de quarante- 
trois ans et demi. Son corps fut enterré dans la 
nouvelle église de Saint-Michel archange. Les 
annalistes ne disent rien de la douleur ni des 
larmes du peuple en cette circonstance ; ils se 
contentent de célébrer les hauts faits de ce prince , 
et de rendre grâces au ciel d'avoir accordé un 
pareil monarque à la Russie. 

Jean lll est du petit nombre de ces souverains 
destinés par la Providence à fixer , pour long- 
temps, le sort des nations. Héros de l'histoire de 
Russie , il n'appartient pas moins à l'histoire 
universelle , et figure avec éclat parmi les créa- 
teurs des empires. Sans se perdre dans des subti- 
lités métaphysiques , sans oser pénétrer les su- 
prêmes intentions de la divinité , un observateur 
attentif remarque des époques heureuses ou fu- 
nestes dans les fastes de la société ; il voit souvent 
tous les événemens concourir à un sefll but , pour 
produire ces grands effets, qui changent la face 
État de du genre humain. Jean parut sur le théâtre poli- 
r. ttc cpo- tique , dans un temps ou un nouveau système de 
^" gouvernement , favorable au pouvoir des souve- 

rains de l'Europe , s'élevait sur les ruines du 



DE RUSST F.. 4^5 

système fcodal. I/autorite royale avait l)caiicoii]> 
gagné en 7\ngletcrre et en France; TEspagne 
libre du joug des Maures était devenue puissance 
du premier ordre ; le Portugal florissait et voyait 
augmenter ses richesses par les succès de sa navi- 
gation , par d'importantes découvertes ; l'Italie, 
quoique divisée, pouvait s'enorgueillir de ses 
flottes , de l'état brillant de son commerce , de 
ses progrès dans les arts, dans les sciences, et 
de la finesse de sa politique. L'insouciance et 
l'apatliie de l'empereur Frédéric IV, n'avaient 
pu rendre le reposa l'Allemagne, décliirée par 
les guerres civiles; mais déjà son fils iMaxiinilien 
méditait dans son esprit l'heureux changement 
qui devait améliorer la situation de ses Etats, 
relever la dignité impériale , avilie par les lâches 
successeurs de Rodolphe , et mettre le comble 
à la grandeur de la maison d'Autriche. La 
Hongrie , la Bohème et la Pologne , alors gou- 
vernées par les descendans de Gédimin, ne 
formaient, pour ainsi dire, qu'une seule puis- 
sance , capable, en s'unissant avec l'Autriche , 
de réprimer l'and^ition de Bajazet, si redoutable 
aux chrétiens. La réunion des trois royaumes 
du Nord , devant assurer leur importance dans 
le système politique de l'Europe, était le but de 
tons les eftbrtâ du roi de Danemarck. La repu- 



426 HISTOIRE 

blique Helvëllqiie , fondée par ramour de la 
liberté, défendue par la chaîne inaccessible des 
Alpes, mais agitée par l'ambition et la cupidité, 
recherchait le dangereux honneur de prendre 
part aux (Juerelles des monarques les plus puis- 
sans, et le méritait par la valeur de ses pâtres. 
La ligue anséatique , composée de quatre-vingt- 
cinq villes allemandes _, association à la fois 
commerciale et militaire , sans exemple dans 
l'histoire , et très-intéressante par rapport à l'an- 
cienne Russie , jouissait de la considération des 
princes et des peuples. La gloire personnelle de 
Plettemberçj avait relevé la dignité des Ordres 
livonien et teutonique. — Indépendamment des 
progrès de l'autorité des rois, et de cette sage po- 
litique qui établissait des relations entre les pays 
les plus éloignés les uns des autres; sans parler 
de l'amélioration de l'état social, sinon dans 
toutes , du moins dans les principales contrées 
de l'Europe, le siècle de Jean fut signalé par de 
grandes découvertes. Guttemberg et Faust in- 
ventent l'imprimerie , chose si importante, si 
favorable à la propagation des lumières , qu'elle 
peut aller de pair avec l'invention de l'alphabet. 
Colomb découvre un nouveau monde, attrayant 
pour la cupidité, objet de curiosité pour l'obser- 
vateur et pour le philosophe , qui en voyant dans 



Di: RUSSIE. 427 

ces lieux riiomme encore clans Tctat de nature , 
peuvent y suivre toutes les gradations de Tesprit 
social , et par lliistoire de l'Amérique , expliquer 
celle de tout le genre humain. Jusqu'alors les 
précieuses productions de l'Inde arrivaient à 
Azof par la Perse et la mer Caspienne, route 
longue , pénible et dangereuse. Cette contrée , 
la première peuplée , la plus anciennement civi- 
lisée, se dérobait à l'Europe, qui ne la connaissait 
que par des données vagues et fabuleuses sur ses 
immenses richesses : les tentativ-es hardies de 
quelques navigateurs pour faire le tour de l'A- 
frique, furent enfin couronnées du plus heureux 
succès , et Vasco de Gama , après avoir doublé le 
Cap de Bonne-Espérance, aperçut la côte des 
Indes avec les transports d'entliousiasmc qui 
avaient embrasé Cliristophe Colomb à la vue de 
l'Amérique. Ces deux découvertes, ayantenrichi 
l'Europe , étendu son commerce , augmenté son 
industrie , ses connaissances , son luxe et les agré- 
mens de la vie sociale , exercèrent en même 
temps une puissante infkiencc sur le sort des em- 
pires. La politique devint plus étendue, plus- 
compliquée : pour conclure des traités, les mi- 
nistres durent consulter les cartes géogra- 
phiques et calculer les avantages commerciaux, 
l'une des bases de la prospérité et de la puissance 



428 HISTOIRE 

des Etats ; de nouvelles liaisons se formèrent 
entre les peuples ; en un mot , on vit commencer 
une nouvelle époque, favorable, sinon au bon- 
heur, à la tranquillité des nations, du moins aux 
progrès do la civilisation et à la force des gou- 
vernemens. 
J-an , Pendant près de trois siècles, la Russie s'était 

ni. nom , 1 1 15 • • ' T • 1 

d.infîi.n trouvée hors du cercle de 1 activité politique de 

deur fie Jn , . . 1 

liussic. 1 hurope , et n avait pris aucune part aux phases 
importantes qu'y avait subies la société. Bien 
que les louables efforts des princes de Moscou , 
depuis Kali ta jusqu'à Vassili-l' Aveugle , eussent 
beaucoup fait pour la monarchie et pour la force 
intérieure de la Russie ; cependant ce n'est véri- 
tablement que sous Jean 111, qu'elle sortit, pour 
ainsi dire, du chaos où elle n'avait ni une forme 
bien prononcée , ni une existence civile assu- 
rée. Les succès de Kalita n'étaient que le résultat 
de l'adresse d'un rusé serviteur des ^îMogols : le 
généreux Dmitri fut vainqueur de Mamaï , mais 
il vit sa capitale réduite en cendres, et fut obligé 
de s'humilier devant Tokhtamouisch ; le fils du 
hérosdu Don, qui n'employa tous les ressorts 
de sa rare circonspection qu'à conserver l'inté- 
grité de la Moscovie, fut contraint de céder à 
Vitovte, Smolensk avec d'autres provinces russes. 
Il rechercha aussi la faveur des khans, et son 



DE RUSSIE. 4^Q 

petit-fils , incapable de résister à une poignée de 
brigands tatars , but le calice de l'opprobre sur 
lin trône avili par sa faiblesse : prisonnier à 
Kazan , captif dans Moscou même, il parvint 
enfin à dompter les ennemis extérieurs ; mais en 
rétablissant les apanages , il exposa la grande 
principauté aux dangers de nouvelles guerres 
civiles. La horde et la Lithuanie , conmie deux 
ombres horribles, cacliaient Tunivcrs à nos re- 
gards, et bornaient Fliorizon politique de la 
Russie , faible par l'ignorance où elle était des 
forces recelées dans son sein. Né tributaire d'un 
peuple nomade , semblable aux Kirguis de nos 
jours, Jean devint un des plus illustres monarques 
de l'Ein-ope ; considéré, respecté depuis Rome 
jusqu'à Constanlinople, Vienne et Copenhague^ 
marchant de pair avec les empereurs et les fiers 
sultans, sans aucune étude, sans autre guide que 
songénie, il se donna lui-même les sages préceptes 
delapolitiqueintérieure et extérieure : employant 
tour à tour la force et la ruse pour rétablir l'in- 
dépendance et l'intégrité de la Russie , pour dé- 
truire l'empire de Bâti, réprimer et morceler la 
Lithuanie, anéantir la liberté des Novgorodiens, 
incorporer les apanages à la grande principauté, 
étendre enfin les domaines moscovites jsisqu'aux 
déserts de la Sibérie, et jusqu'à la Laponie norvé- 



45o HISTOIRE 

gieiine, il créa, sur les bases d'une prévoyante mo- 
dération, un prudent système de guerre et de 
paix, que ses successeurs n'avaient qu'à suivre pour 
consolider la grandeur de l'Etat. Après avoir 
attiré l'attention des puissances occidentales 
par son mariage avec Sophie , il eut bientôt 
déchiré le voile qui nous cachait l'Europe , 
examiné d'un œil curieux les trônes et les 
royaumes , mais il ne voulut point s'immiscer 
dans les affaires étrangères à l'intérêt de ses Etats: 
s'il accepta des alliances , c'est qu'elles étaient 
réellement utiles à la Russie j habile à chercher 
des instrumens pour l'exécution de ses projets, 
il n'en servit jamais à personne , agissant toujours 
en monarque aussi grand que sage , et n'ayant 
dans sa politique d'autre passion qu'un vertueux 
amour pour le bien de son peuple. Le résultat 
de tant de soins fut que la Russie , comme une 
puissance indépendante , éleva majestueusement 
sa tète sur les confins de l'Europe et de l'Asie , 
jouissant déjà du calme intérieur et n'ayant rien 
à redouter de ses ennemis étrangers. 
Il or- En s'occupant de cette grande opération , Jean 
fudîîeurcs s'attaclia particulièrement à l'organisation des 
ti«"pcs. tj.Qupes j et les annalistes parlent avec étonne- 
ment de la force de ses armées. Il fut le pre- 
mier qui assigna des terres ou des fîefs aux en- 



DE RUSSIE. 4^' 

fans-boyards , à condition qu'en cas de guerre , 
ils amèneraient un nombre de domestiques ou 
mercenaires armes , à pied ou à cheval , selon 
Timportance des revenus de ces fiefs : il reçut 
aussi à son service beaucoup de prisonniers al- 
lemans et lithuaniens, enrôles de gre ou de force. 
Les étrangers demeuraient de l'autre côte' de la 
Moskva , dans un faubourg séparé. C'est à lui 
que remontent les rozziâdi , ou rcglemens pour 
la disposition de l'armée , qui était ordinairement 
divisée en cinq corps : le grand corps , l'avant- 
garde , l'aile droite , l'aile gauche , et l'arrière- 
garde ou corps de réserve. Chaque corps avait son 
voïévode ; mais le commandant du premier était 
regardé comme le général en chef. Jean , qui 
défendait à ses généraux toute dispute sur l'an- 
cienneté, souffrait encore moins la désobéissance 
des soldats envers Icuis chefs. A son retour de 
Smolensk, son fils Dmitri s'étant plaint de ce que 
plusieurs enfans-boyards avaient été à l'assaut 
sans son ordre, et qu'ilss'étaicnt éloignés du camp 
pour aller marauder, ils furent tous mis en pri- 
son ou sévèrement punis. Par la force , la bonne 
organisation , la valeur de ses armées cl de ses 
voïévodes, Jean était vainqueur de ses ennemis, 
depuis la Sibérie jusqu'à l'Embach et la Desna ; 
Jiiais il n'avait pas lui-même le génie militaire. 



/, J2 H I STOI F{ E 

r( Mon parent est un homme étrange , disait 
» Etienne de Moldavie , en parlant de ce prince : 
» paisiblement retiré dans son palais , il se di- 
» vertit 3 dort tranquille et triomphe de ses en- 
» nemis ; tandis que moi , continuellement à 
» chevalet en campagne, je ne puis défendre 
n mon pays. » Disons que Jean n'était pas guer- 
rier , mais roi ; qu'il était mieux sur le trône que 
sur un cheval de bataille , et plus habile à manier 
le sceptre que l'épée. Doué d'un génie supérieur 
pour la politique , il avait des serviteurs pour lui 
assurer la victoire : les Kholmsl^j , les Striga , 
les Stchénia y conduisaient ses légions. Un roi 
guerrier est toujours dangereux : il peut aisé- 
ment tromper son peuple , entreprendre les 
guerres pour sa gloire personnelle , et par un 
seul revers , perdre le fruit de dix batailles ga- 
gnées. Il lui est difficile d'avoir pour la paix cet 
amour que les peuples aiment à voir dans leur 
souverain. 11 n'y a de guerre juste et légitime 
que celle indispensable pour conserver l'indé- 
pendance et l'intégrité de l'Etat : telles furent 
celles que Jean soutint contre Akhmat et la Li- 
thuanie. Toujours prêt, au milieu même de ses 
triomphes , à accepter une paix avantageuse et 
honorable. 

Non-seulement il établit l'unité dans la mo- 



Dl. RUSSIE. 455 

liarcîiic, puisqu'il ne laissa pour quelque temps iiacon- 
les droits des princes souverains , qu'à ceux de monar- 
rUkraine ou de Lithuanie , afin de se montrer 
fidèle à sa parole , et leur ùter tout prétexte de 
le trahir ; mais il fut aussi le premier autocrate 
de la Russie , par son talent à se faire révérer 
des seigneurs et du peuple , à exciter l'enthou- 
siasme par ses hontes , la terreur par son cour- 
roux ; à détruire toutes les prétentions , tous les 
droits incompatibles avec le pouvoir absolu d'un 
seul. Les princes de la race de Rurick et de 
S. Vladimir le servaient comme ses autres su- 
jets , et s'honoraient des titres de boyards, d'in- 
tendans du palais , de grands officiers , lorsqu'ils 
les avaient mérités par de longs et nombreux 
services. Vassili- l'Aveugle n'avait laissé à son 
fils que quatre boyards , un intendant du palais 
et un seul graud-oOicicr. Jean, en 1480% avait 
déjà dix-neuf boyards et neuf grands-officiers : 
en 149^ et 1496, il créa le rang de grand tré- 
sorier, ceux de chambellan et de grand-écuyer. 
Les noms de tous ces dignitaires étaient enre- 
gistrés dans un livre particulier , pour les faire 
passer à la postérité. Tout devint dès-lors rang 
ou faveur du prince : parmi les enfans-boyards 
de la cour ou pages, on voyait des fils de princes 
et de grands seigneurs. En présidant les conciles 
Tome \T. 2 «S 



/p4 HISTOIRE 

ecclésiastiques , Jean paraissait solennellemeut 
comme clief du cierge. Fier dans ses relations 
avec les autres souverains , il aimait à déployer 
une grande pompe devant leurs ambassadeurs; 
il introduisit l'usage de baiser la main du mo- 
narque, en signe de faveur distinguée : il voulut, 
par tous les moyens extérieurs possibles, s'éle- 
ver au-dessus des hommes poiu' frapper forte- 
ment l'imagination; ayant enfin pénétré le secret 
de l'autocratie , il devint comme un dieu ter- 
restre aux yeux des Russes , qui commencèrent 
dès - lors à étonner tous les autres peuples par 
une aveugle soumission à la volonté de leur sou- 
verain. Le premier, il reçut en Russie le surnom 
de Terrible; mais terrible seulement à ses en- 
nemis et aux rebelles. Cependant^ sans être un 
Rudesse tyran , comme son petit-fils Jean IV, il avait 
lacière. Fcçu de la nature une certaine dureté de carac- 
tère , qu'il savait modérer par la force de sa 
raison. Les fondateurs des monarchies se sont 
rarement fait distinguer par leur sensi])ilité ; et 
la fermeté nécessaire pour les grandes actions 
politiques est bien voisine de la rudesse. On écrit 
qu'un seul regard de Jean , lorsqu'il était enflam- 
mé de colère , suffisait pour faire évanouir les 
femmes timides; que les solliciteurs craignaient 
de s'approcher du trône ; qu'à sa table même, 



Di: KussiE. 455 

les grands tremblaient devant lui , n'osant pro- 
férer une seule parole , ni faire le plus léger 
mouvement , lorsque le monarque , fatigué d'une 
bruyante conversation , et écliaulTé par le vin , 
s'abandonnait au sommeil vers la fin du repas : 
tous, assis dans un profond silence, attendaient 
un nouvel ordre pour le divertir ou pour se livrer 
eux-mêmes à la joie. jNous ajouterons aux re- 
marques que nous avons déjà faites sur la sévérité 
de Jean dans les punitions , que les dignitaires 
marquans, tant séculiers que membres du clergé, 
dépouillés de leurs emplois pour quelque crime, 
n'étaient pas exempts du terrible supplice du 
knout : en 1491 > pai' exemple, le prince Oukh- 
tomsky , le gentilhomme Khomoutof et l'archi- 
mandrite de Tclioudof furent knoulés publi- 
quement pour un faux titre qu'ils avaient fabri- 
qué , à rertét de s'approprier un domaine appar- 
tenant à l'un des frères du grand prince. 

L'histoire n'étant point un panégyrique, il est Sa pr<- 

• 1 i , 11 j , , tendue iii- 

impossible qu elle ne trouve pas quelques taches ficriii..,i 
dans la vie des plus grands hommes eux-mêmes, de la pm- 
A ne considérer que l'homme dans Jean III , il *^ 
n'eut point les aimables qualités de Monomaque , 
ui celles de Dmitri Donskoï ; mais, comme sou- 
verain, il s'est placé au plus haut degré de gran- 
deur. Toujours guidé par la circonspection , il 



456 HISTOIRE 

parut quelquefois timide ou indécis, mais cette 
irre'solution lut toujours de la prudence , vertu 
qui ne nous charme pas autant qu'une généreuse 
témérité' , mais plus propre à consolider ses créa- 
tions par des progrès lents et d'abord incom- 
plets. Combien d'illustres héros n'ont légué à la 
postérité que le souvenir de leur gloire ! Jean 
nous a laissé un empire d'une immense étendue , 
puissant par le nombre de ses peuples , et plus 
encore par l'esprit de son gouvernement ; cet 
empire enfin qu'il nous est aujourd'hui si doux, 
si glorieux d'appeler notre patrie î La Piussie 
d'Olee , celle de Vladimir et d'Yaroslaf avaient 
péri par l'invasion des Mogols : c'est à Jean que 
la Piussie actuelle doit son existence : les Etats ne 
se formant point par une aggrégation mécanique 
de parties comme les minéraux , mais bien par 
le génie de leurs souverains. Déjà les contempo- 
rains , témoins des premiers succès de Jean , 
avaient proclamé sa gloire dans les pages de 
l'histoire : le célèbre annaliste polonais Dlou- 
gosch termina son ouvrage, en 1480, par un pom- 
peux éloge de cet ennemi de Casimir (26). Les 
historiens allemands et suédois du seizi,èmc 
II reçoit siècle lui ont donné le nom de graud{'2'j), et 
ge" knom dcs écHvains plus modernes remarquent une 
dc-srand. £j,jjpp^^^tg aualogic entre lui et Pierre V : tous 



Dli RUSSIE. 4^7 

deux ils furent grands sans doute ; mais en fai- Anaio- 

1 r> • 1 I > !• • S'*' entre 

sant entrer la nussie dans le système politique Jean et 

Pierre 1 • 

de l'Europe , Jean ne songea jamais à introduire 
de nouvelles coutumes dans son pays , ni à chan- 
ger le caractère national de ses sujets. Nous ne 
voyons pas non plus qu'il ait tache d'éclairer les 
esprits ; car en appelant auprès de lui des artistes 
pour embellir sa capitale, pour hâter les progrès 
de l'art militaire, il n'avait d'autre but que de bril- 
ler par la magnificence et d'ausmentcr la force 
de son empire. Sans défendre l'entrée de la Russie 
.iux autres étrangers, il n'y recevait que ceux 
dont il pouvait mettre les talens à profit dans 
les affaires diplomatiques ou commerciales; et 
s'il se plaisait à les honorer de sa bienveillance , 
c'était toujours d'une manière convenable à un 
grand monarque , d'une manière honorable et 
non pas humiliante pour sa propre nation. Ce 
n'est pas ici , mais plutôt dans l'histoire de Pierre- 
le-Grand , qu'il faudrait décider lequel de ces 
deux souverains sut agir avec le plus de prudence, 
plus conformément aux véritables intérêts de la 
patrie. — Parmi les étrangers qui avaient alors 
cherché un asile à IMoscou , et y avaient pris du 
service, il faut remarquer Gouï-Gourzis , prince 
de Taman , victime de la violence du sultan , et 
Slvaria , juif de Cnff'n. Jean , par (\o9. pr.icnlcs mu- 



438 HISTOIRE 

nies d'un sceau d'or/ leur permit de venir s'établir 
dans son pays, et leur accorda une protection 
toute particulière, ainsi que l'entière liberté de 
quitter la Russie , dans le cas où ils ne voudraient 
plus y rester. 
Titre de Pierre crut s'élever en prenant le titre étranger 
d'empereur; mais Jean, fier de l'ancien nom de 
grand prince, n'en voulut point de nouveau. 
Cependant, dans ses relations avec les étrangers, 
il se faisait appeler tza/^, titre honorifique, aflécté 
à la dignité de grand prince , depuis long-temps 
usité en Russie , et porté par Ysiaslaf II , ainsi que 
par Dmitri Donskoï. Ce mot n'est pas l'abrégé 
du latin Cœsar , comme plusieurs savans le 
croient sans fondement. C'est un ancien nom 
oriental , que nous connûmes par la traduction 
slavonnedelaBible , donné d'abord par nous aux 
empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des ta- 
tars. Il signifie en persan, trône, autorité su- 
prême (28) , et se fait remarquer dans la ter- 
minaison des noms des rois d'Assyrie et de 
Babjlone , comme dans Vhalassar _, Nabonas- 
sar , etc. Dans ses actes publics, faisant l'énu- 
mération de tousses domaines, Jean donnaitàson 
RnsMe empire le nom de Russie blanche , c'est-à-dire, 
grande ou ancienne , d'après l'acception de ce 
mot dans les langues orientales. 



l'Elat. 



DE RUSSIE. 459 

Il accrut les revenus du trésor public par suite Accmis- 
de ses nouvelles acquisitions, et de l'ordre qu'il in- revenus de 
troduisit dans le recouvrement des contributions. 
Il distribua les laboureurs par charrues , et fit ins- 
crire, dans des registres, la quantité d'argent et de 
productions en nature , à laquelle chacun d'eux 
était imposé. Deux laboureurs, qui semaient pour 
eux six mesures de blé , payaient annuellement 
au grand prince deux grivnas et quatre diengas 
( environ un rouble d'argent [a) actuel ) , deux 
mesures de blé, trois d'avoine, une et demie de 
froment et d'orge, ce qui par tète équivalait à peu 
près à vingt roubles de nos billets de banque d'au- 
jourd'hui. Il y avait tels paysans qui donnaient à 
la couronne le cinquième et quelquefois le quart 
de leur récolte, de leurs moutons , poules, fro- 
mages, œufs, peaux de brebis, etc., taxés en 
proportion de la nature du sol. Le commerce 
contribua aussi à augmenter beaucoup les ri- 
chesses du trésor : la Russie était devenue indé- 
pendante au dehors , et tranquille au dedans ; le 
monarque aimait et avait iiitroduit une magnifi- 
cence jusqu'alors inconnue; aussi nos marchands 
s'empressaient-ils , ainsi que les étrangers , de 

(à) Le rouble d'argent vaut à peu près quatre francs de 
France, et celui en billets de banque environ le quart , 
suivant le cours. 



44o HISTOIRE 

satisfaire aux nouveaux besoins de la capitale , ou 
se trouvaient des magasins el des boutiques qu'ils 
louaient en payant les taxes imposées sur leurs 
marchandises. Jean transféra l'ancienne foire de 
Kholopi-Gorodok, à Mologa, domaine de son 
/ils Dmitri, ordonnant h celui-ci de se contenter 
des impôts déjà fixés sans en introduire de nou- 
veaux , et à ses frères de ne point empêcher leurs 
sujets de se rendre à un marché aussi important 
pour la Russie. Il est probable que la couronne 
retirait aussi un revenu considérable du com- 
merce extérieur ; nous avons vu le grand prince 
s'occuper avec un vif intérêt des moyens d'en as- 
surer la sécurité à Azof et à CafTa , où ses am- 
bassadeurs se rendaient avec des transports de 
divers objets précieux, comme fourrures de zi- 
Jjelines, de renards et d'hermines, dents de pois- 
sons, habits d'Allemagne ou de Londres, toiles, 
cuirs, et autres marchandises que les Russes éclian- 
geaient contre des perles, de la soie et du taf- 
fetas. Il nous reste plutôt des contes que des té- 
moignages vraiment historiques sur la richesse de 
nos anciens monarques: sans parler du tribut im- 
posé aux Grecs par Oleg, nous savons seulement, 
s'il en faut croire Léon le diacre , que l'empereur 
TVicephore donna à Sviatoslaf quinze cents livres 
d'or, et que Monomaque (comme il est dit dans 



DE RUSSIE. 44^ 

ses instructions à ses enfans) en apporta à sou 
père trois cents grivnas : mais pour les grands 
princes de Moscou , prédécesseurs de Jean , il 
est certain qu'ils ne pouvaient rivaliser avec lui 
en ricliesses. (f Je laisse , dit-il dans son testament^ 
)) à chacun de niesjilsy des coffres remplis d'or, 
» munis de mon sceau et du leur , qui se trou- 
» vent tant chez mon grand-trésorier que chez 
» mon garde-des-sceaux et mes secrétaires. 
» Quant cl tous les autres ejf^ets précieux y comme 
» rubis y sapJiirs y perles y images d'or et d'ar- 
» gent y monncdes y zibelines y étoffes de soie , 
» habits y et en général tout ce qui est déposé 
» dans mon trésor particulier y chez Vintendant 
» de mon palcds y chez le grand écuyer , mes 
» chambellans et intendans d Moscou y Tver y 
>» Novgorod y Biélozersh et Vologda y je les 
» laisse d mon fils Vassili. '» Rappelons-nous 
qu'indépendamment de l'augmentation des re- 
venus ordinaires des terres et douanes, les pro- 
duits des mines de Petchora, découvertes de- 
puis peu, étalent devenus une nouvelle source 
de richesses pour le règne de Jean Ifl. 

Ce monarque , qui sut par ses armes et sa Lois <le 
politique procurer tant de grandeur à la Russie, 
tâcha , comme Yaroslaf Y\ , de consolider sa 
prospérilè intérieure, en composant des lois ci- 



44^ m s TOI RE 

viles, dont elle avait un indispensalîle besoin, 
nprès avoir été si long-temps morcelée et en 
proie au désordre. En 1488, le métropolitain 
Géronce , renvoyant au tribunal du lieutenant 
du grand prince plusieurs prêtres qu'il avait in- 
terdits , marque , dans sa lettre à ce fonction- 
naire, qu'ils doivent être jugés, selon les ordres 
(îu monarque , d'après les statuts impériaux ^ ou 
(ois des empereurs d'Orient, insérées dans le 
code ecclésiastique ; ce qui prouve que ce livre 
nous servait également de code civil pour les 
cas omis dans le droit russe. Mais, en 1497 f J<^3" 
ordonna au secrétaire Vladimir Goursef de ras- 
sembler toutes nos anciennes institutions judi- 
ciaires : il en fit lui-même l'examen , les corri- 
gea et publia un code écrit d'un style précis, 
et dans un esprit très-sage. Le grand prince , 
juge suprême avec ses enfans, cédait ce droit 
à ses boyards, ses grands officiers , ses lieutenans, 
et diXTii en{iiWS,hoyâ.vàs possesseurs de Jiefs , (\\\\ , 
cependant, ne pouvaient prononcer en dernier 
ressort , sans la participation d'un ancien , d'un 
bailli, et des plus honnêtes gens y choisis par les 
citoyens. Les juges devaient s'abstenir de toute 
partialité, de toute concussion; mais le con- 
damné leur payait , ainsi qu'à leurs greffiers , 
la dixième partie du bien en litige , indépen- 



DE R rSSI K. 44^ 

damment de l'impôt fixe pour le timbre , le 
papier et les vacations. Tout, jusqu'aux meur- 
tres, brigandages et crimes des incendiaires, 
était décide' par le duel. Le coupable, c'est-à- 
dire le vaincu , était puni de mort , et tout ce 
qu'il possédait partagé enlre l'accusateur et les 
juges. Un premier' \o\ (la spoliation d'une église 
et l'embauchage ou rapt d'un esclave exceptés) 
emportait la peine du knout et la confiscation 
des biens , dont partie était accordée au deman- 
deur, et l'autre au juge. Le criminel pauvre était 
livré à la discrétion de son accusateur. Un se- 
cond vol était puni de mort, sans aucune for- 
malité , lorsque cinq ou six honnêtes citoyens 
assuraient , par serment , que l'accusé était effec- 
tivement un voleur connu. On mettait à la 
question tout homme suspect accusé de conni- 
vence avec un voleur ; mais on respectait celt/i 
dont la réputation était intacte. On exigeait 
seulement de lui une caution jusqu'à l'éclaircis- 
sement de l'aflàire. Un arrêt injuste des juges 
était cassé par le grand prince , sans entraîner 
pour eux aucune punition. Tout individu qui 
avait quelque plainte ou quelque déposition à 
faire , était tenu de se rendre à Moscou , ou 
bien encore chez le lieutenant ou bovard, sous 
la juridiction duquel se trouvait le domicile de 



444 HISTOIRE 

l'accusé , que l'on envoyait sommer de compa- 
raître, par l'huissier de semaine. Après que les 
lemoins avaient été produits, le juge deman- 
dait : (c Peut-on leur ajouter foi? — Interrogez- 
» les , répondaient les parties , selon les lois de 
» l'Etat et celles de la conscience. » Alors on 
écoutait les dépositions des témoins , ainsi que 
les objections de l'accusé , qui terminait d'habi- 
tude son discours de la sorte : « Je demande le 
» serment et le jugement de Dieu ; je demande 
» le champ et le duel. >: Les deux parties avaient 
le droit de se faire remplacer , et le temps , le 
lieu du combat étaient fixés par le grand-offi- 
cier du prince et par l'huissier de service. On 
avait le choix des armes , celles à feu et l'arc 
exceptées : on combattait ordinairement en cui- 
rasse et en casque , avec des haches , des piques 
ou des épées , à pied ou à cheval , et quel- 
quefois même on se servait de poignards. On 
écrit qu'un vigoureux et fort habile champion 
moscovite, avec lequel personne n'osaitse me- 
surer, ayant été tué par un Lithuanien , le grand 
prince , irrité , voulut voir le vainqueur : qu'il 
lui lança un regard terrible , cracha par terre , 
et que depuis cet événement il défendit Tes duels 
entre ses sujets et les étrangers ; car ces der- 
niers , connaissant la supériorité physique de& 



DE RUSSIE. /J4^ 

Russes, employaient toujours la ruse pour en 
triompher. 

Le laconisme de ces institutions judiciaires, 
les plus anciennes après celles d'Yaroslaf , ne 
doit point nous surprendre : là , où le fer déci- 
dait tous les procès, où le législateur, au lieu 
de se livrer à de profondes combinaisons^ au 
lieu dV'tablir des règles générales pour tous les 
cas possibles , tranchait les dillicultës par une 
si étrange institution , il ne s'agissait que de fixer 
le mode des duels judiciaires. INous y voyons , 
comme dans nos plus anciennes lois , une grande 
confiance dans le serment et dans la conscience 
des hommes. Les chàtlmens corporels, infliges 
aux coupables , ravalaient l'humanité ; mais aussi 
le seul titre de bon, d' honnête citoyen , était un 
droit à la considération publique. Celui qui en 
jouissait , pouvait , d'un seul mot , sauver l'in- 
nocent ou perdre le coupable. Ces duels judi- 
ciaires , si peu conformes aux lois de la raison , 
pouvaient cependant contribuer à la sûreté de 
l'Etat, en nourrissant l'humeur belliqueuse par- 
mi le peuple. 

Le code de Jean renferme quelques lois rela- 
tives aux achats, emprunts, héritages, terres, 
limites, esclaves et laboureurs , par exemple ; 

f< 1°. Toute marchandise neuve , qui aura été 



446 TUSTOIIIE 

» achetée devcuU deux ou trois honnêtes témoins , 
» deviendra , fut-elle volée ^ propriété légitime 
y) de r acheteur , cl l'exception des chevaux. » 
( Conséqiiemment on était tenu de restituer les 
chevaux au véritable propriétaire. ) 

(f 2°. Si des marchandises ou des valeurs 
» confiées à un marchand , lui sont enlevées en 
w chemin ^ si elles sont brûlées ou perdues , sans 
)i qu'il y ait de sa faute ^ il lui sera accordé 
» du temps pour en rembourser le montant j sans 
» aucun intérêt y mais dans le cas contraire y il 
)) doit, comme coupable , répondre de tout sur son 
i) bien et même sur sa tête, » Cette loi se retrouve 
dans l'ancien code d'Yaroslaf. 

« 3°. Si un individu n'ayant point de fils , 
» jneurt sans faire de testament , son bien et 
» ses domaines appartiennent de droit à sa fille , 
w et au plus proche parent y à défaut de celle-ci.)) 

« 4°- ^^^ haies de séparation seront établies 
n entre les hameaux et les villages , et en cas 
» de dégât , on réclamera une indemnité de 
» celui , par la haie duquel le bétail aura passé. 
» Tout individu convaincu d'avoir fait dispa- 
» raitre la limite entre deux propriétés , subira 
» la peine du knout , et sera en outre, tenu de 
» payer un rouble de dédommagement au de- 
» mandeur, » ( Loi d'Yaroslaf. ) 



DE KL'SSIE. 44? 

« 5"". Celui qui , pendant trois années consé- 
» cuiiues , aura été en possession d'un bien ter- 
» ritorial , en sera regardé comme le proprié- 
» taire : mais si la réclamation venait du grand 
» prince ^ ce terme devrait être de six années, 
» au-delà desquelles il ne peut plus exister au- 
» cune matière à procès. 

)) 6°. Les paysans ou laboureurs libres ne 
» peuvent passer d\in village à l'autre y c'est- 
» à-dire, changer de seigneur ^ que huit jours 
» avant et après la fête de S. Georges : cha- 
» cun d'eux doit payer pour la maison qu'il 
» quitte un rouble, dans les pays de plaines , 
» et cent diengas , dans les pays boisés. 

» 7°. Est esclave , ai?isi que sa femme et 
» ses enfans , tout individu qui se vend par 
)) acte public , celui qui se fait intendant ou 
» sommelier. ( Loi d'YaroslaL ) Mais si les en- 
» fans de cet individu servent un autre maître , 
» pu qu'ils vivent de leurs propres moyens , ils 
» ne partageront point le sort de leur père. Est 
n également serf, celui qui a épousé une esclave, 
» celui qui fait partie d'une dot , ou qui a été 
» légué par testament. Tout esclave qui , fait 
n prisonnier par les Tatars , s'évadera , de- 
» vient libre , et n'appartient plus à son an- 
» cien maître. T'ont acte d' affranchissement 
» accordé à un esclave , et écrit de la main 



448 HISTOIRE 

i) de son seigneur ^ est toujours \>alahle ; au- 
» trementil doit être présenté au visa des boyards 
» ou des lieutenans dépositaires de la justice ^ 
i) et signé par le secrétaire. 

» 8°. Les prêtres f diacres , moines , religieux, 
» veuves âgées (qui pilent des bienfaits de Vé- 
» glise), sont Jugés par Véuêque ^ mais s^ils 
» plaident contre un laïc , ils devront recourir 
jj à la fois aux tribunaux ecclésiastiques et 
3) civils. » Ces lois suffisaient alors à l'aide du 
droit canon ; et les anciens usages leur servaient 
de complément. 

Ce fut également à Jean III que les villes russes 
Police furent redevables d'une meilleure police ; il fit 

des villes 

cKiespio- mettre des chevaux de frise dans toutes les rues 
de Moscou , afin d'assurer la tranquillité des ha- 
bitans pendant la nuit. Ne voulant y souffrir ni 
bruit ni désordre , il rendit un oukaze contre la 
dégoûtante ivrognerie; il porta son attention sur 
la voie publique ; établit des postes et des sta- 
tions où les voyageurs trouvaient non -seule- 
ment des chevaux , mais encore de la nourri- 
ture , dont on n'exigeait pas le paiement si 
cela était spécifié dans leur passeport. Nous 
rapporterons encore ici un trait curieux, qui 
prouve à quel point ce prince s'intéressait au 
bien-être et à la santé de son peuple. L'Europe, 
redevable à l'Amérique de mines d'or et d'ar- 



Dl. RUSSIE. 449 

gent, reçut d'elle, comme funeste compensa- 
tion, un mal qui , jusqu'à présent, exerce ses 
ravages dans tous les pays, défigure l'espèce hu- 
maine, et qui, à cette époque, s'était répandu 
avec une étonnante rapidité , depuis l'Espae^ne 
jusqu'à la Lithuanie. La cause en fut d'abord in- 
connue , et les hypocrites même de la dévotion 
n'en faisaient aucun mystère. — Voici ce que dit à 
ce sujet l'historien de Lithuanie. a En 149^, 
» une femme apporta de Rome d Cracouie , le 
» mal iramçah ,/léau terriùle , dont furent tout 
» d coup atteintes grand nombre de personnes ^ 
» parmi lesquelles le cardinal Frédéric.» Cette 
nouvelle s'étant répandue à Moscou, en i499» 
au moment où le grand prince envoyait un offi- 
cier en Lithuanie, il lit ajouter à ses instructions : 
(( ^ votre arrivée d yiazma , informez-vous 
)) si personne n'est venu de Smolensk j attaqué 
» d'une maladie où le corps est couvert de pus- 
» tules, et qu'on appelle le mal franc ai s {^o). » 
Jean voulait préserver son peuple d'un fléau 
nouveau pour le genre humain. 

Nous avons déjà parlé des affaires ecclésiasti- 
ques les plus importantes de ce temps : outre le 
jugement prononcé contre les hérétiques , nous 
remarquons encore trois conciles; le premier, 
chargé de dresser les tahles du cycle pascal pour le 
Tome VL 29 



Concik 



/pO lllSTOIllE. 

hnilième millier d'atuiecs , commencé à la trente- 
unième du règne de Jean. Les siipeistitieux se 
calmèrent, voyant que la terre ne subissait aucun 
houleversem ent , et que la voûîe céleste ne s'é- 
branlait pas. Le métropolitain Zozime convoqua 
les évèques de Russie , et chargea Gennadius de 
Novgorod de dresser les tables du cycle. Dans 
son introduction , ce sage prélat s'applique à 
démontrer que le témoignage des apôtreset les 
préceptes du christianisme ordonnaient de reje- 
ter toutes les prétendues prophéties touchant la 
fin du monde , dont l'époque n'est connue que 
de Dieu seul; et il ajoute : i(. jlu Heu de cher- 
» cher à pénétrer des mystères cachés à la sa- 
» gesse humaine , prions plutôt le Très-Haut 
» de faire régner le bon ordre dans le monde et 
» dans V Eglise , d^ accorder la santé du corps 
» et de Vâme à notre grand jnonarque , afin que 
)) son Empire devienne puissant et victorieux. » 
Ces tables , d'abord faites pour vingt ans , furent 
revues et confirmées par Philothée , évêque de 
Ferme. Gennadius traça ensuite, sur de grandes 
feuilles, les cycles solaires et lunaires, le nombre 
d'or, les épactes , la lettre dominicale et les 
indictions depuis 553 jusqu'à 7980. Ce con- 
cile décida que l'année commencerait en Pvussie 
au i". septembre. 



DE RUSSIE. /^5l 

Le second concile eut lieu sous le métropo- 
litain Simon. Le grand prince, persuadé qu'il ne 
convenait pas au cierge, et surtout aux moines, 
de posséder des villages , des bourgs innom- 
bral)les , dont l'administration devait nécessai- 
rement les distraire de leurs saintes fonctions , 
avait , en i5oo , distribué les domaines ecclésias- 
tiques de Novgorod à ses en fans-boyards : ce- 
pendant il soumit cette imporîante question au 
métropolitain et aux évêques , qui , après de 
longues délibérations , lui envoyèrent le message 
suivant : « Votre père Simon , métropolitain de 
» toutes les Russies , les évêques et tout le saint 
)) concile, vous exposent humblement, que de- 
» puis le très-gji'and et très-apostolique empe- 
» reur Constantin , jusqu'aux temps les plus 
» récens, les évoques et les monastères ont tou- 
)) jours possédé des domaines et des villages. 
» Jamais les conciles des SS. Pères n'ont i^é- 
» prouvé cette institution ; et il leur était seu- 
» lement défendu d'aliéner leurs biens-fonds. 
» Sous vos ancêtres même , les grands princes 
» Vladimir, Yaroslaf, André Bogolubsl\y, Vsé- 
)) volod son père , Jean Daniélovitcli , petit-fîls 
» de S. Alexandre , contemporain de S. Pierre 
» thaumaturge , et de nos jours même , les 
)) évêques et les couvens ont eu leurs villeS; do- 



J^02 HISTOIRE 

» mailles, bourgs et villages, juridictions, tri- 
)) banaux , douanes , redevances et contributions 
}) ecclésiastiques. Eh quoi ! S. Vladimir et le 
)) grand Yaroslaf n'ont-ils pas dit dans leurs ins- 
)) titutions : Celui qui les transgressera y serait- 
» ce mon fils ou quelqu'un de mes descendans , 
» celui cjui s'emparera du bien de V Eglise et de 
» la dîme revenant aux évèques , sera maudit 
» dans ce monde et dans Vautre. Les tzars im- 
)) pies de la horde, eux-mêmes ^ par respect 
» pour notre Dieu , épargnèrent les biens des 
» mojiastères et ceux des évêques. Jamais ils ne 
)) touchèrent à ces propriétés sacrées — C'est 
» pourquoi nous n'osons ni ne voulons livrer les 
•» propriétés de l'Eglise , car elles appartien- 
» nent à Dieu. » Le grand prince ne jugea pas 
à propos d'insister ; et quoiqu'il en eût la pensée, 
il craignit d'exécuter ce qui dans le dix-huitième 
siècle encore , passa chez nous pour une témé- 
rité. Deux cent soixante-cinq ans après , Cathe- 
rine II réalisa le projet de Jean 111 , en incorpo- 
rant les biens de l'Église aux domaines de l'Etat, 
et en fixant des honoraires aux membres du 
clergé. 

Dans le troisième concile , tenu en 1 5o5 , Jean 
décida avec le métropolitain que , suivant les 
institutions des apôtres et de S. Pierre thauma- 



1 



DE RUSSIE. 4^3 

tiirge , les prêtres et diacres veufs ne célébre- 
raient plus la messe. « Etrangers à la crainte de 
» Dieu , est-il dit dans cet acte , plusieurs d'en- 
» ire eux ont entretenu des concubines- Désor- 
» mais j et d condition qu'ils mèneront une vie 
» à Vahri de tout reproche y nous leur permet- 
» ions de chanter au chœur , d' approcher de la 
w sainte table ^ les prêtres en petits ornemens y 
)) les diacres en écharpes , et de percevoir le 
» quart des revenus de leur paroisse. Ceux qui 
» seront convaincus de s'être abandonnés aux 
» plaisirs des sens , seront comptés au nombre 
» des laïcs , et porteront V habit séculier. Noué 
» défendons de plus que les religieux et reli- 
» gieuses demeurent ensemble , ordonnant que 
» les cloîtres d'hommes soient séparés de ceux 
» des femmes. » Malgré un des articles de ce con- 
cile , signé par les évèques , et qui défendait ex- 
pressément la simonie , l'archevêque Gennadius 
ayant osé recevoir publiquement de l'argent des 
prêtres et des diacres qu'il ordonnait , l'inflexible 
Jean le déposa , et le fît enfermer dans le mo- 
nastère de Tchoudof, où il mourut de chagrin. 
Rempli de zèle pour les intérêts comme pour 
l'honneur de l'Eglise , le grand prince vit avec 
joie une nouvelle illustration du clergé russe. 
Moscou qui recherchait jadis la faveur des prélats 



454 HISTOIRE 

de Byzancç, avait remplace cette capitale^ et 
les Grecs venaient y recevoir non-seulement des 
prcsens , mais encore la dignité épiscopale. 
mr^o'^oU- ^^ ^4^4> ^^ me'tropolitain Théodose sacra, dans 
tain dt Ce j^ yijjg ^jg Moscou, cclui de Césarée. — Le pa- 
Moscou, triarche de Jérusalem , persécuté par la tyrannie 
du sultan d'Egypte, abandonna les lieux saints , 
et mourut en se rendant en Russie, devenue la 
consolatrice des pauvres grecs qui se glorifiaient 
de la pureté de sa religion et de sa grandeur nais- 
sante, comme de la leur propre. Les célèbres cou- 
Mmnes vens du mont Athos subsistaient de nos bienfaits, 
\e mont surtout cclui de St.-Pantéléïmon fondé par les 

Athos. • • ^ -ir • r 

anciens souverams de Jvier. 

Habile à concilier son respect pour le clergé 
avec les principes du pouvoir monarchique , Jean 
savait aussi unir la tolérance en matière de reli- 
gion, à son zèle pour l'orthodoxie. Lesmahomé-. 
tanset les juifs jouissaient même de sa protection 
en Russie , bien qu'il aimât à voir les chrétiens 
latins se convertir de leur plein gré à la doctrine 
tn c>in- de notre Eglise. Un chanoine de l'ordre de S. Au- 
ivjid.e de gustin , venu à Moscou en 1490, avec le frère de 
liiien.'bras- la graiidc princcssc Sopliie et plusieurs artistes 
çion grec- italiens , embrassa solennellement la religion 

que. •! ' T\ . i ' 

grecque : il epou.sa une Russe et reçut en recom- 
pense, du grand prince, un bien considérable^ 



ini- 
piiMi 



DE RUSSIE. 4d:) 

Après la description des ëvcneniens politiques ,Caiaii 
et ecclésiastiques du rèiiiie de Jean , nous allons ;i'"'.'' *'"," 

i ~ ' Iciftjiu- (le 

parler de quelques calamités qui raffligèrent. •'^■^"■ 
En i47^ ^' '4^7 y ^^ peste reparut dans les pro- 
vinces nord-ouest de la Russie , à Ousliougue, 
à Novgorod et à Ps1^of ; il y eut plusieurs an- 
nées stériles , quelques hivers sans neige , de 
grandes inondations et de violens ouragans. 
Le 2g août 1471 » i"i tremblement de terre se 
fît ressentir à Moscou. Des villes entières furent 
réduites en cendres et le feu désola plus d'une 
fois lacapitale. Au son de la cloclie qui annon- 
çait ces frëquens incendies , le grand prince quit- 
tait sa table et son lit même ; il montait à cheval 
avec ses en fans-boyards , disposait , ordonnait 
tout, faisait abattre les maisons et ne rentrait dans 
son palais que lorsque le feu était éteint. 

Nous remarquerons encore deux particularités 
intéressantes de ce temps, dont une est relative 
à l'histoire de nos anciennes moeurs, et l'autre à 
celle des anciens voyages. 

Tendrement attaché à Théodosie, sa fille ca- 
dette, dont il ne voulait point se séparer, Jean 
ne lui chercha pas d'époux hors de la Russie , 
surtout après les tristes suites du mariage d'Hé- 
lène , tout brillant qu'il avait paru d'abord. 
En i5oo, il accorda la main de cette princesse 



ancieni 



45.0 HISTOIRE 

.'lu boyard et voïevode Vassili , prince Kliolmsky, 
lils de ce fameux Daniel, célèbre par sa valeur 
et par ses exploits, mort six ans après la con- 
quête de Kazaii. Nous trouvons dans nos annales 
les détails de cette noce. Le boyard et voïevode 
Daniel Plenko, prince d'Yaroslavle , cet illustre 
adversaire du héros Plettcmberg, était maître 
Lapins Jes cérémonies , et le prince Nai£OÏ-Obolens]< y 
descrip- remplissait les plus hautes fonctions dans cette 

lion du A i 

tmria^efîe cérémonie. Le cortège des fiancés était com- 

n<)s prin- *^ 

'f*^* posé de plus de cent princes et de nobles en- 

fans-boy ainls ; le traîneau des grandes prin- 
cesses, Hélène et Sophie, était suivi d'une foule 
de boyards grecs et russes. Le mariage fut célébré 
par le métropolitain dans l'église cathédrale. 
Aucun des usages , alors pratiqués Comme néces- 
saires au bonheur des deux époux, ne fut oublié; 
tout le monde leur souhaita et leur prédit une 
entière félicité; les divertissemens et le festin se 
prolongèrent au palais jusque bien avant dans la 
nuit. Mais le sort ne favorisa pas cette alliance : 
Théodosie mourut au bout d'un an. 
\ov.:£re On a iffnoré jusqu'ici que l'honneur d'un des 

Judes. plus anciens voyages dans l'Inde , entrepris par 
les Européens, appartient à la Russie de Jean IIL 
Vers l'an 1470 , un nommé Athanase Nikitin , 
habitant de Tver, se rendit dans le Décan et dans 



DE KISSIF,. /,^7 

le royaume de Golconde pour aiïalre de com- 
merce. Quoique ses mémoires ne montrent ni 
un esprit observateur, ni de g;randes connais- 
sances , cependant ils sont d'autant plus curieux, 
que l'Etat des Indes , à cette époque , nous est 
presque entièrement inconnu. Comme ce n'est pas 
ici le lieu d'en donner les détails, nous dirons seu- 
lement que notre voyageur descendit le Volga 
depuis Tver jusqu'à Astrakhan , passa devant les 
villes tatares (ÏOusIan et de Beirkzane , se 
rendit d'Astrakhan à Dcrhent, Bokara, Mazan- 
déran, Amol, Kaclian, Ormus, Maskate, Gu- 
zurate et fut ensuite par terre jusqu'au Bcnder , 
où se trouvait la capitale du sultan du K horozan : 
il vit la Jérusalem des Indes , c'est-à-dire , à ce 
qui paraît, le célèbre temple d'Elore. 11 nomme 
des villes quon ne trouve sur aucune carte ; 
n'omet rien de ce qui est remarquable, admire 
le contraste établi entre le luxe des grands et la 
misère du peuple; blâme non-seulement la su- 
perstition , mais encore les mauvaises mœurs des 
habitans qui professent la religion des Brames; 
regrette toujours la Paissie , et plaint le sort de 
ses compatriotes, qui, attirés par le bruit des 
richesses de l'Inde, seraient tentés d'aller , sur 
ses traces , dans ce prétendu paradis du commerce, 
abondant, à la vérité, en gingembre et en cou- 



HISTOIRE 



leurs , mais pauvre en objets nécessaires à la 
Russie. Enfin il retourna à Ornius et se rendit 
parispahan, SuUanieetTrebizonde, dansla ville 
de Caffa , où il termine, l'histoire de son voyage 
de six ans, qui ne lui rapporta, sans doute, d'autre 
avantage que le plaisir de le décrire; car les 
pachas de Turquie lui enlevèrent la plus grande 
partie des marchandises qu'il avait apportées (5 1). 
Cet intéressant voyage, qui ne parvint peut-être 
pas à la connaissance de Jean , prouve au moins 
que , dans le quinzième siècle , la Russie avait ses 
Tavernier et ses Chardin , moins éclairés il est 
vrai , mais aussi hardis et aussi entreprenans 
qu'eux; que les Indiens entendirent parler de 
notre patrie avant de connaître les noms de 
Portugal, de Hollande et d'Angleterre. Alors 
que Vasco de Gama ne songeait encore qu'à la 
possibilité de se frayer une route autour de 
l'Afrique pour parvenir jusqu'à l'indostan , notre 
Tvérien commerçait déjà sur la cote du Malabar, 
et s'entretenait avec les indigènes sur les dogmes 
de leur religion. 



DE RUSSIE. 4^9 

NOTES 

DU SIXIÈME VOLUME. 



(i) Voyez Ducange , Hist. Bjzant. , p. 247- Thomas 
mourut à Rome le 12 mai i^GS. 

(2) T^oj. Rainald. Annal, eccles. , anno i47^5 ""• 9- 

(3) T^oj. Rainald. Annal, eccles. , anno 147' » ""• 4^* 

(4) Rrantz dans Wandal. , p. 897 : Ea qunqiie speafo— 
vehat pontificem Sixtwii , quod inclinaret marilum puel- 
îa ad siiscipiendos ri lus ecclesiœ Romanœ , in quibiis ea 

fuerat educata apud sedem aposlolicam. Sed concessit 
illa , nolens volensque , in ritus Russorum , in quibus et 
pater ejits victitabat . 

(5) T'^oj. Ducange, Hist. Byzant. , p. 248. Elisabeth 
de Castille est plus connue sous le nom d'Isabelle. — André 
mourut à Rome en i5o2. 

(6) Voy. Chronique de Lvof , p. 89. L'architecte et rae'- 
canicien Aristote était connu en Italie sous deux noms 
difFérens : Alberti Arislolile , et Ridolfe Fioraventi. On 
raconte qu'au moyen d'une machine ingénieuse , il trans- 
porta à Bologne le clocher de l'église de Sle. -Marie del 
Tempio; que dans la ville de Ceiito, il redressa celui de 
St. -Biaise , sans en ôter une seule pierre ; qu'enfin étant 
parli pour la Hongrie , il y construisit un pont si admi- 
rable , qu'il fut créé chevalier , obtint la permission de 
battre monnaie et d'y inscrire son nom. Au lieu de Hon- 
grie , il faut lire Russie. 



4Go HISTOIRE 

(7) ^'ÎT- Kromer , p. 4^2, et Cantemir, dans son His- 
toire de l'Empire Ottoman. 

(8) Voj. Dlougosch , Hist. Polou. , p. 588; Herbersteiu, 
Ker. Moscov. Comment. , p. 8. Le dernier rapporte qu'à 
Tarrive'e des ambassadeurs de la horde , Jean se disait tou- 
jours malade. 

(9) ^^J- '^^y^S^ de Perse , par Ambroise Contarini , 
dans Bergeron , p. 38 — 55. 

(10) ^qy. Krug Miinzkunde Russlands , p. 1G2. Sur ces 
monnaies anglaises et françaises , du quatorzième et du 
quinzième siècles , on voyait une rose et un vaisseau. 
Elles s'appelaient en allemand rosc-nobet ei schiff-nohel ; 
elles avaient cours en Allemagne , en Danemarck , en 
Prusse et en Livonie. 

(i i) Dlougosch , Hist. Pol. , lib. XIII , p. 588 ; et Arndt. 
Liefl. Chron. 

(12) Krantz. dans Wandal. , p. 3oi : Jla Civitas po- 
tentissima , non tain armis quaiu ingenio , servit hodiè. 
L'historien dit plus loin que les progrès du commerce sont 
contraires à l'esprit militaire , etc. 

(i3) Kromer, p. J^t."]. Krantz écrit que les princes li- 
thuaniens , d'après un accord fait avec Jean , voulurent 
assassiner Casimir. (Wandal. y p. 304. ) 

(i^)lnhorrendojiagitio(vor. KranXt.WaLndal. , p. 327). 

(i5) ^oj-. Arndt. Lied. Chron. , p. i58. 

(î6) f^oj: Sartori. {GescJi. des Hans. Bund. ) 

(17) Voj. Dalin. Gesch. des Reichs. Schw. 

(18) Foj-. Dalin. , t. H , p. 636. 

(19) Herberstein (p. 7) dit, en parlant de cette prin- 
cesse : Aiunt Soj)hiam hanc fuisse asiutissimam, cujus 
impulsa dux multafecit. 



DE RUSSIE. 4^1 

(20; Voy. Herbelot, Bibliot. Orient., t. II, p. 426. 

(21) Herberslein , Ker. Mosc. Comment. , p. 63. — Avant 
cette époque même, Jean prenait déjà le titre de prince 
d^Y ougoric. 

(22) Rainald. Annal. Eccl. , anno i5oi , n°. 37. 

(23) Gadebusch. Livl. Jabbùch. Th. t. I. , p. 253 — 255. 

(24) ^0)'. Rromer , De Reb. Polon. p. ^^o. 

(25) Kranlz , dans Wandal. , p. 297. Ingeniosa, ut fe- 
rebant , mulier. 

(26) Hist. Polon. , lib. XIII , p. 587. Diix Iwan magni 
iinimi etfaclivitaliserat vir. J^ojez aussi Rromer , p. 44^- 

(-27) Herberstein, p. 8. T^oy. aussi Musskow. Chro. de 
Pélrée. 

^28; T^oy. Boyer , Jn origine Riiss. Dans notre traduc- 
tion de l'Ecriture Sainte , on écrit kcssar au lieu de Csesar; 
mais tzar est tout-à-fait un autre mot. 

(29) Chron. de Strikofsky , lib. XXI , cap. I. 

(30) ^oy. dans nos archives de Moscou, les affaires de 
Pologne, n°. i , p. 684 , où il est dit : « Avis à Jean Ma- 
» monof II; qu'il s'informe à Yiazma , auprès du prince 
» Boris , s'il n'est point arrivé de Smolensk , dans cette 
» ville, un individu atteint d'une maladie oii le corps se 
» couvre de pustules, et appelé le mal espagnol ou fran- 
» cais ; qu'il s'informe également à Smolensk et à Vilna 
» si cette maladie existe encore ou non , et qu'il le fasse 
» savoir au grand prince. » 

(3i) « J'allai à Derbent , à Baka , oii brûle un feu qui 
» ne s'éteint jamais ; de Baka , je me rendis par mer à 
» Bokara , « Sara , dans le pays de Mazanderan ; à Amol , 
» Deraavena , Kiera, Kachan, Naïm, Ezde, Sirjan , Ta- 
M rem, Lar, Bender^ Ormus, oii je passai les fêtes de 



462 HISTOIRE 

» Pâques, brillé par les rayons ardeus du soleil. Ce lien 
» est comme le rendez - vous du monde entier. On v 
» voit des hommes et des marchandises de tous les pays ; 
>) on trouve à Ormus toutes les productions de la terre ; 
» mais la douane y est extrêmement onéreuse : on y 
» prend le dixième de tout ce qu'on y apporte. De là nous 
» nous embarquâmes , avec des chevaux , pour Maskate , 
1) Guzurate, Kambat, où croît l'indigo ; de Kambat nous 
» allâmes à Tchivil ; de Tchivil , par terre, à Pili , aux 
» montagnes de l'Inde , à Orman , à Tchuner , ville bâtie 
» dans une île , et à Bender, capitale du grand sultan. Je 
" ne nomme que les grandes villes, entre lesquelles il s'en 
» trouve une foule d'autres , à dix verstes de distance, et 
>i quelquefois moins. Cette partie de l'Indostan est gouver- 
» née par les khorozans. Leur sultan , âgé de vingt ans, a 
» pour conseillers des boyards , et commande à trois cents 
» raille combattans. Le peuple indien , qui lui obéit , est 
» nombreux , mais pauvre , surtout dans les villages. Eu 
» revanche , les seigneurs khorozans sont très-riches. On 
» les porte sur des palanquins d'argent, et ils se font pré- 
» céder par des chevaux richement harnachés, par des 
» soldats , des trompettes et des fifres. A la chasse , le sultan 
)) a toujours à sa suite dix mille cavaliers, cinquante mille 
« fantassins , deux cents éléphans couverts de riches ar- 
>> usures , cent singes et cent concubines. Son palais est 
» magnifique : on n'y voit point de pierres communes ; 
» tout y est surchargé d'or et de bas-reliefs. Pour assu- 
» rer le repos de la ville , des soldats en font le tour tou- 
« tes les nuits , avec des torches allumées. Les habitans 
1) sout enclins au vol et aux crimes ; les femmes y sont 
» rarement innocentes et chastes. Les guerres sont fré- 
»> queutes : la principale force de l'armée consiste en élé- 



DE EUS SIR. 4^^ 

plians couverts d'armures. Ou leur attache à la bouche 
de longues épees ; et sur le dos de chacun d'eux sont 
assis douze hommes avec des canons. Tous les cavaliers 
et voïevodes sont khorozans ; l'infanterie est indienne. 
Bender fait un grand commerce de chevaux , de da- 
mas et autres marchandises ; mais on y vend en général 
peu d'objets convenables à la Russie , bien que l'on 
croie communément chez nous que l'Indostan est le 
paradis du commerce. Le poivre , les couleurs , la soie 
et le sucre y sont à fort bon compte. Les droits de douanes 
y sont partout considérables j et le pays est infesté de 
brigands. La vie y est fort chère ; j'y dépense par jour 
quinze diengas (environ un rouble et demi (<7) en billets 
de banque ). On trouve à trois cents verstes de Ben- 

> der, dans une montagne appartenant à un grand 

> seigneur, nommé Melikhan , une mine de diamans. 

> Croyez-moi , mes frères , n'allez point dans les Indes, 

> si vous chérissez la foi orthodoxe : il faut ou embrasser 

> la religion de Rlahomet , qui domine en ces lieux , ou 

> vous préparer à d'aiTreux malheurs. Ilélas! faute de 
1 livres , j'ai tout oublié ; je ne connais plus ni fêtes, ni 
■ mercredis, ni vendredis; mais au moins je prie tou- 
jours le vrai Dieu , le maître du monde , le créateur 
du ciel et de la terre ; jamais je n'en invoquai d'au- 
tres, malgré les erreurs de ce peuple , qui admet qua- 
tre-vingt-quatre religions , ayant toutes pour objet 
l'adoration de Bout , mais si peu d'accord entre elles 
pour les dogmes , que les Indiens des différentes con- 
fessions ce veulent ni boire ni manger ensemble , et 
qu'ils ne s'unissent point par les liens du mariage. » 

(rt) Ou à peu près fjuarante sous de France. 



464 HISTOIRE DE RUSSIE. 

Noire ancien voyageur donne ici le nom de religion aux 
différentes castes indiennes. Il vendit son étalon à Bender , 
et se rendit à la Jérusalem de VIndc. Il écrit que sur les 
murs de cet édifice de pierres , aussi grand que la moitié 
de la ville de Tver , on a sculpté en relief les actions 
de Brama , représenté lui-même sous la figure d'un singe 
avec une queue, la main droite étendue comme celle de 
la statue de Justinien à Constantinople , et une pique dans 
la main gauche; que devant lui est un bœuf doré d'une 
énorme grandeur , fait de pierre noire , et dont le peuple 
baise le pied , eu le couvrant de fleurs. Après avoir dé- 
crit la guerre du sultan de Bender contre celui de Nan- 
der , dans laquelle on vit combattre, selon lui, plus d'un 
million d'hommes , le voyageur russe arriva à Daboul , 
port indien , oii l'on amène des chevaux de Myzore , de 
l'Arabie, du.Rhorozan et du Turkestan. Il s'embarqua , 
pour deux ducats , sur un vaisseau indien , et heureu- 
sement débarqué à Ormus , il se rendit par terre à Lar . 
Schiras , Ezde^ Ispahan , et de là à Rachan , Sara , Sul- 
tanie , Tauris , Trébizonde et Caffa. 



FIN DU SIXIEME ^ GLU ME. 



TABLE 



DES MATIERES 

DU SIXIÈME VOLUME. 



Chapitre premier. Le grand prince Jean III ^ 
Vassilièvitch , monarque indépendant . page i 

Introduction , ibid. — Le prince de Hezan reçoit la permis- 
sion d'aller dans sa capitale, 4- — Traité avec les prin- 
ces, ibid. — Affaires de Pskof, 5. — Akhmat marche 
contre la Russie, 8. — Opinion générale de la prochaine 
arrivée de la fin du monde, g. — Mort de l'épouse de 
Jean, lo. — Election d'un nouveau métropolitain , ii. 
— Expéditions contre Kazan , i^- — : Guerre avec Nov- 
gorod , 25. — Apparition de comètes, Sg. — Conquête 
de la Permie, ibid. — Invasion d' Akhmat, 6i. — Mort 
de Youri , frère de Jean , 66. 

Chapitre IL Suite du règne de Jean III. 68 

Mariage de Jean avec une princesse grecque, ibid. — Am- 
bassade de Rome ,71. — Ambassade à Rome, "jS. — 
Emprisonnement de Jean Friazin et de Trévisani , am- 
bassadeur de Venise, 82. — Débats du légat du pape 
avec le métropolitain, au sujet de la religion, 84- — Sui- 
tes du mariage de Jean pour la Russie , ibid. — Emi- 
grés grecs, 85. — Frères de Sophie , ibid. — Nouvelles 
armes de la Russie , 86. — Ajubassades à Venise, ibid. 
ToMv VT. 5o 



466 TABLE 

- — L'arcliiteclo Arislote construit à Moscou l'église de 
l'Assomption , 90. — Construction d'autres églises, pa- 
lais, et des murs du Kremlin, 92. — Fondeurs de 
canons et batteurs de monnaie , 94- — Afïaires avec la 
Livonie, gS. — Affaires avec la Litliuanie , loi. — Affai- 
res avec la Crimée, io3. — Affaires avec la grande 
horde , 1 10. — Affaires avec la Perse , 1 12. — Conta- 
rini , ambassadeur de Venise à Moscou , 1 13. 

Chapitre III. Suite du règne de Jean III. 118 

Entière réduction de Novgorod , ibid. — Coup-d'œil sur 
l'histoire de Novgorod, 162. — Naissance de "Vassilis- 
Gabriel, i^S. — Ambassade en Crimée , 174. — i'» 
Russie secoue le joug des khans , 176.— Débats du grand 
prince avec ses frères, 177. — Expédition d'Akhraat 
contre la Russie, 179. — Lettre de l'archevêque Vassian 
au grand prince, 188. — Destruction de la grande horde 
et mort d'A.khmat , 198. — Mort d'André le jeune, 
frère du grand prmce,20i.' — Ambassadeen Crimée, 202. 

Chapitre IV. Suite du règne de Jean. 204 

Guerre avec l'Ordre de Livonie, ibid. - AViaires de Li- 
thuanie, 210. — Relations amicales entre Mathias , roi 
de Hongrie , et Jean III, 2i4- — Mariage du fils aîné 
de Jean avec Hélène , fille d'Etienne, hospodar de Mol- 
davie, 217. — Conquête de Tvcr, 218. — L'apanage 
de Véréïa réuni à Moscou, 224. — Les princes de Ros- 
tof et d'Yaroslavle privés de leurs droits de souverai- 
neté , 226. — Affaires de Rézan , ibid. — Relations avec 
le khan de Crimée , 280. — Ambassade de Mourtoza , 
fils d'Akhmat, à Moscou, 232. — Ambassade des 
Nogaïs, 234. — Soumission de Yiatka , 237. = Cor- 



uES MATIERES. ^07 

quête clu pays d'Arsk , 240- — Mort du jeune prince 
Jean, ibid. — Un médecin condamné à mort, 241. 

— Concile contre les hérétiques juifs , ibid. — Le mé- 
tropolitain destitué et remplacé , 249- 

Chapitre V. Suite clu règne de Jean III. 264 

Emprisonnement d'André , frôre de Jean , ibid. — Mort 
d'André et de Boris Vassiliévitch, 25q. — Ambassades 
réciproques entre l'empereur et Jean, 260. — Décou- 
verte des mines de Petchora , 281. — Ambassade da- 
noise , 283. — Ambassade de Zagatai et d'Ibérie , 285. 

— Premières relations d'amitié avec le sultan, 290. — 
Ambassades en Crimée, 291. — Affaires de Lithua- 
nie , 294. — Mort de Casimir. Alexandre, son fils, 
monte sur" le trône de Lithuanie , 297. — Hostilités 
contre la Lithuanie , 298. — Négociations de paix et 
projet de mariage, 299. — Conspiration contre la vie 
de Jean, 3oi. — Ambassade du prince de Mazovie à 
Moscou , 3o4- — Paix avec la Lithuanie , 3 10. — Jean 
accorde la main d'Hélène, sa fille , à Alexandre , ibid. 

— Nouveaux mécontentemens entre la Russie et la Li- 
thuanie , 3i8. 

Chapitre VI. Suite du règne de Jean III. S28 

Fondation d'Ivangorod , 33o. — Colère du grand prince 
contre les Allemands de Livonie, et emprisonnement 
de tous les marchands anséatiques en Russie , ibid. — 
Alliance avec le Daneraarck , 334- — Guerre avec la 
Suède , ibid. — Jean à Novgorod , 336. — Expédition 
contre la Finlande , ibid. — Affaires de Razan , 338. 

— Première ambassade russe à Constantinople , 34 1. — 
La princesse de Rézan se rend à IMoscou et donne sa fijle 



/^68 TABLE 

en mariage au prince Belsky , 344- — Colère de Jean 
contre son épouse et son fils Vassili , 345. — Le grand 
prince fait solennellement couronner son petit-fils , 346. 
— Jean se réconcilie avec son épouse et punit de mort plu- 
sieurs boyards, 35 1. — Il accorde à Yassili le titre de grand 
prince de Novgorod et de Pskof , 352. — Ambassades à 
Venise et à Constantinople , 354- — Conquête du pays 
des Yougres , 357. — Un voïévode est envoyé à Kazan , 
36o. — Rupture avec la Lithuanie , ihid. — Les princes 
de Tchernigof et de Rylsk se soumettent à Jean, 371. 
— Conquête de Mtsensk, Serpeïsk, Briansk , Poutivle 
et Dorogobouge .^ 3^2. — Soumission volontaire des 
princes de Troubtchevsk , 3^3. — Disputes de nos voie" 
vodes sur l'ancienneté, 375. — Bataille sur les bords de 
la Védrocha , 376. — Le khan de Crimée désole la Li- 
thuanie et la Pologne, 37g. — Alliance d'Alexandre 
avec l'Ordre de Livonie, 38o. — Négociations de paix, 
38 1 . — Alexandre est élu roi de Pologne , 383. — Nou- 
velle victoire sur les Lithuaniens , ibid. — Guerre avec 
l'Ordre de Livonie , iùtd. — Bataille sur la Siritsa , près 
d'Izborsk , 384. — Contagion dans l'armée lithuanien- 
ne , 385. — Les Russes ravag«^nt la Livonie , 386. — 
Schig-Akhmet , tzar de la grande horde, secourt la 
Lithuanie , 387. — Le khan de Crimée détruit jusqu'aux 
misérables restes du royaume fondé par Bàli , 390. — 
Alexandre a la perfidie d'emprisonner Schig-Akhmet , 
391. — Mécontentement du khan de Crimée contre 
Jean , SgS. — Jean fait mettre en prison sa belle-fille et 
son petit-fils. Il déclare Yassili son successeur au trône, 
396. — Rupture avec Etienne de Moldavie , 397. — Mort 
d'Etienne , 398. — Siège de Smolensk , //jid. — Bataille 
contre le maître de làvonie, près de Pskof , 4<'0- — Le 



Dr, s M A 1 I 1, K E^. /|()() 

pape tâche de rétablir la paix entre les puissances belli- 
gérantes , 4o2. — Trêve avec la Lithuanie et l'Ordre de 
Livonie, jo.|. — Ruse du grand prince, 4o5. — Alexan- 
dre a l'imprudence d'irriter le grand prince , 4o6. 

Chapitre VII. Suite du règne de Jean III. 4^^ 
Mort de Sophie. Maladie de Jean , 409. — Son testament , 
ibid. — Jugement et punition des hérétiques, 4'-- — 
Ambassade de Lithuanie, ^iZ. — Relations avec l'em- 
pereur, 4' 5. — Yassili épouse Solonionie , 4''^- — Tra- 
hison du tzar de Razan , 420. — Son irruption en Rus- 
sie , 4-2- — Morfdu grand prince, 424- — Etat de l'Eu- 
rope à celte époque , ibid. — Jean , créateur de la gran- 
deur de la Russie, 428. — Il y organise de meilleures 
troupes, 43o. — Il a consolidé la monarchie, 433. — 
Rudesse de son caractère , 434- — Sa prétendue indéci- 
sion ne fut que de la prudence , 435- — H reçoit des 
étrangers le nom de grantl , 436. — Analogie entre Jean 
et Pierre I". , 43;. — Titre de tzar , 438. — Russie blan- 
che , ibid. — Accroissement des revenus de l'Etat , 439. 

— Lois de Jean ,44'- — Police des villes et des pro- 
vinces, 448- — Conciles , 449- — Sacre du métropoli- 
tain de Césarée à Moscou , 4^4- — Moines russes sur le 
mont Athos, ibid. — Un chanoine de l'ordre de S. Au- 
gustin embrasse la religion grecque , ibid. — Calamités 
publiques sous le règne de Jean , 455. — La plus an- 
cienne description du mariage de nos princes , 456. 

— Voyage dans les Indes , ibid. 

Notes du sixième volume 4^9 



ERRATA. 

Page ii3, ligne 2, avec les leurs , Wseï : avec celles de 

Venise. 

i5o, 6, dans cette ville , lisez: à Moscou. 

200 , 5 , intacte , lisez : intactes. 

Id. , 25 , traités , lisez : traitées. 

2o5 , 16 , aussitôt , lisez : alors. 

257 , II, avec /d souverain de Moscou , 

lisez : ai^ec Ze grand prince. 

296 , 1 3 j offerts leurs services , lisez : o/Tèrr 

/ewr^ services. 

348 , iq , le grand père , lisez : Ze grand 

prince. 

36o , 26, ses propos armées , Visez : ses pro- 

pres armées. 



ERRATA 



POUR LE TOME VI DE L HISTOIRE DE RLSSIE. 



Pag. lig. 

2+ , 27 , <ie Fassi/r, de Borofsk^ lisez de Vassill deTiorofsk, 
1 1 4 , 8 , g , /fi aivmaies arrhaient , par te i^ul^a et le Don^ 

pour être ensuite transportés à Fcnise , lisez /es 

aromates anwaient pour être ensuite transportes^ 

par le Folga et le Dun ^ à Asof et delà à 

J'^enise. 
193 , 21 , relie des fils , lisez celle du fils. 
1Q7 , 23 , a\^er. ses fils ., lisez Oi^ec sunfls. 
20g , Il ^ de rloclies d'or^ lisez de clurhes , d^or. 
23g, g, dans l économie duines(i(/ue , Wsct. dans Vécono- 

mie cii>ile. 
a^o , 6, ce gendre., \\i07. ce hr au fils. 
281 , 12, d'une mine de cuii're , lisez d'une mine d'argent 

et de cuii're. 
280, 20, second fis de Gengiskhan , lisez second Jî/s de 

Tamcrian. 
286 , 24. , dans la capitale ., \\scT.dans le Capitale. 
386 , 2j , un annaliste Lii'onien .,V[scz un annaliste Pskooien. 
398 , 1 , les Vù'iéoodes., lisez /<? Voïéoode. 
4.02, 2, les Ambassadeurs .f lisez les VdUsfodes {^ ou les 

Généraux ). 
417 , 12 , Lithuaniens , lisez Livonicns, 



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DK 


Karaitzin, 


Nikolai 


mkhailovich 


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enç)ire de 


K33 


Russie 








V.6 

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